det En dépit du passé

Jodi Thomas · Chapitre 32 sur 37

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det En dépit du passé

Chapitre 31

31

 

Carter

— Il faut qu’on remonte ! lança Vern à Jake.

Carter savait que ses amis l’attendaient à l’entrée de la grotte. Ils étaient entrés pour regarder les bonshommes allumettes, puis étaient repartis, le laissant seul pour un moment. Seul avec ses souvenirs d’enfant, ces souvenirs qui l’avaient suivi toute sa vie d’homme.

Il ne savait pas s’il était resté une heure, ou plus. Ce qu’il savait, c’est qu’il ne voulait pas partir. Il était incapable de détourner les yeux des bonshommes allumettes qu’il avait recherchés pendant si longtemps.

Il avait repensé à cet endroit si souvent… Il avait exploré le canyon dans l’espoir de le retrouver des années durant. Comment aurait-il pu tourner le dos aux silhouettes peintes sur la paroi, maintenant ? Elles n’avaient pas changé, depuis le jour où il les avait découvertes par hasard, presque soixante-dix ans plus tôt. Elles braquaient toujours leurs grands yeux vides sur lui.

Il sentit les battements de son cœur ralentir. Maintenant, il pouvait mourir heureux. Juste là, dans cette grotte où sa quête avait pris fin. Peut-être que Vern et Jake le laisseraient ici, avec ses bonshommes allumettes.

Il laissa sa respiration faiblir. C’était une journée parfaite pour mourir. Il avait accompli la tâche à laquelle il s’était attelé plus de dix ans auparavant. Il avait trouvé la grotte. Bethie comprendrait qu’il ne rentre pas à Gransbury pour être enterré à ses côtés.

Quant à ses filles, elles avaient leur propre vie. Il leur manquerait, certes, mais elles s’y feraient ; c’était la loi de la nature. En apprenant sa mort, elles serreraient leurs filles contre elles et pleureraient. Puis la vie reprendrait son cours.

Lentement, il s’allongea sur le sol froid pour prendre une dernière inspiration. Il ferma les yeux et imagina que les bonshommes allumettes se rapprochaient. Maintenant qu’il s’apprêtait à les rejoindre dans ce monde éternel où le temps ne signifie rien, ils veillaient sur lui.

Il éteignit sa lampe. Il n’avait plus besoin de voir. Il savait où il était, il savait qu’il n’était pas seul.

Une dernière respiration, une dernière pensée, et il laisserait partir ce monde.

Seulement, une foule de pensées traversaient son esprit, comme si elles voulaient toutes être la dernière. La guerre où il avait vu mourir ses amis. La première fois où il avait fait l’amour à Bethie, alors que ni lui ni elle ne savaient ce qu’ils faisaient. Bethie encore, qui allaitait leur première fille. Le jour où il avait mené sa plus jeune à l’autel. L’instant où il avait su que Bethie ne tenait plus sa main, même si ses doigts étaient toujours mêlés aux siens. Ce jour de l’hiver dernier, où sa petite-fille âgée de trois ans lui avait demandé si elle pouvait devenir un singe quand elle serait grande.

Il inspira une fois encore, et d’autres souvenirs affluèrent. Celui du jour où il avait tué un homme dans une bataille. Celui du soir où il avait envisagé de tuer le mari de sa cadette. La douleur qui l’avait traversé quand ses enfants avaient quitté le nid, douleur adoucie par la joie de comprendre que Bethie et lui auraient désormais la maison pour eux tout seuls.

Encore un souffle. Et cent souvenirs de plus.

Il entendait ses amis parler quelque part au-delà des ténèbres. Et il sentait toujours sur lui le regard des bonshommes allumettes aux yeux vides.

— Il est temps de lâcher prise, murmura-t-il.

Il s’attendait presque à ce que les personnages peints lui répondent, mais il n’y eut que le silence. Soudain, une goutte d’eau s’écrasa sur le sol. Le vent s’engouffra dans la grotte et un sifflement résonna dans un recoin. Une autre goutte tomba.

Il se redressa lentement, essayant de dénouer ses muscles fatigués, et chercha sa lampe à tâtons. Quand il l’eut trouvée, il la ralluma et se releva.

Il inspira profondément l’air froid et humide comme s’il s’agissait d’oxygène pur avant de se diriger lentement vers l’entrée de la grotte. Quand il vit la lumière de l’après-midi filtrer par l’ouverture, il se retourna pour poser une dernière fois les yeux sur les bonshommes allumettes. Il aurait tout l’hiver pour se souvenir d’eux.

— Tu es prêt, Carter ? demanda Vern. On dirait que le mauvais temps arrive. Des nuages qui bouillonnent comme s’ils allaient déborder.

Il fit encore quelques pas vers eux afin de pouvoir se faire entendre sans crier.

— J’ai pensé mourir dans cette grotte, dit-il. Je me suis dit que j’étais prêt.

Les deux hommes étaient assez vieux pour comprendre.

— Et pourquoi tu ne l’as pas fait ? demanda Jake.

— J’ai failli. J’ai poussé mon dernier souffle deux ou trois fois, mais les souvenirs ont commencé à me harceler. J’ai un gendre qui a besoin qu’on le remette dans le droit chemin de temps en temps et une petite-fille qui veut devenir un singe quand elle sera grande. Et Dieu sait ce que les deux petites sauvages qui vivent sous la table ont cassé, depuis que je suis parti. J’ai encore des choses à faire sur cette terre. Et en plus, quand je m’allongerai pour de bon, j’aimerais que ce soit auprès de Bethie.

Sans un mot, les hommes ressortirent à la lumière du jour. Cette fois, ce fut Vern qui prit la tête.

Carter regarda l’entrée de la grotte une dernière fois avant de rattraper les deux autres. Il ne pouvait s’empêcher de sourire.

— J’ai toujours pensé que les bonshommes allumettes m’attendaient, assura-t-il.

Ils progressaient lentement, tel un vieux train à crémaillère rouillé dans une pente raide.

— L’idée m’avait traversé l’esprit qu’ils avaient peut-être pris mon âme cette nuit-là, quand j’étais petit, et qu’ils attendaient que je revienne pour me la rendre.

Il regarda le ciel, les yeux plissés.

— Mais j’ai compris qu’ils ne voulaient pas de moi.

— Ça me fait plaisir ! cria Jake, qui marchait à quelques pas devant eux. Je n’aurais pas aimé devoir remonter ton cadavre.

— Moi non plus, renchérit Vern. Maintenant, si on sortait de ce canyon pour aller prendre quelques bières au Two Step ?

Carter grommela.

— D’accord, mais pas de repas mexicain. Dimanche dernier, un seul tamale a suffi pour que je reste debout la moitié de la nuit.

— Pas de sel pour moi, ajouta Jake.

Vern lâcha un juron.

— Vous n’êtes pas drôles, les gars ! Si on oubliait les bières et qu’on trouvait plutôt quelques jeunes dames ?

Jake acquiesça avant de froncer les sourcils.

— Les deux seules femmes que je connaisse qui soient à la fois célibataires et plus jeunes que nous, c’est les sœurs Franklin. Et je doute qu’on pourrait en soulever une seule, même en s’y mettant à trois.

Ce fut en riant qu’ils poursuivirent leur chemin.

Carter se sentit vraiment heureux pour la première fois depuis des années. Peut-être que sa vie n’allait pas être vide de toute aventure, après tout.

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