det En dépit du passé
Chapitre 26
26
Lauren
Lauren marchait sur la route qui menait en ville quand elle entendit une sirène de pompiers. Elle sauta sur le bas-côté afin de ne pas attirer l’attention sur elle. Quelques instants plus tard, le camion de pompiers passait devant elle à toute vitesse ; il se dirigeait vers le lac.
Elle envisagea de faire demi-tour, mais elle n’était plus qu’à quelques minutes de la ville. Polly était peut-être allée jusqu’à la supérette pour acheter le rootbeer dont elle avait eu envie tout à l’heure. A moins qu’elle soit allée boire un whisky, quelques rues plus loin. Plusieurs personnes la recherchaient déjà autour du lac. C’était en la cherchant en ville qu’elle se rendrait le plus utile, se persuada Lauren.
Elle se rapprocha des lumières de la ville, perdue dans ses pensées. Polly n’avait pas eu envie de participer à leur petite fête. L’arrivée de Reid devait l’avoir bouleversée. Et si elle avait décidé d’aller à pied jusqu’à la ville et de rentrer à Lubbock en stop ? C’était le genre de chose qu’elle devait être capable de faire.
La vieille maison gitane se dessinait au loin. Lauren slaloma entre les arbres de façon à ne pas s’en approcher.
Depuis cette affreuse nuit, la maison gitane lui faisait peur. Elle avait beau ne pas croire aux fantômes, la vieille bâtisse sembla gémir dans la nuit. En se gardant bien de la regarder, elle se mit à marcher sur la pointe des pieds, comme si la maison pouvait l’entendre.
— Cet endroit fera l’affaire aussi bien qu’un autre ! lança soudain une voix.
Une voix d’homme. Très en colère.
Lauren s’arrêta net, et toutes les histoires de fantômes et d’adorateurs de Satan qu’elle avait entendues se bousculèrent dans son esprit. Lentement, elle tourna la tête vers la maison gitane.
— Bon sang, tiens-toi tranquille ! s’écria la voix.
L’homme était à trois, peut-être quatre mètres d’elle. Le cœur battant, elle se glissa sans bruit entre les arbres pour se rapprocher.
L’homme devait s’être garé derrière la vieille maison afin que personne ne puisse le voir depuis la route. Il était en train de sortir quelqu’un du coffre de sa voiture.
C’était une femme, assez petite. A la maladresse de ses mouvements, Lauren comprit que ses mains étaient attachées devant elle.
Une claque résonna dans la nuit, puis une autre, plus forte. La tête de la femme fut projetée d’un côté, puis de l’autre.
— Voilà qui devrait te rafraîchir la mémoire, ma fille, dit l’homme en levant de nouveau la main. Tu en veux encore ? On peut y passer la nuit.
La femme secoua la tête, et Lauren crut entendre le mot « non » se mêler au vent dans les arbres.
L’homme tira le corps de la femme vers le haut. On aurait dit qu’il redressait un mannequin.
— C’est mieux. Si tu tournes encore de l’œil, je te laisserai passer la nuit dans le coffre.
En lui tapotant le visage, comme s’il torturait un animal blessé, il ajouta :
— Dis-moi où il est, Angela, ou je te jure que tu finiras comme ton père.
Lauren se rapprocha imperceptiblement. Au même moment, un rayon de lune filtra entre les nuages, éclairant la scène. Elle dut retenir une exclamation étouffée. L’homme tenait la femme par l’avant de son sweat-shirt. Comme elle ne répondait pas, il la gifla de nouveau avant de la secouer.
— Parle ! ordonna-t-il. Ou je te promets que tu ne saigneras pas que du nez.
La femme ne dit pas un mot. Son corps était ballotté comme une poupée de chiffon sous la poigne de l’homme.
Lauren savait qu’elle n’aurait pas dû regarder, mais elle était comme hypnotisée. Ce sweat-shirt bleu, ces cheveux bruns aux pointes teintes en rouge étaient bien trop familiers.
— Arrête de faire semblant de t’être évanouie ! gronda l’homme.
Il s’empara du bras de sa victime et le tordit au-dessus de sa tête. Le cri de la femme fut étouffé par un coup de poing dans la mâchoire.
Quand la femme s’affaissa, l’homme se mit à la secouer violemment, comme si cela suffirait à la réveiller. La capuche glissa, dévoilant un visage.
— Polly !
Lauren ne comprit qu’elle avait parlé à haute voix qu’en voyant l’homme se retourner.
— Qui est là ?
Il repoussa le corps inerte de Polly contre l’arrière de la voiture et avança de quelques pas entre les arbres.
A l’instant où l’homme relâcha sa prise sur elle, Polly sembla revenir à la vie. Elle s’écarta d’un bond, se cogna au hayon du coffre, qui était resté ouvert, et tomba.
Lauren fut prise de panique. Si elle répondait, elle se ferait prendre, comme Polly. Mais si elle s’enfuyait, elle abandonnerait son amie.
L’homme avança encore d’un pas, en scrutant l’obscurité.
Derrière lui, Polly se releva. Elle avait quelque chose à la main.
Lauren ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son n’en sortit. Au même instant, Polly bondit vers l’homme et balaya l’air avec un objet qui ressemblait à une batte de base-ball. L’arme improvisée entra rudement en contact avec le côté du visage de l’homme qui bascula vers l’arrière en criant et en jurant.
— Polly !
Lauren s’élança en avant et prit sa camarade par la main.
— Il faut qu’on file d’ici !
Polly hésita un instant avant de se mettre à courir avec elle. Les cris et les jurons de l’homme résonnaient derrière elles.
— Plus vite ! dit Lauren en poussant Polly entre les arbres, de l’autre côté de la route.
— S’il… nous… attrape…
— Il ne nous attrapera pas !
Mais Lauren en était bien moins convaincue qu’elle le laissait paraître. Elle plaqua Polly au sol pour la faire passer sous une clôture en barbelé. Quelques mètres plus loin, quand elles eurent atteint la crête où le canyon descendait vers le lac, Lauren s’arrêta le temps de libérer les mains de Polly. Ensuite, elle l’entraîna sur le chemin, qui n’était guère plus qu’une déclivité sur laquelle ruisselaient les eaux qui s’écoulaient des champs.
Elles dévalèrent la pente jusqu’au lac, slalomant entre les branches nues qui les griffaient et accrochaient leurs vêtements. Enfin, elles atteignirent le lac et, main dans la main, coururent le long de la berge jusqu’à la maison de Lauren.
La terrasse était suffisamment éclairée pour que Lauren voie que le bandage qui enserrait le bras de Polly était gorgé de sang, et que son visage était couvert d’ecchymoses violacées. Elles coururent jusqu’à la chambre de Polly, moites de sueur malgré la fraîcheur de la nuit.
— Mets-toi sous les couvertures, dit doucement Lauren. Est-ce que tu penses pouvoir rester seule une minute pendant que je vais chercher de l’aide ?
Polly acquiesça. Du sang commençait à goutter sur les draps blancs, mais elle ne pleurait pas.
— Merci de m’avoir retrouvée, chuchota-t-elle.
— Repose-toi un peu. Je crois que nous sommes en sécurité, maintenant.
Polly hocha plusieurs fois la tête, comme si l’adrénaline coulait toujours à flots dans ses veines. Quant à Lauren, elle essayait encore de comprendre ce qui venait de se passer.
— Je vais chercher Pop, dit-elle. Je reviens tout de suite. Tout ira bien, Polly. Tu t’es sacrément bien battue. Ce type a dû te prendre pour Angela, mais je pense qu’il n’embêtera plus personne avant un bon moment.
Polly s’emmitoufla dans les couvertures. Un sourire s’élargit sur ses lèvres ensanglantées.
— Va chercher Pop, murmura-t-elle. Je t’attends.
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