det En dépit du passé

Jodi Thomas · Chapitre 23 sur 37

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det En dépit du passé

Chapitre 22

22

 

 

Angie

Le lundi suivant, l’agent Dodson appela Angie à son travail. Il lui dit que l’enquête sur son oncle progressait. Le livre de comptes les aidait à suivre les mouvements d’argent dans la société. Apparemment, oncle Anthony n’était qu’un maillon de la chaîne, et le FBI projetait de prendre plusieurs personnes dans ses filets le moment venu.

Quand Angie raccrocha, elle envisagea un instant d’appeler sa tante, en Floride, mais décida qu’Anthony et elle ne faisaient plus vraiment partie de sa famille. Ils l’avaient prouvé en lançant un homme à ses trousses. De plus, le livre de comptes que gardait son père n’appartenait pas à la société, et si son oncle n’avait rien fait de mal, il ne s’en serait pas soucié.

Elle avait l’impression que son oncle et sa tante essaieraient de tout faire retomber sur son père. Après tout, puisqu’il était mort, il ne pouvait pas se défendre. C’était peut-être ce qu’ils avaient toujours eu l’intention de faire, amenant son père à penser que s’il révélait leurs agissements, ce serait lui qui trinquerait. Si c’était le cas, sa mort devait avoir bouleversé le plan qu’ils avaient concocté pour se tirer d’affaire si le trafic venait à être découvert.

Elle soupira. Toute sa vie, elle s’était demandé si elle parviendrait à trouver un endroit où vivaient des personnes authentiques, qui se souciaient les unes des autres. Un endroit où les liens de parenté n’étaient pas un fardeau mais une bénédiction.

Eh bien, en venant s’installer à Crossroads, elle l’avait trouvé, cet endroit. Elle n’avait pas à regarder en arrière. Dan, Wilkes, les bénévoles, même oncle Vern n’étaient pas tenus de l’aider. Et pourtant ils le faisaient, et de bon cœur encore.

Son portable sonna. Elle répondit en souriant :

— Wilkes. Tu as trouvé mon chat ?

Elle était passée chez lui deux fois, mais Doc Holliday demeurait introuvable. Mais elle ne s’inquiétait pas trop, parce que Vern jurait qu’il l’avait vu dans le coin et que toute la nourriture qu’ils lui avaient laissée sur le porche avait disparu.

— Oui, j’ai enfin trouvé ce fichu chat. Il était dans le grenier à foin et jouait au poker avec mes chats sauvages. Il va bien, mais je pense qu’il est à moitié soûl parce qu’il marche bizarrement.

— Ne le laisse pas ressortir de la maison.

— C’est promis. Si je te le ramenais en passant te prendre pour le dîner à Lubbock que je t’ai promis ?

Elle hésita.

— Que dirais-tu de dîner chez moi ? suggéra-t-elle. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de cuisiner ici, et cela pourrait être amusant.

— Tu veux dire, juste toi et moi ? Seuls ? Sans personne à qui parler ? Personne pour nous regarder ? Je pourrais l’envisager. A quelle heure ?

— 19 heures, répondit-elle en pouffant. Et nous n’aurons pas d’autre compagnie que celle de Doc.

Elle réfléchit toute la matinée à ce qu’elle allait cuisiner en imaginant Wilkes assis à la table de son petit bungalow. Elle fit même un saut chez elle à midi pour mettre une sauce dans la mijoteuse, de sorte qu’elle cuise à feu doux pendant tout l’après-midi.

Elle repensa aussi à leur marché, qui lui laissait l’entier contrôle de leur relation et l’autorisait — ou plutôt l’encourageait — à embrasser ou toucher Wilkes à tout moment.

Elle avait toujours été timide, mal à l’aise avec les hommes. Parmi ceux qu’elle avait fréquentés, certains devaient avoir pensé qu’elle n’était pas intéressée, et d’autres avaient essayé d’aller trop loin, trop vite. En amour, l’une de ses plus grandes peurs était de faire le premier pas vers un homme et de découvrir qu’elle ne l’intéressait pas. Mais Wilkes lui avait clairement fait comprendre ce qu’il ressentait pour elle, et lui avait promis de lui laisser l’initiative.

Il avait trouvé un prétexte pour la toucher à chacune de leurs rencontres. Elle n’avait pas tout de suite vu l’attirance qu’il ressentait pour elle. Le baiser qu’il lui avait volé le premier jour avait été empreint d’hésitation. Mais le dernier l’avait réchauffée jusqu’au tréfonds de son être. Depuis cette soirée, elle l’avait revécu en esprit plusieurs fois par jour. Cependant, c’était en la touchant qu’il faisait naître une chaleur diffuse qui se propageait lentement à tout son corps. En posant la main sur sa taille, en se pressant contre elle, comme s’il ne voulait laisser aucun espace entre eux. Et quand il l’attirait contre lui, c’était le contact physique qui leur tenait lieu de moyen de communication.

Elle se leva pour baisser le chauffage. La journée était froide, mais elle n’avait pas besoin de pull. Ce soir, elle allait surprendre Wilkes Wagner. Elle allait s’emparer du pouvoir qu’il lui avait donné.

Elle n’était peut-être pas aussi sensuelle que Lexie Davis avec ses jambes interminables mais, pour une fois dans sa vie, elle pouvait essayer d’être audacieuse. Après tout, Wilkes la désirait. Il n’avait jamais suggéré qu’elle change quoi que ce soit en elle. Il la voulait telle qu’elle était.

Pour la première fois de sa vie, elle se sentait belle.

Quand elle quitta son travail, une heure plus tôt qu’à l’accoutumée, la pluie tombait moins fort. Elle passa acheter des légumes frais et une bouteille de vin, et décida d’en profiter pour aller demander aux sœurs Franklin si elles pouvaient lui prêter tous les métiers à tapisserie que contenait leur boutique. Grâce à l’aide de toute l’équipe de bénévoles, la décoration du musée, sur le thème de « Noël au Comté », commençait à prendre forme. Mais pour que tout soit prêt pour la fête qui se tiendrait pendant la première semaine de décembre, ces dames allaient devoir passer la vitesse supérieure.

Elle poussa la porte de Forever Keepsake, et les sœurs Franklin l’embrassèrent affectueusement. Elle leur expliqua ce qu’elle voulait, et elles furent ravies de pouvoir aider. Tandis qu’elles s’employaient à emballer les vieux métiers, l’une des sœurs demanda des nouvelles de Wilkes.

Comme Angie ne voulait pas dévoiler l’étrange marché qu’ils avaient conclu, elle choisit un autre sujet.

— Il a passé quelques jours à Austin, la semaine dernière, pour essayer d’aider Yancy, un de ses amis. Il cherche à savoir à qui appartient la maison Stanley. Vous savez, la vieille maison en ruine, sur la route du nord.

Les deux sœurs s’arrêtèrent net pour mieux l’écouter.

— Yancy se sent attiré par cette vieille maison, mais il ne sait pas si c’est une bénédiction ou une malédiction, poursuivit-elle. Il dit qu’il doit découvrir ce qu’est devenue la famille qui vivait là. Apparemment, pour lui, c’est devenu une espèce de quête.

Les deux sœurs la regardaient, les yeux écarquillés. On aurait dit qu’elles venaient de voir la Mort en personne passer devant leur vitrine. Enfin, Rose Franklin demanda :

— Vous parlez de la vieille maison que l’on appelle la maison gitane ?

Angie acquiesça et Rose enchaîna :

— Je ne connais pas Yancy, je l’ai seulement vu de loin deux ou trois fois, mais je pense qu’il ferait mieux d’oublier cette maison. Un sang mauvais a éclaboussé cet endroit. Aller y fouiner ne peut faire de bien à personne.

— Vous avez sans doute raison, mais il n’en démord pas. Est-ce que vous savez quelque chose sur cette maison ?

Elle en était certaine. Elle le voyait tant sur leur visage que dans leur attitude. Les deux dames adorables étaient sur leurs gardes. Et visiblement effrayées.

Rose se redressa.

— Ce Yancy n’est pas de la région, dit-elle. J’ai entendu dire qu’il était arrivé en bus, et qu’il s’était arrêté ici par hasard. Quant à cette vieille maison, elle aurait dû être démolie il y a des années.

— J’en informerai Yancy Grey, promit Angie. Mais je ne pense pas qu’il mettra fin à ses recherches pour autant.

— Vous avez bien dit que son nom de famille est « Grey » ? demanda lentement Rose. Je ne le savais pas. Ici, tout le monde l’appelle juste « Yancy ».

— Oui. Il s’appelle Yancy Grey.

Angie ne lisait pas dans les pensées, mais elle comprit qu’il se passait quelque chose entre les deux sœurs. Elles semblaient presque communiquer par télépathie. Rose avait relevé le menton, et Daisy semblait au bord des larmes.

Dans la petite boutique, l’air semblait s’être raréfié. Aucun doute, songea Angie. Ces deux-là cachaient quelque chose.

Une famille avait-elle été tuée dans cette maison ? Des adorateurs de Satan y avaient-ils sacrifié des animaux ?

Sans trop savoir si elle voulait vraiment entendre ce que les deux sœurs lui dissimulaient, elle reprit :

— Très bien, mesdames. Dites-moi tout ce que vous savez au sujet de cette maison. Le moindre détail pourrait aider Yancy.

Rose secoua la tête avant de se tourner vers sa sœur, comme pour obtenir son soutien. Une fois encore, elles semblèrent lire dans les pensées l’une de l’autre mais, cette fois, leur communication silencieuse avait tout de la dispute. Enfin, Rose se redressa, tel un juge qui s’apprête à prononcer sa sentence.

— Si cette affreuse histoire peut aider Yancy en quoi que ce soit, nous la raconterons une fois, et une seule. Le mal vit dans cet endroit. Toute personne qui s’y intéresse doit en être avertie.

Sans regarder sa sœur, Daisy chuchota :

— Non, Rose. C’est le passé. Il est mort et enterré. Ne le remue pas. Tout cela ne nous regarde pas.

— Il faut que ce soit dit, répliqua Rose en croisant les bras, ne serait-ce que pour le bien de Yancy. S’il est un Grey, il faut peut-être qu’il soit au courant.

— Très bien. Juste une fois. Ensuite, l’histoire mourra.

Angie hocha la tête.

— Est-ce que vous pouvez venir toutes les deux chez moi dans une heure ? demanda-t-elle. Si vous pensez que Yancy doit vraiment entendre cette histoire, il sera là.

Elle ne savait pas trop si ce que les sœurs Franklin savaient pourrait aider Yancy, mais si elles ne devaient vraiment raconter cette histoire qu’une seule fois, elle voulait que d’autres personnes qu’elle soient présentes pour l’entendre. Et surtout Yancy.

— J’ai invité Wilkes à dîner, ajouta-t-elle. Si vous voulez vous joindre à nous, vous êtes les bienvenues.

— Nous serons chez vous dès que nous aurons fermé boutique ce soir, décréta Rose.

— Et nous apporterons le dessert, précisa Daisy. Si nous restons dîner, c’est la moindre des choses.

Angie dévisagea les deux sœurs. Si cette fameuse histoire était tellement horrible, comment se faisait-il que personne d’autre en ville ne la connaisse ? Les sœurs Franklin devaient gonfler les faits.

* * *

Une heure plus tard, trois hommes aux grandes jambes, chaussés de bottes, essayaient de trouver une place dans son minuscule salon : Wilkes, Yancy et Dan. Wilkes cessa bientôt d’essayer de se mettre à l’aise et resta debout, appuyé contre le mur.

Angie se planta face à eux, sa cuillère en bois à la main.

— Maintenant, qu’aucun d’entre vous ne s’avise de faire peur à Rose ou à Daisy, sinon, je vous jure que vous le regretterez.

Aucun d’eux ne sembla prendre la menace au sérieux. Dan alla même jusqu’à éclater de rire, comme s’il imaginait une bagarre entre les trois hommes et les deux dames.

Wilkes secoua la tête.

— Angie, ma chérie, je connais les sœurs Franklin depuis toujours. Elles adorent faire courir des rumeurs sur tout le monde. Je serais surpris qu’elles connaissent une seule histoire sur cette ville qu’elles n’aient pas déjà racontée une centaine de fois.

— Elles portent plainte contre une personne au moins chaque mois, renchérit Dan. Généralement pour des délits auxquels elles n’ont pas assisté, mais dont elles ont entendu parler ou qu’elles soupçonnent. Par exemple, que Dorothy sert de la nourriture pour chat le mercredi, que le principal du collège vole des poubelles dans les parcs sur le bord de la route, ou que les sapeurs-pompiers volontaires regardent des films pornos pendant leurs nuits de garde.

Angie commença à se dire qu’elle était tombée dans un piège. Peut-être que les sœurs Franklin ne faisaient qu’inventer des histoires, après tout…

— Qu’en pensez-vous, Yancy ?

Ce dernier haussa les épaules.

— Je ne connais pas ces dames, sauf de vue, mais j’espère qu’elles savent vraiment quelque chose. Parce que moi, je suis à court d’idées. Je ne peux pas explorer ce terrain sans la permission du propriétaire. Alors je ne peux rien faire, sinon espérer que des renseignements me tombent du ciel. Mais ne vous en faites pas, Angie. Je serai gentil avec elles. Je sens le dîner qui mijote et j’espère bien que je serai invité.

— Vous êtes tous invités. J’ai fait assez de spaghettis pour douze personnes.

Elle faillit leur dire que sa mère faisait toujours une grande casserole de sauce les jours de pluie, et qu’elle congelait des parts pour les servir plus tard, mais elle doutait que l’anecdote les intéresse.

Wilkes se dirigea vers la cuisine, comme s’il voulait l’aider. Elle lui tendit la cuillère en bois et désigna la casserole de sauce du menton.

Quand Dan et Yancy commencèrent à évoquer les problèmes qui se produisaient dans les parcs du bord de la route, Wilkes se pencha vers elle et chuchota :

— Ce n’est pas exactement ce que j’avais en tête pour ce soir.

— Moi non plus, mais c’est excitant. Dis-toi que tu pourrais découvrir un détail que tu ignorais sur cette ville. J’ai l’impression que les sœurs n’ont jamais raconté cette histoire auparavant. Daisy avait l’air de ne pas vouloir que Rose en parle.

— Si tu le dis.

Dix minutes plus tard, Rose et Daisy arrivèrent. Leurs petits parapluies n’avaient pas contribué à protéger leurs robes de la pluie, et le tissu mouillé moulait leur corps rebondi, comme du film plastique.

Les hommes s’écartèrent de la cheminée afin qu’elles puissent s’asseoir et faire sécher leurs vêtements.

Angie servit du chocolat chaud, et ils allèrent chercher les chaises de la cuisine pour s’installer dans le petit salon. La pluie à l’extérieur, le feu qui pétillait, les bonnes odeurs de la cuisine maison, tout était en place pour une soirée de contes. Mais quand elle remarqua les yeux brillants de larmes de Daisy Franklin, elle douta que l’histoire qu’ils s’apprêtaient à entendre soit agréable.

Pendant quelques minutes, ils échangèrent des banalités sur la journée, la pluie, les fêtes qui approchaient. Ensuite, Dan prit les choses en main. Il se tourna vers Rose, qui était celle des deux sœurs qui parlait le plus.

— Mademoiselle Franklin, nous avons compris que vous saviez quelque chose au sujet de la vieille maison de la route nord.

— C’est exact. Je promets de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, shérif. Très peu de gens connaissent cette histoire, et je ne la raconterai qu’une fois. Je ne la raconterais pas ce soir si le nom de famille de Yancy n’était pas Grey. Mais ma sœur et moi avons fini par décider qu’il avait le droit de savoir.

Du coin de l’œil, Angie vit Wilkes lever les yeux au ciel, comme pour lui faire comprendre qu’elle en faisait un peu trop.

— Prenez votre temps, mademoiselle Franklin, l’encouragea Dan. Nous sommes intéressés par tout ce que vous pourriez savoir sur la vieille maison Stanley, ou sur les personnes qui y ont vécu.

Tout le monde attendit patiemment, sauf Daisy. La pauvre femme semblait sur le point de prendre la fuite. Il était évident qu’elle n’avait aucune envie d’aborder le sujet.

Sans prêter attention à la panique de sa sœur, Rose reprit :

— Je vais commencer par ce que tout le monde en ville sait sans doute. Il y a presque trente ans, ma sœur Daisy et moi sommes tombées amoureuses du même garçon. Il travaillait pour notre père.

Elle se tourna vers Daisy, qui enchaîna :

— Nous avions une petite exploitation laitière, et il faisait essentiellement des livraisons. Rose ou moi l’accompagnions pour encaisser l’argent. Il était tellement gentil avec nous que le simple fait de le côtoyer nous donnait l’impression d’avoir quelque chose de spécial.

— Comment s’appelait-il ? demanda Dan.

— Galen Stanley, répondit Rose. Sa famille était arrivée avec les premiers colons. Il disait que son arrière-arrière-grand-père avait été le premier forgeron de la région. Galen était quelqu’un de bien, mais pas son père. Il avait fait de la prison, et beaucoup de gens disaient que quand il avait été libéré, il avait l’esprit dérangé. Il avait grandi avec les garçons Grey, qui habitaient un peu plus loin sur la route, mais ils s’étaient brouillés vingt ans plus tôt, quand ils étaient tous jeunes et faisaient les quatre cents coups. Ce n’étaient que de pauvres gamins de la campagne, qui n’avaient rien à faire de leurs journées.

— Nous ne savons pas pourquoi les deux familles se détestaient ainsi, précisa Daisy. Nous n’étions pas encore nées quand elles se sont brouillées.

Rose acquiesça et reprit :

— Les années passant, les deux familles en sont venues à se haïr de plus en plus. Les professeurs faisaient toujours en sorte qu’il n’y ait pas de Grey et de Stanley dans la même classe.

— Je suis un Grey, intervint Yancy. Si cette vieille maison a bien appartenu aux Stanley, c’est peut-être de la haine que je ressens quand je passe devant. Seulement, d’après ce que j’en sais, il n’y a pas de Grey ni de Stanley parmi les habitants de cette ville. Pourtant, les deux familles doivent bien avoir des descendants.

— Il n’y en a plus aucun, murmura Daisy. Les derniers sont partis il y a plus de vingt-cinq ans, je dirais.

— Le père de Galen était un homme très méchant, expliqua Rose. Il était dur pour son fils unique. Nous le voyions tous. Quand il était petit, Galen avait souvent des marques. Et ce n’était pas que des coups de fouet, ou des gifles. Son corps était couvert d’ecchymoses.

Daisy voulut intervenir. Elle agita la main jusqu’à ce que sa sœur la remarque et la laisse prendre la parole.

— Ma mère disait que le père de Galen était tombé dans la drogue au début des années soixante. Tout le monde savait qu’il organisait des soirées démentes dans la maison dont il avait hérité. Mais à la naissance de Galen, il s’était un peu calmé, même s’il n’a jamais arrêté de boire. Il avait épousé une femme plus jeune que lui de quinze ans, en proclamant qu’ainsi, il pourrait finir de l’éduquer comme il l’entendait. Personne en ville ne l’a beaucoup vue après le mariage. Galen est né un an plus tard, et il a été son seul enfant. D’après la rumeur, elle a fait plusieurs fausses couches. Certains disaient qu’elle tombait un peu trop souvent. Malgré la méchanceté et l’alcoolisme de son père, Galen était un bon garçon. Il essayait de rester dans le droit chemin et d’avoir de bonnes notes. A dix-sept ans, il est tombé amoureux fou d’une fille qui affirmait avoir du sang gitan, elle aussi. Elle était de la famille que les Stanley haïssaient. C’était une Grey.

Les joues ruisselantes de larmes, Daisy poursuivit d’une voix tremblante :

— On dit que Galen et la fille se sont enfuis une nuit. Leurs pères ont mis leur querelle de côté pour se lancer à leur poursuite. Quand ils les ont trouvés, d’après ce qu’on a raconté à mon père, ils ont déshabillé la fille, l’ont attachée à l’avant du camion de Galen, et l’ont forcée à les regarder le battre à tour de rôle. Chaque fois que Galen tombait ou rampait hors de la lumière des phares, l’un des hommes le ramenait devant la fille pour qu’elle puisse voir à quel point il était amoché. Le propre père de Galen lui a cassé le bras, uniquement pour entendre la fille crier. Elle s’est évanouie avant que tout soit fini. Si elle a su ce qui s’est passé ensuite, elle n’en a jamais rien dit. Personne en ville n’a jamais revu Galen. Mon père a entendu dire qu’il avait été tellement amoché que sa propre mère ne l’aurait pas reconnu. Quelqu’un est allé jusqu’à lui affirmer qu’il avait été tué par son propre père, cette nuit-là. Un autre prétendait qu’il s’était mis à courir et ne s’était jamais arrêté. Quant à la fille, son père l’a ramenée à la maison, toujours attachée à l’avant du camion.

— Notre père a toujours pensé que ce qui s’est passé cette nuit-là a jeté la malédiction sur les deux familles, précisa Rose.

Daisy hocha la tête.

— Le père de Galen est mort avant Noël, la même année. Quand la famille de la fille a découvert qu’elle était enceinte, elle l’a reniée et chassée de la maison. Un mois plus tard, son père a été victime d’un accident de voiture qui l’a laissé paralysé. Sa femme et lui ont quitté la ville le printemps d’après, avant même que le bébé que portait leur fille soit né. Personne ne sait où ils sont allés, mais je parierais qu’ils sont morts tous les deux. Ensuite, tous les Grey et tous les Stanley ont disparu. Quelques-uns sont morts dans l’incendie de leur maison. D’autres sont partis suite à des licenciements. Deux frères Stanley, dont on dit qu’ils avaient assisté à la raclée, se sont entre-tués dans une fusillade. Un an plus tard, il ne restait plus un seul Stanley en vie, sauf la mère de Galen, qui vivait dans la vieille maison gitane. Elle n’allumait jamais les lumières et ne descendait que rarement en ville. D’après les gens qui la croisaient, elle était aussi maigre qu’un squelette.

— Qu’est devenue la fille ? Celle qui était enceinte de Galen ? demanda Yancy.

— Après la naissance de son enfant, elle a vécu quelque temps avec la mère de Galen, dans la vieille maison. Ensuite, la ville a perdu sa trace. On dit qu’elle est partie une nuit en emmenant son bébé. Quelques années plus tard, quatre ou cinq ans après cette nuit affreuse, un facteur a trouvé le corps de la mère de Galen, dans son jardin. Elle était morte depuis tellement longtemps qu’il ne restait plus d’elle que des os.

Daisy se tut, et personne ne parla pendant un long moment. Ce fut Yancy qui rompit le silence.

— Quel était le nom de la femme de Galen ?

Rose se redressa et regarda Yancy dans les yeux.

— Je ne sais pas si Galen et elle avaient eu le temps de se marier avant de s’enfuir. Elle s’appelait Jewel Grey.

Une larme roula sur la joue rebondie de Rose.

— Je crois qu’elle a eu un fils. Il doit avoir à peu près votre âge… s’il est encore en vie.

Yancy enfouit son visage dans ses mains, et le silence s’abattit de nouveau sur la pièce.

Soudain, Yancy se leva d’un bond et s’élança vers la porte avec une telle vivacité que personne n’eut le temps de le retenir. Personne ne chercha à le suivre. Tout le monde avait assemblé les pièces du puzzle et compris que l’histoire que venaient de raconter les sœurs Franklin n’était pas seulement celle d’une vieille maison. C’était l’histoire de Yancy.

Dan suggéra qu’ils devaient lui laisser un peu de temps. Rose et Daisy firent remarquer qu’il ressemblait à son père. Mais Angie donna la cuillère en bois à Wilkes et chuchota :

— Finis de préparer le dîner. Je reviens.

Il la regarda comme si elle lui avait demandé de procéder à une opération de neurochirurgie, mais elle sortit avant qu’il ait eu le temps de protester.

Elle trouva Yancy debout au bord du ponton. Elle le rejoignit et dit doucement :

— Si vous avez l’intention de sauter, je dois vous prévenir qu’il n’y a qu’un mètre trente de fond.

— Allez-vous-en, rétorqua Yancy, sans se retourner.

L’immense tristesse qui faisait trembler sa voix lui donna du courage. Sans mot dire, elle passa ses bras autour de lui et le serra contre elle. Quand il essaya de se libérer, elle le serra plus fort. Il lâcha un juron, mais elle savait que ce n’était pas après elle qu’il en avait. Alors elle se contenta de le tenir contre elle, dans l’air froid et humide qui, telle une caresse, effaçait en partie l’horreur de l’histoire qu’ils venaient d’entendre.

— Allez-vous-en Angie, s’il vous plaît.

— Peux pas.

— Vous n’avez pas entendu l’histoire de ma famille ? C’était des gens horribles, horribles ! Pas étonnant que ma mère ait été une camée. Est-ce que vous pouvez imaginer combien elle a souffert, entre les mains de son propre père ? Et mon grand-père avait fait de la prison. C’était un perdant, comme moi. Il battait sa femme et son fils unique. Peut-être même qu’il a tué mon père !

Il lâcha une bordée de jurons contre la terre entière, mais Angie ne le relâcha pas pour autant.

— J’ai toujours voulu une famille, mais je ne veux pas de celle-là, reprit-il. Je ne veux aucun d’eux. Vous pouvez prendre l’histoire des sœurs Franklin et la garder. Moi, je n’en veux pas.

Quand il se laissa tomber à genoux sur le ponton, elle s’effondra avec lui, sans le lâcher.

— Je viens d’une famille dont même les loups ne voudraient pas ! cria-t-il. Pendant toute ma vie, j’ai toujours voulu savoir qui étaient mes parents, et maintenant que je le sais, j’apprends que c’était des salauds.

Elle secoua la tête.

— Ce n’est pas ce que j’ai entendu, Yancy. Les sœurs Franklin ont dit que Galen, votre père, était gentil. Elles l’aimaient tellement toutes les deux qu’elles ne se sont jamais mariées. Il n’a jamais rien fait de mal sinon aimer une fille. Et votre mère vous a gardé. Elle n’a pas avorté. Elle ne vous a pas fait adopter. Donc, elle vous aimait. Et pensez à votre grand-mère paternelle, qui l’a recueillie. C’était sans doute très courageux de sa part.

— Vous croyez que mon père est mort ?

Elle réfléchit quelques instants.

— Je pense que oui, sinon il serait revenu. Et s’il n’est pas mort, je pense qu’il ne sait pas que vous existez. Parce que s’il l’avait su, il serait revenu pour voir quel homme bien vous êtes devenu. Tous les pensionnaires de la résidence seniors vous adorent. J’ai même entendu l’une des bénévoles dire qu’elle aurait aimé que vous soyez son petit-fils.

— Vous ne comprenez pas, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour elle.

Elle éclata de rire.

— Hé ! j’ai un oncle qui est sur le point d’être arrêté par le FBI, et un père qui a tenu les comptes d’une affaire de trafic de drogue jusqu’à ce que quelqu’un le tue dans une ruelle. J’ai une tante qui me marcherait dessus si j’agonisais, et se plaindrait de devoir nettoyer. Si nous laissions tous quelques parents indésirables influencer le cours de notre vie, il y aurait beaucoup de monde, en prison.

— Je crois que j’aurais vécu plus heureux en pensant que je n’avais pas de famille.

— Moi aussi !

Elle prit sa main dans la sienne et la serra.

— Puisque nous sommes seuls au monde, tous les deux, si nous décidions de former une famille ? Je pourrais être ta sœur, et tu pourrais être le frère que j’ai toujours voulu avoir.

— Ça veut dire que je peux venir au dîner de Thanksgiving ? demanda Yancy en relevant enfin la tête.

— Bien sûr. Et de mon côté, je t’appellerai si j’ai besoin de déplacer ou de réparer quelque chose. Tu n’auras peut-être qu’une sœur, mais elle te donnera du travail.

— J’aime bien cette idée. J’ai toujours voulu une petite sœur.

Les joues de Yancy étaient encore luisantes de larmes, mais quand il se releva et l’aida à faire de même, il souriait.

— En parlant de manger, je meurs de faim, dit-il. Rien n’ouvre autant l’appétit que de déterrer tous les morts de sa famille.

Elle savait qu’il cherchait seulement à faire bonne figure, et ne fit aucun commentaire.

Tandis qu’ils retournaient vers la maison, dans l’obscurité, Yancy passa son bras autour de ses épaules.

— Merci de ne pas m’avoir lâché, Angie. J’avais l’impression que j’étais en train de tomber dans un trou noir. Maintenant, je crois que je vais pouvoir vivre avec cette histoire. Est-ce que tu viens vraiment d’une famille perturbée ?

— Mais de rien, frangin. Maintenant, on va aller manger. Et demain, on enterrera de nouveau tous nos parents indésirables ! lança-t-elle dans un rire. Et oui, je disais la vérité sur ma famille. Toute la vérité.

— Peut-être que je ne devrais pas dire ça, mais c’est plutôt réconfortant. Merci d’avoir bravé la pluie pour venir me chercher.

Sur les joues d’Angie, la bruine se mêlait aux larmes qu’elle avait versées sans s’en rendre compte. Elle se mit à courir.

— Il pleut ! Mes cheveux bouclent affreusement quand il pleut.

Quand ils atteignirent le porche, Yancy s’arrêta et s’ébroua.

— Tu sais, il y a une chose que j’ai apprise en prison, dit-il. Même quand les choses tournent mal, elles peuvent tourner encore plus mal.

Il pressa sa main et conclut :

— Eh bien ce soir, j’en ai appris une autre. Il suffit qu’une seule personne reste à tes côtés pour que tout soit supportable.

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