det En dépit du passé

Jodi Thomas · Chapitre 20 sur 37

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det En dépit du passé

Chapitre 19

19

 

Wilkes

Quand Wilkes rentra chez lui, il trouva Doc Holliday couché sur le blouson en cuir qu’il avait laissé sur l’une des chaises de la cuisine, et nullement décidé à en descendre. Après lui avoir hurlé dessus en pure perte et proféré quelques menaces qui n’eurent aucun effet, il s’empara du vieux chat grassouillet et le porta jusque dans la grange. Il était grand temps que Doc Holliday fasse connaissance avec les voyous qui vivaient dans le grenier à foin.

Dès qu’il le posa par terre, Doc prit la poudre d’escampette, tel un prisonnier tout juste relâché.

— Je déteste les chats, marmonna-t-il. Mais toi, Doc, tu commences à me plaire.

Sur un point au moins, le départ d’Angie, prévu pour ce soir, était une bonne chose : elle emporterait le chat pas-si-invisible-que-ça avec elle. La première nuit, Doc l’avait réveillé en bondissant sur son lit. Comme il avait essayé de ne pas faire attention à lui, le chat avait décidé de partager son oreiller — il n’aurait su dire s’il ronflait ou s’il ronronnait.

Quand il revint dans la cuisine, oncle Vern et Carter attendaient le moment d’entamer le gâteau au chocolat qu’Angie avait fait et posé sur le bar, sous une cloche en verre. Ce qui, chez les Wagner, signifiait que l’on ne devait pas y toucher avant le souper.

— Cette fille sait cuisiner, dit Vern en regardant le gâteau. Elle n’a pas encore fait un mauvais repas.

Il se tourna vers Wilkes, qui sortait des assiettes du placard.

— Et crois-moi, j’ai fait assez de mauvais repas pour savoir de quoi je parle.

Carter se lissa la moustache et brandit sa fourchette.

— Mes filles savent cuisiner, dit-il, mais avec toutes ces petites-filles qui galopent autour de la table, j’ai toujours l’impression de manger au milieu d’une tornade. En général, la nourriture vole dans tous les sens. La petite pleure sans arrêt et l’aînée a le complexe de Cendrillon. Quand vos filles ont des filles… il y a encore plus de scènes, à la maison !

Wilkes leur coupa une part de gâteau à chacun. En revenant vers la table, il s’aperçut qu’en son absence, Doc Holliday était monté sur tous les meubles de la pièce et avait griffé tout ce qu’il avait pu atteindre. Il en déduisit que les chats étaient plus intelligents que les humains. Quand quelqu’un ne les aimait pas, ils le voyaient et le faisaient comprendre. Doc ne cherchait sans doute qu’à bien lui faire comprendre qu’il n’appréciait pas son séjour sur le ranch.

Il prit son blouson pour le ranger et son portable tomba de sa poche. Il vit qu’il avait un message d’Angie. A l’heure qu’il était, elle aurait dû être là depuis longtemps, au lieu de lui envoyer des messages. Il avait été tellement occupé à se débarrasser du chat qu’il ne savait même pas quand elle lui avait envoyé ce texto. Dix minutes plus tôt ? Quinze ?

Je vais bien.

Il n’eut pas besoin d’en lire plus pour savoir qu’elle avait des ennuis. Il attrapa aussitôt son chapeau.

— Où est le café ? cria Vern, de la cuisine.

— Débrouillez-vous, les garçons, répondit-il. Si Angie arrive, appelez-moi. Je pense qu’elle pourrait avoir besoin de moi.

Les deux hommes éclatèrent de rire et Vern marmonna :

— Je crois que c’est plutôt toi qui as besoin d’elle, fils, mais tu finiras bien par t’en apercevoir tout seul.

Sur la route du musée, il fit une pointe à plus de cent quarante mais, quand il arriva, Angie était partie. Le musée était déjà fermé et Nigel chargeait son matériel dans son camion, par la porte latérale.

Wilkes hurla :

— Avez-vous vu Angie partir ?

— Je l’ai vue, ouais.

Nigel prit le temps de se gratter le menton avant d’ajouter :

— Elle est partie il y a environ dix minutes avec un type en costume. Il s’était garé à côté du quai de chargement comme si l’endroit était à lui. Vous avez peut-être de la concurrence, Wilkes. Ça ne vous ferait pas de mal d’acheter un chapeau neuf.

Wilkes dut se retenir pour ne pas lui sauter à la gorge.

— Elle vous a dit quelque chose ?

— Ouais, elle a dit « bonne nuit », répondit Nigel sans cesser de se gratter le menton. Non, c’est pas ça. Elle a juste dit « nuit », ou peut-être « salut ». Non, maintenant que j’y pense, elle a dit « nuit salut ». Non. Ça ne veut rien dire.

Wilkes remonta en voiture. Il tuerait Nigel un autre jour. Pour le moment, il devait trouver Angie avant qu’il lui arrive quelque chose. Depuis l’instant où il l’avait rencontrée, elle lui faisait l’effet d’un guppy dans un aquarium rempli de requins.

Puisque sa fourgonnette n’était plus là et qu’elle n’était pas venue chez lui, elle ne pouvait plus se trouver qu’en deux endroits : la maison du shérif ou son bungalow. Il appela oncle Vern en traversant la ville. Le gâteau était à moitié mangé, et ils n’avaient pas vu Angie.

Seules quelques lumières étaient allumées chez Dan. Il se gara un peu plus loin sur la route en se disant qu’il pourrait aller à pied jusqu’à la maison du shérif, puis jusqu’à celle d’Angie. Ainsi, il éviterait de se faire repérer.

Il prit son 45 millimètres dans la boîte à gants et le fourra dans la poche de son blouson. C’était la première fois qu’il tenait une arme depuis des années. Depuis l’armée, là où il avait appris à travailler dur sans rien ressentir, à accueillir la fatigue comme un remède qui engourdirait la douleur qui s’était abattue sur lui quand il avait reçu la lettre de Lexie.

La première fois qu’il avait su qu’Angie avait des ennuis, il avait pensé qu’elle se faisait des idées, ou qu’il ne s’agissait que d’un amoureux éconduit. Mais ce soir, il aurait pu jurer qu’il sentait des ennuis dans l’air. Ses muscles se tendirent, se préparant à ce qui pouvait arriver.

Sa main se referma sur la poignée de la porte de derrière de la maison de Dan. Il se rua à l’intérieur, sans frapper, et tomba en pleine orgie adolescente.

Tim O’Grady, qui aurait pourtant dû être à l’université, était enroulé autour d’un corps féminin dépourvu de la plupart de ses vêtements.

Pendant un instant, dans la pénombre, il vit des cheveux rouges et crut qu’il s’agissait d’Angie. Mais rien d’autre ne correspondait. Ces cheveux n’étaient pas de la même couleur, et des mèches brunes se mêlaient aux rouges. Le corps n’était pas arrondi aux bons endroits comme celui d’Angie, et la fille ne semblait pas avoir besoin du soutien-gorge qui était posé en travers de la table basse.

Le jeune couple se figea. Wilkes s’exhorta au calme et demanda, comme s’il n’avait rien remarqué :

— Est-ce que le shérif est ici ?

Tim O’Grady eut l’élégance de se mettre devant la jeune fille pour répondre :

— Il est parti il y a dix ou quinze minutes, ou peut-être plus, m’sieur Wagner. Je n’ai pas regardé l’heure. On s’est dit qu’on entendrait sa voiture quand il reviendrait. Je ne savais pas que vous vous introduiriez chez lui par effraction, mais je ne manquerai pas de le lui faire savoir.

Wilkes ne savait pas ce qui lui déplaisait le plus : de ne pas avoir trouvé Angie, ou que Tim, en l’appelant « M. Wagner », lui fasse bien ressentir qu’ils n’appartenaient pas à la même génération.

— Désolé de vous avoir embêtés, les jeunes. Je cherchais juste une femme.

Tim sourit.

— Essayez plutôt un bar ou une église. Vous aurez sans doute plus de chance, m’sieur Wagner.

— J’y penserai. Et maintenant, je vais vous laisser avant que ta petite amie gèle sur place.

Tout en dévalant les marches de la terrasse, il jeta un coup d’œil en arrière et vit les deux silhouettes se fondre à nouveau.

Quand il arriva au bungalow d’Angie, il ne trouva personne, bien que les lumières soient allumées. Il fit silencieusement le tour de la maison et remarqua des traces de pneus récentes. Deux voitures s’étaient garées devant le bungalow, et en étaient reparties. Il vit aussi les traces de pas de trois personnes. Les plus petites devaient appartenir à Angie. Si Dan n’était pas rentré chez lui, il y avait de fortes chances pour que les secondes traces lui appartiennent. Si c’était le cas, Angie était en sécurité. Mais… qui avait laissé les troisièmes traces ?

Il remonta dans son Tahoe. Peut-être qu’il ferait mieux de rentrer au ranch et d’attendre. Après tout, Angie lui avait dit par texto qu’elle allait bien. Dès qu’il s’agissait d’elle, ses réactions semblaient toujours disproportionnées. Peut-être parce qu’elle semblait tellement fragile et démunie. Ou parce qu’il ne s’était pas attaché à quelqu’un depuis si longtemps qu’il en faisait trop.

— Monsieur Wagner ? chuchota une voix féminine dans le noir.

Wilkes se retourna et vit Lauren Brigman, à quelques pas de là.

— Bonsoir, Lauren.

Il essaya de parler calmement, comme s’il avait l’habitude de voir des adolescents surgir de la nuit et lui coller une peur bleue.

— Je pensais bien que c’était vous, dit-elle en approchant de la voiture. Mon père est passé à la maison il y a quelques minutes. Il est descendu d’une fourgonnette pour monter aussi sec dans sa voiture de patrouille. Il m’a seulement dit qu’il devait faire un saut à son bureau.

— Est-ce qu’il y avait une femme avec lui ?

— Oui, celle qui travaille au musée. Elle conduisait la fourgonnette et on aurait dit qu’une voiture la suivait. Vous êtes avec eux ?

Il acquiesça en essayant de comprendre ce qui se passait.

— Est-ce que la femme avait l’air d’avoir peur ?

Lauren secoua la tête.

— Non. Quand elle m’a vue, elle m’a souri. On s’est déjà rencontrées une fois, sur le lac. Dites, si vous allez au bureau de mon père, est-ce que vous pouvez m’emmener ? Je reviendrai avec lui.

Sa voix se brisa, comme si elle était au bord des larmes.

— Je n’ai pas passé beaucoup de temps seule avec lui, ce week-end.

— Bien sûr, Lauren. Monte. S’il n’est pas à son bureau, je te ramènerai.

S’il ne trouvait pas Angie au bureau de Dan, il repasserait à son bungalow. Elle avait dit qu’elle voulait retourner chez elle ce soir. Peut-être qu’elle avait seulement demandé à Dan d’aller inspecter le bungalow et de laisser les lumières allumées pour ne pas revenir dans une maison plongée dans l’obscurité. Elle avait déjà eu l’impression que quelqu’un avait essayé d’entrer chez elle par la porte de derrière. Elle avait ri et dit que soit il n’avait pas réussi à entrer, soit qu’il était entré et n’avait rien trouvé à voler.

Wilkes essaya une nouvelle fois de l’appeler. Pas de réponse. Alors, il appela le ranch. Vern l’informa qu’il n’y avait rien de neuf, sinon que le gâteau avait disparu.

La troisième série d’empreintes de pas qu’il avait vue près des traces de pneus l’ennuyait. Ainsi, Dan et Angie n’étaient pas seuls. Nigel lui avait dit qu’elle avait quitté le musée avec un homme en costume. Elle ne lui faisait sans doute pas confiance, puisqu’elle était passée prendre Dan.

Il essaya le portable de ce dernier et tomba sur la messagerie. Il raccrocha. Le temps de laisser un message, il serait arrivé. Quand il essaya celui d’Angie, il tomba directement sur la messagerie. Elle devait l’avoir éteint.

Il avait besoin de réfléchir, mais c’était difficile avec une jeune fille assise à ses côtés. Il parvint à être assez sociable pour lui demander si l’université lui plaisait, et elle se mit à lui raconter sa vie sur le campus.

Il ne l’écouta pas vraiment, mais quand il vit la fourgonnette d’Angie garée devant le bâtiment, il se détendit. Il souhaita une année merveilleuse à Lauren et se dirigea vers le bureau du shérif.

Quand il entra, Angie, Dan et un étranger en costume étaient penchés sur un livre posé sur le bureau du shérif.

Tout ce que Wilkes vit fut le sourire d’Angie. Il se moquait du reste. Un sourire lui suffisait.

Dan le présenta à l’agent Dodson, et lui expliqua que l’on demandait à Angie d’aider le FBI dans le cadre d’une enquête menée actuellement en Floride. Personne ne lui donna de détails, et il n’en demanda pas. Angie allait bien et c’était tout ce qui lui importait.

D’autant plus qu’elle lui assura que maintenant qu’elle comprenait ce qui se passait et qu’elle avait remis un objet important à l’agent Dodson, elle ne s’inquiétait plus car il n’y avait plus aucune raison pour qu’on la recherche.

— Merci, mademoiselle Harold, dit l’agent Dodson. Je m’assurerai que le livre de comptes de votre père soit en de bonnes mains.

Il prit le livre comme s’il s’agissait d’un trésor.

Mais Dan ne semblait pas convaincu.

— Quelqu’un la suivait. Comment savons-nous que cette personne va partir, maintenant que le livre de comptes est entre de bonnes mains, comme vous dites ? Ce n’est peut-être même pas la raison qui l’a amené ici.

— Bien sûr que si, shérif, répondit l’agent Dodson, comme s’il s’adressait à un enfant et non à un collègue. Je ferai en sorte que nous annoncions demain que nous avons trouvé des preuves accablantes. Une fois qu’ils le sauront, la personne qui la suit ne verra plus aucune raison de rester. Ils avaient peut-être prévu de s’introduire dans son bureau ou son bungalow, mais apparemment, cela n’a pas été aussi facile qu’ils l’avaient cru.

L’agent regarda les deux hommes qui se tenaient près d’Angie.

— Mademoiselle Harold, je vois que vous avez vos propres gardes du corps, mais faites-moi confiance, j’ai travaillé sur beaucoup d’affaires comme celle-ci. Quand la personne qui vous importune comprendra qu’elle n’a aucune chance d’obtenir ce qu’elle veut, elle disparaîtra. Je vous remercie une nouvelle fois. Vous nous avez été d’une grande aide.

Une fois l’agent Dodson parti, Dan retrouva sa fille qui l’attendait dehors et lui proposa d’aller prendre un banana split.

Wilkes et Angie se retrouvèrent seuls devant les bureaux.

— Je crois que je vais rentrer chez moi dès ce soir, lui dit Angie. Si tu peux garder Doc pour la nuit, je viendrai le chercher demain. Merci pour tout, Wilkes.

Wilkes connaissait la routine. Elle lui facilitait la tâche. Lui offrait une porte de sortie. Lui faisait savoir qu’il n’y avait aucun lien entre eux. Bon sang ! Est-ce qu’elle ne comprenait pas qu’il ne voulait pas de porte de sortie ?

Il était tellement furieux contre elle qu’il ne put dire un mot. Il se contenta de hocher la tête, de monter dans son Tahoe et de la suivre jusqu’au lac.

Quand elle descendit de sa fourgonnette, elle s’essuya les yeux sur sa manche tout en montant les marches.

— Ce n’était pas la peine de me suivre. Je vais bien.

Wilkes commençait à en avoir assez d’entendre ces trois mots. Peut-être qu’elle allait bien, mais elle n’en avait pas l’air. Lui, en tout cas, ne se sentait fichtrement pas bien. Il monta les marches d’un trait et la prit par le bras.

— D’abord, j’ai quelque chose à te dire, dit-il.

— Je sais, ce qu’il y avait entre nous est fini, c’est bien ça ? Je devine ce qui va se passer. Pas la peine de me faire un dessin. J’ai compris, quand tu as embrassé Lexie. Il m’a seulement fallu un moment pour le digérer. Je suis désolée de t’avoir causé autant d’ennuis, mais merci. Je…

— Angie, tais-toi.

Il l’attira contre lui et l’embrassa avec fougue.

Elle n’essaya pas de se dégager, mais il se rendit compte qu’elle ne lui rendait pas son baiser. Elle attendait simplement qu’il arrête.

Quand il la libéra, elle le regarda et esquissa un pâle sourire.

— Wilkes, je ne veux pas être la remplaçante. J’ai vu comment Lexie t’a embrassé. Jamais je ne pourrai rivaliser avec ça.

Le baiser de Lexie n’avait été qu’une mise en scène, dénuée de chaleur. Elle voulait le récupérer parce qu’elle pensait que c’était possible, mais il n’avait aucune envie de se retrouver tenu en laisse une fois de plus.

— Ce qu’il y a entre nous ne concerne personne sinon toi et moi, Angie, mais tu as raison, tu ne peux pas rivaliser avec Lexie. Jamais tu ne pourrais devenir aussi vile qu’elle.

Il leva la main et écarta les mèches qui effleuraient son cou.

— Tout ce à quoi j’ai pensé, ces derniers jours, c’est à ce que serait ma vie si je ne t’avais pas rencontrée. Si j’avais épousé Lexie et que je n’avais jamais connu le sentiment que j’ai connu avec toi après un seul baiser.

Elle secoua la tête.

— Wilkes, tu vas trop vite.

Elle avait raison. Pour être franc, il ne savait pas si ce seul baiser n’avait été qu’un éclair qui ne frapperait plus jamais, ou un phénomène qui se produirait chaque fois, le laissant à demi ivre d’elle pour le restant de ses jours. Quoi qu’il en soit, elle disait vrai : ils ne pouvaient pas précipiter les choses entre eux. C’était trop spécial.

Toute sa vie durant, il avait agi avec trop de précipitation. Un rendez-vous avec Lexie avait suffi pour qu’ils forment un couple. Le lendemain de l’obtention de son diplôme, il était rentré dans l’armée. Il n’avait même pas demandé à Lexie si c’était ce qu’elle voulait. Et enfin, comme il n’avait pas pu trouver le bonheur, il s’était empressé de reprendre la direction du Devil’s Fork, et de tuer tout sentiment en lui. Il était même fier de tenir tout le monde à distance.

Lentement, il baissa la main qu’il avait posée sur la gorge d’Angie et recula d’un pas.

— Ton baiser a signifié beaucoup pour moi, Angie, mais tu as raison. Je vais trop vite. Alors je te propose un marché. Nous allons continuer à nous voir autant et aussi souvent que nous le souhaiterons, mais je jure de ne pas te toucher. Je vais te laisser du temps. Nous apprendrons à nous connaître. Nous discuterons. Nous nous disputerons peut-être, mais quoi qu’il arrive, nous donnerons à ces sentiments une chance de grandir.

— Très bien, répondit-elle avec un soupçon de doute dans la voix. Je pense que j’aimerais ça.

— Il y a un « mais » à cet accord, précisa-t-il.

Elle attendit. En voyant une ombre traverser son regard, il comprit qu’elle avait peur d’espérer.

— Quand tu viendras à moi, Angie, tout au moins si tu viens à moi, tu viendras tout entière. Sans te retenir. Sans jouer de jeu. Sans « peut-être ». J’ai vécu une vie pleine de jeux et de promesses qui n’étaient pas destinées à être tenues. J’ai toujours foncé tête baissée dans tout ce que j’entreprenais. Mais cette fois, je vais prendre mon temps. Mais toi, Angie, une fois que tu seras sûre de toi, il faudra que tu sautes, sans hésiter.

— Autre chose ?

— Oui.

Il plongea son regard dans ces yeux immenses et espéra qu’il pourrait se tenir au marché qu’il lui proposait.

— Ne m’embrasse pas sur la joue, Angie. Je déteste ça. C’est presque une marque d’affection.

— Donc, pas de baiser du tout.

— Aucun dont je prendrai l’initiative, mais si tu en as envie, tu pourras m’embrasser n’importe où, n’importe quand.

Il cligna de l’œil et poursuivit :

— Cela ne me dérangera pas d’attendre que tu viennes à moi, parce que je sais que je suis un homme assez irrésistible. Donc, c’est toi qui prendras l’initiative de commencer et de cesser de m’embrasser, mais je te promets que quand tu m’embrasseras, je te rendrai ton baiser.

Il devait lui laisser les rênes, sous peine de la voir prendre la fuite.

— C’est le marché le plus étrange que j’aie jamais vu, remarqua-t-elle. Tu ne me toucheras pas mais moi, je pourrai t’embrasser et faire tout ce que je voudrai.

Elle laissa échapper un petit rire.

— Cela pourrait me donner une ou deux idées…, murmura-t-elle.

— Tu es d’accord, Angie ?

Si elle disait oui, il venait de signer pour une longue séance de torture.

Elle pencha la tête et l’observa un instant.

— D’accord, dit-elle enfin. Ce marché me plaît. Et quand nous serons seuls, je te prendrai peut-être au mot. J’aime bien l’idée de contrôler quelque chose, pour une fois.

Elle allait entrer dans le bungalow, mais se ravisa aussitôt.

— Je passerai demain récupérer Doc Holliday.

— D’accord.

— Descends d’une marche.

Il obéit.

— Encore une, dit-elle.

Il obéit de nouveau. Maintenant, leurs visages étaient au même niveau.

— Tu le pensais vraiment ? Tu me laisseras prendre l’initiative ? Tu accepteras seulement mes baisers, sans me faire d’avances ?

— Je pensais chacune de mes paroles.

Sans plus hésiter un instant, elle se pencha un peu et pressa sa bouche contre la sienne. Le baiser fut rapide, mais c’était un vrai baiser.

Elle recula d’un pas en souriant. Elle semblait fière d’avoir fait preuve d’une aussi grande audace.

— Bonne nuit, Angie, dit-il en souriant jusqu’aux oreilles.

— Bonne nuit, Wilkes.

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