det En dépit du passé

Jodi Thomas · Chapitre 6 sur 37

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det En dépit du passé

Chapitre 5

5

 

 

Angela Musée de Ransom Canyon

Angela se laissa tomber dans son fauteuil, derrière son bureau, et se tourna face à l’immense fenêtre. La vue magnifique sur le canyon lui apporta calme et réconfort. Elle sentit peu à peu la liberté qui imprégnait ce lieu s’infiltrer en elle.

Elle travaillait depuis moins de trois heures et elle avait déjà réussi à survivre à une réception donnée en son honneur, à blesser un homme qui semblait vouloir l’agresser, et à refuser une demande en mariage — même si cette demande s’était avérée être une simple plaisanterie. Peut-être qu’elle serait différente, ici ; plus courageuse. Peut-être que la vie, dans cette petite ville, ne serait pas aussi ennuyeuse qu’elle l’avait pensé.

— Mademoiselle Harold ? lança Dan Brigman, depuis le couloir. Est-ce que je peux entrer ?

Elle se tourna. Le shérif avait passé la tête par l’entrebâillement de la porte. Autant inviter le reste de son corps à la rejoindre.

— Bien sûr.

D’un geste, elle lui fit signe de s’asseoir face à elle, mais il alla droit vers la grande fenêtre.

Il ressemblait en tout point à l’image qu’elle s’était toujours faite d’un shérif de comté — il aurait pu tourner dans des films. Il était grand, mais pas trop, et ses cheveux bruns auraient eu besoin d’être coupés. Ses bottes, bien que légèrement usées, étincelaient. Et l’arme qu’il portait dans un étui attaché à sa cuisse semblait faire partie intégrante de lui. Dès l’instant où elle l’avait vu, elle avait su qu’elle pouvait lui accorder toute sa confiance.

— Si j’avais une vue aussi splendide depuis mon bureau, je ne le quitterais jamais, murmura-t-il.

Il se tourna vers elle, s’adossa au mur et ajouta :

— La ville vous a-t-elle bien accueillie ?

— C’était merveilleux ! Le président du conseil d’administration du musée, Staten Kirkland, c’est bien ça ? m’a dit que si je veux quoi que ce soit, il suffit que j’en parle à l’une des bénévoles. Ma requête remontera aussitôt jusqu’à sa grand-mère, qui ne le lâchera pas jusqu’à ce qu’il ait fait ce que je demande. Un peu étrange, comme voie hiérarchique, mais elle est peut-être efficace.

Dan sourit.

— Elle l’est, confirma-t-il. Staten peut déplacer des montagnes. Les Kirkland sont l’une des familles les plus respectées de la région. A en croire la légende, l’arrière-arrière-grand-père de Staten a acheté sa femme à une espèce de séance de troc que les hors-la-loi avaient l’habitude de tenir dans ce canyon. Les Kirkland sont d’une lignée rustique, mais ils sont solides.

— Une lignée… rustique ?

— Pardon. J’oubliais que vous n’êtes pas du coin. Le terme de « lignée rustique » est essentiellement utilisé dans le rodéo, de nos jours. Il désigne des taureaux et des chevaux qui n’ont jamais été apprivoisés ni dressés pour la monte.

— Oh ! Et les Wagner ? Descendent-ils d’une lignée « rustique », eux aussi ?

Elle sentait encore le picotement des lèvres de Wilkes Wagner sur les siennes… Aucun homme ne l’avait jamais embrassée ainsi, avec une telle liberté, une telle fougue…

— Non. Les Wagner viennent d’une famille très civilisée de charpentiers allemands. La première Mme Wagner était sage-femme. C’est elle qui a fait naître la moitié des bébés du comté à la fin du dix-neuvième siècle. Au fil des années, certains de ses fils ou petits-fils se sont lancés dans l’agriculture. Wilkes, le Wagner que vous avez rencontré, est le propriétaire du Devil’s Fork Ranch. Il cultive essentiellement du fourrage pour nourrir le bétail en hiver. Et il fournit plusieurs des ranchs du coin. Il élève aussi un peu de bétail sur plus de trois cents hectares, mais rien à voir avec les troupeaux des Collins et des Kirkland. Je n’ai jamais vu un Wagner qui soit incapable de réparer ce qui est cassé, quoi que ce soit. Ils sont habiles de leurs mains.

Angela rougit en repensant au contact de la main de Wilkes sur sa taille.

Le shérif s’éloigna de la fenêtre. Apparemment, il avait épuisé tous ses talents pour la conversation.

— Et maintenant, je ferais mieux de retourner au travail. Appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Il était arrivé à la porte quand elle demanda :

— Où sont mes employés ?

— Vos employés ? répéta-t-il, visiblement surpris.

— Vous savez, les gens qui travaillent ici.

Elle avait espéré les rencontrer en premier, pas en dernier.

— Oh ! Je pensais que vous aviez compris. Il n’y a que vous. C’est pour ça que nous avons dû fermer le musée quand le précédent conservateur est parti.

— Vous plaisantez.

Elle ne pouvait pas diriger cet endroit seule !

— Vous aurez de l’aide, la rassura Dan Brigman. Nigel Walls vient deux fois par semaine laver le sol et les toilettes. Il travaille aussi au palais de justice, de sorte que je peux vous l’envoyer plus souvent, si vous avez besoin de lui. Les Dames auxiliaires organisent un brunch ici le premier de chaque mois, et leur présidente désigne deux membres pour tenir la réception les autres jours. Je pense qu’elles travaillent par tours de deux heures, mais parfois ces dames se mettent à bavarder et elles finissent par être quatre, voire six. Pour ce qui est des donations et des factures, c’est le comté qui s’en occupe. Nous ne demandons aucune rémunération, mais les bénévoles tiennent le compte du nombre de visiteurs et conduisent les visites. Le musée est ouvert de 9 heures à 17 heures, six jours par semaine. Si vous souhaitez prendre une journée de congé, vous n’avez qu’à appeler l’un des membres du conseil d’administration, et il vous remplacera.

Angela commença à dresser mentalement la liste de toutes les tâches qui devaient être accomplies dans un musée, en dehors du ménage et de l’accueil du public… et renonça.

— Et c’est tout ? Pas d’autres employés ?

Kirkland lui avait sans doute tout expliqué pendant leur entretien téléphonique, mais elle était tellement fatiguée et excitée qu’elle ne devait pas avoir prêté attention à tous ces détails.

— Si, parfois, répondit Dan Brigman. Tous les gens qui doivent faire un travail d’intérêt général sont envoyés ici pour des travaux de jardinage. Vers la mi-novembre, le juge a tendance à allonger leurs heures de service pour qu’ils aident à poser les décorations de Noël. Mais ne vous inquiétez pas trop pour la réception de Noël. Elle n’est que dans deux mois. Et ce n’est qu’au printemps que nous commençons à accueillir des groupes d’élèves.

Angela était heureuse d’être assise. Elle avait l’impression que des rochers invisibles s’abattaient sur sa tête l’un après l’autre. Elle était la seule employée, en fait.

— Est-ce qu’il y a autre chose que je devrais savoir ? s’enquit-elle d’une petite voix.

Dan regarda par la fenêtre.

— Il y a Carter Mayes. Vous verrez son petit camping-car garé dans le parking du musée de temps en temps. Depuis des années, il arrive au printemps et ne repart qu’à l’automne. Les gens disent qu’il cherche une chose qu’il a perdue dans le canyon quand il était gamin, mais je pense qu’il aime seulement se promener dans les petits chemins. Ne vous en faites pas pour lui. C’est un bon gars.

Elle regarda par la fenêtre et vit une silhouette, au loin, qui progressait lentement vers le fond du canyon. Carter Mayes, donc.

— Autre chose ? demanda Dan Brigman, la main sur la poignée de la porte.

— Oui. Je pense que je vais reprendre mon nom de jeune fille.

L’idée lui semblait bonne, puisqu’elle n’avait jamais été vraiment fiancée à ce Jones qui n’avait jamais vraiment existé.

— Quand j’ai parlé avec M. Kirkland, j’ai pensé que je serais mariée, mais cela ne s’est pas fait.

Dan sourit.

— Qui sait, mademoiselle Harold, c’est peut-être mieux ainsi. Voilà quinze ans que j’essaie de me remettre de mon mariage. Mais je n’ai aucun regret. J’ai envoyé ma Lauren à l’université. Si je me vante trop d’elle, arrêtez-moi.

— Je le ferai.

Elle sourit en se demandant si son père avait parlé d’elle avec autant de fierté. Peut-être que oui.

— C’est logique d’éclaircir cette histoire de nom, Angela. Sinon, les gens n’y comprendront plus rien. Certains d’entre eux ont commencé à vous appeler « Harold » dès qu’ils ont su que ce fumier n’était pas venu au Texas avec vous.

Elle le regarda, abasourdie.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que c’était un fumier ?

Dan sourit.

— Il doit l’être, Angela, pour avoir quitté un trésor tel que vous.

Tandis que le bruit de ses pas s’éloignait dans le couloir, Angela se retint de pouffer de rire. Jamais personne ne lui avait rien dit d’aussi gentil.

Mais la tête lui tournait. Peut-être qu’elle avait eu tort de reprendre son véritable nom de famille mais, malgré la mise en garde de son père, pourquoi quelqu’un se serait-il lancé à ses trousses ? De plus, les gens de Crossroads connaissaient déjà son vrai nom. Elle avait signé « Harold » le bail du bungalow établi au nom d’Angela Jones. En utilisant un faux nom sur le bail, elle assurait sa sécurité. Si elle était prudente, elle pouvait laisser peu de traces de son vrai nom.

Mais après tout, si les gens l’appelaient « Harold » maintenant qu’elle était ici, quelle importance ? Il était peu probable qu’ils tombent sur l’un des membres de sa famille, si loin de la Floride.

Maintenant, il était temps pour elle de cesser de s’inquiéter de sa famille et de se plonger dans le travail. Elle commençait une nouvelle vie, prenait un nouveau départ. Et d’ailleurs, elle avait eu si peu d’importance au sein de la famille de son père qu’ils l’avaient sans doute déjà oubliée.

Elle sourit en se rappelant le dernier Thanksgiving. La dernière femme d’oncle Anthony avait reporté le grand dîner de famille en oubliant de les informer, son père et elle. Maintenant, si l’un ou l’autre d’entre eux passait à la maison de bord de mer sur Anna Maria Island, ils ne s’inquiéteraient sans doute pas assez pour chercher à savoir où elle était partie.

Elle prit son bloc-notes et descendit au rez-de-chaussée. L’une des bénévoles conduisait une visite guidée cet après-midi, et elle avait l’intention d’en profiter pour en apprendre autant que possible.

* * *

Pendant le reste de la semaine, le musée fut pour elle comme une machine à remonter le temps dans laquelle elle voyageait jusqu’à une période de l’histoire qu’elle adorait depuis qu’elle avait vu pour la première fois La Petite Maison dans la prairie. Même si, pour autant qu’elle sache, personne de sa famille n’était jamais venu dans l’Ouest, elle se sentait à sa place, ici. Un peu comme une pionnière qui aurait eu plus d’un siècle de retard.

Le vendredi matin, elle était plongée dans la paperasse quand une silhouette apparut à la porte de son bureau. Elle leva les yeux. La haute silhouette et les larges épaules de Wilkes Wagner bouchaient complètement l’entrée. Elle n’aurait pu dire depuis combien de temps il l’observait ainsi.

— Si vous êtes venu m’agresser ou me demander ma main, monsieur Wagner, je suis désolée mais je suis occupée. Vous devrez revenir plus tard.

Le cow-boy eut le culot de sourire et d’entrer dans la pièce comme s’il y avait été invité.

— Je ne suis pas encore remis de la dernière raclée que vous m’avez fichue, Angie. J’ai encore un bleu aux côtes.

En la surplombant de toute sa taille, il demanda, en tirant sur sa chemise :

— Vous voulez voir ?

— Non.

Quand il avait dressé la liste des traits de caractère des Wagner, le shérif avait oublié de préciser qu’ils étaient idiots. Sauf que cet homme n’était pas idiot. Il était arrogant et malpoli, sans oublier fichtrement sexy, mais il n’était pas idiot. Loin de là.

— Dans ce cas, puisque vous ne voulez pas que je me déshabille…, dit-il en clignant de l’œil pour lui indiquer qu’il plaisantait, je suis venu faire quelques recherches. C’est ici que sont conservées les archives du comté. Je cherche des détails sur une vieille maison, qui pourrait bien avoir été l’une des premières de Crossroads. L’un de mes amis, Yancy Grey, affirme qu’elle le hante.

Elle se leva et chercha à sembler très professionnelle, mais le pantalon informe et l’épais pull-over qu’elle avait mis pour travailler parmi les vitrines poussiéreuses ne lui facilitèrent pas la tâche. Elle espéra qu’il ne remarquerait rien, mais cet espoir fut déçu quand elle vit le regard qu’il posait sur elle, la façon dont il la détaillait, depuis l’amas de cheveux fous ramenés sur le sommet de sa tête à ses chaussures de tennis.

Elle pointa le menton en avant et ordonna :

— Suivez-moi, je vous prie.

Il obtempéra, bien qu’elle le soupçonnât de savoir précisément où se trouvait la salle des archives.

C’était une pièce magnifique, au cœur du bâtiment, à l’atmosphère chaleureuse et typique de l’Ouest. Comme elle était dépourvue de fenêtres, on avait peint les murs en jaune vif. Elle était éclairée par des lustres de fer forgé dans lesquels les marques des ranchs des environs avaient été percées au laser. Le double K des Kirkland, le Bar W du ranch des Collins et beaucoup d’autres, dont celle du Devil’s Fork. La marque familiale de Wilkes ressemblait aux branches d’un arbre en hiver, auquel la nature aurait donné la forme d’une fourche à trois dents.

Elle s’apprêtait à poser la main sur la poignée de la porte quand Wilkes passa devant elle pour ouvrir avant de s’effacer pour la laisser passer la première. Elle remarqua qu’il portait un sac à dos en cuir à l’épaule.

— J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous guider dans vos recherches, dit-elle. Je n’ai pas encore eu le temps d’examiner toutes les archives passionnantes que renferme cette pièce.

Il laissa tomber son sac sur la chaise la plus proche et s’assit au bout de la longue table de chêne disposée au centre de la pièce.

— Ne vous en faites pas. Je connais les lieux. Ma mère était bénévole ici le samedi, et je venais toujours avec elle. Je pense que c’est à cause de cet endroit que j’ai choisi de faire des études d’histoire américaine.

— Vous êtes allé à l’université ?

Les mots sortirent avant qu’elle ait pu les en empêcher. A cause de ses bottes usées et de son vieux jean, elle aurait cru qu’il n’avait jamais quitté le ranch plus de quelques heures d’affilée.

Il lui décocha le sourire canaille qui semblait être sa marque de fabrique.

— Eh oui. J’ai eu beau essayer de faire l’andouille, j’ai fini avec un diplôme en histoire. J’avais pris les maths, comme matière secondaire.

Il était assis sur la table, de sorte que leurs yeux étaient à la même hauteur. Elle refréna son envie de faire un pas en arrière. Les hommes n’auraient pas dû avoir le droit d’être d’une telle beauté sauvage…

Le souvenir de leur baiser la traversa et elle se passa la langue sur les lèvres. Le sourire de Wilkes s’estompa et ses yeux s’assombrirent légèrement. Il savait exactement à quoi elle pensait.

Il croisa les bras et détourna les yeux. Ce baiser pouvait être considéré comme un simple accident, la conséquence d’une méprise. Mais un autre aurait été assimilable à des avances et Wilkes lui faisait silencieusement comprendre qu’il n’y en aurait pas d’autre.

Et il avait raison. Jamais ils n’auraient dû s’embrasser. Le baiser le plus agréable de toute sa vie avait été une erreur. Rien de plus.

Il fallait qu’elle trouve quelque chose à dire avant que ses joues soient de la même teinte flamboyante que ses cheveux.

— J’ai entendu dire que l’on ne peut pas faire grand-chose avec un diplôme d’histoire, à part enseigner, dit-elle très vite, en reculant imperceptiblement.

— L’enseignement ne m’intéresse pas. Je veux travailler sur le ranch, Angie. J’ai bien essayé de trouver autre chose, mais j’aime trop me réveiller dans l’air pur et les bruits de la campagne. Peut-être que je manque tout simplement d’ambition… Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, je veux seulement aider un ami qui veut en savoir plus sur l’une des maisons en bordure de la ville. Je ne travaille pas sur un grand projet de recherche.

Elle fit un pas de plus vers la porte.

— Je reviendrai vous voir plus tard. Nous avons des peintres dans le hall d’entrée et une classe de collège qui vient voir les chariots.

— Qui est ce « nous » ? demanda-t-il.

— Eh bien… moi.

Elle passait l’essentiel de ses journées dans une complète solitude. D’habitude, elle adorait être seule, mais maintenant que Wilkes était ici, elle aurait aimé se savoir entourée d’une véritable foule. Bizarrement, ce cow-boy aux façons mal dégrossies… la tentait. Pas pour une relation à long terme, bien sûr, mais peut-être pour l’une de ces aventures d’une nuit dont parlaient toutes ses amies mais dont elle n’avait jamais fait l’expérience. S’il faisait l’amour aussi bien qu’il embrassait, elle serait complètement dépassée.

Pour être franche… même son vieil oncle Vern était sans doute trop pour elle !

Mais elle avait quand même le droit de rêver. Wilkes Wagner était le genre d’homme dont une femme pouvait tomber amoureuse le temps d’une nuit avant de partir au matin. Jamais il ne ferait l’affaire pour une relation à long terme, mais il avait fait naître en elle une flamme qui risquait fort d’alimenter ses rêves pendant des années.

Elle était presque arrivée à la porte quand il se leva.

— Je ne vais pas vous agresser, Angie. D’ailleurs, je ne vous ai pas agressée, l’autre jour. Vous avez seulement bondi quand je vous ai effrayée.

Il contourna la table et tira une chaise, comme pour lui prouver qu’il était venu dans le but de travailler.

— Et sachez que je ne vous demanderai jamais votre main. Si je viens vous demander quelque chose, ce sera bien plus que votre main, ma chérie. Je suis sûr qu’il y a une femme, sous ces vêtements informes.

Maintenant qu’elle se tenait à quelques mètres de lui, elle se sentait plus à l’aise.

— Vous ne m’avez pas fait peur, répliqua-t-elle, refusant de penser à sa dernière remarque.

— Vous êtes la femme la plus nerveuse que j’aie jamais rencontrée. J’ai vu des taons plus calmes que vous.

Elle sourit. Maintenant qu’elle était tout près de la porte, elle se sentait en sécurité.

— Parce que vous rencontrez beaucoup de femmes nerveuses ?

— Pas tant que ça, avoua-t-il avec un demi-sourire. Et je n’en ai jamais rencontré aucune qui ait le goût du miel chaud.

Elle ouvrit la porte, les joues brûlantes. Avant qu’elle l’ait refermée derrière elle, il lança :

— Prévenez-moi à l’heure de la fermeture. Je n’ai pas de montre et j’ai oublié mon portable.

Elle se retourna et constata qu’il n’y avait pas de pendule dans la pièce. Wilkes était déjà penché sur les tiroirs. Elle fut étonnée de voir qu’il avait effectivement l’air de s’y retrouver, dans les piles d’archives.

Elle se promit de ne pas retourner le voir avant 17 heures, mais il n’était pas encore 16 heures quand elle reprit le chemin de la salle des archives.

Elle ouvrit la porte aussi doucement que possible. La longue table était couverte de livres et de papiers. Quant à Wilkes Wagner, il dormait profondément, le menton sur la poitrine, les bottes posées sur la chaise qui lui faisait face.

Elle fit quelques pas vers lui et remarqua sa barbe naissante et les ridules qui étoilaient le coin de ses yeux. Cet homme devait rire souvent, bien qu’il soit plein de mystère. Pourquoi ne tirait-il pas profit de son diplôme universitaire ? Pourquoi, beau comme il l’était, flirtait-il avec une femme comme elle ? Et pourquoi permettait-il à son oncle de lui parler comme s’il était un gamin ?

Il avait quelques cicatrices, sur le menton et juste au-dessus de l’œil. Et, pour un homme qui ne devait pas avoir dépassé la trentaine de beaucoup, il avait une quantité étonnante de cicatrices sur les mains.

Elle remarqua une photographie, posée près de son coude gauche. La photo représentait une petite maison à deux niveaux, légèrement enfoncée dans le sol. D’après ce qu’elle avait lu, ce type d’habitation était courant dans le temps, parce qu’il permettait à la fois d’économiser sur le bois de construction et de réguler la température des maisons les plus petites.

La photo portait une inscription manuscrite : « Maison Stanley ».

Elle commença à assembler les indices dans son esprit, comme autant de pièces de puzzle. Une famille du nom de Stanley figurait dans la liste des premiers colons de la région. Ils étaient forgerons et maréchaux-ferrants sur la propriété des Kirkland. En revanche, elle n’avait pas vu le moindre Stanley sur la liste des adhérents actuels. Elle en avait déduit que la lignée s’était éteinte, à moins qu’elle ait quitté la région.

Elle ressortit de la pièce sur la pointe des pieds et courut aux chariots que possédait le musée, et qu’elle venait tout juste de montrer à la classe de collège. Derrière l’un d’eux, il y avait une vieille roulotte délavée qui ressemblait à une petite maison sur roues. Une roulotte de gitans, en bois. Elle portait une plaque qui indiquait :

« Roulotte STANLEY.

L’une des deux qui voyageaient avec James KIRKLAND en 1872. »

Elle sourit et revint sur ses pas, dans l’intention d’aller informer Wilkes qu’elle avait découvert un indice, mais ce fut le moment que choisirent une douzaine de personnes pour apparaître subitement dans le hall. A ce qu’elle comprit, elles sortaient d’une petite réunion de famille et souhaitaient voir la collection de dessus-de-lit en patchwork qui avait appartenu à leur grand-tante et avait été donnée au musée quarante ans plus tôt. Angela dut demander aux deux bénévoles, Mlle Bees et Mlle Abernathy, de l’aider à retrouver la collection. Quand tous les dessus-de-lit eurent été soigneusement repliés et remis à leur place, l’heure de la fermeture était passée depuis longtemps.

Quand les deux bénévoles furent parties, elle commença à fermer les portes… et se rappela soudain qu’un cow-boy dormait dans la salle des archives. Si elle le laissait dormir, tout simplement ? Non. Pas question. Elle ne voulait surtout pas savoir que Wilkes Wagner rôdait dans le musée à la nuit tombée. Il rôdait déjà bien assez dans ses rêves.

Elle retourna dans la salle des archives.

Wilkes dormait toujours, ce qui souleva un nouveau problème : comment allait-elle le réveiller ? Si elle l’effrayait, elle craignait qu’il se réveille en sursaut et se jette sur elle. Mlle Bees lui avait dit qu’il avait fait trois ans à l’armée après ses études, et Angela avait entendu dire que certains soldats pouvaient devenir agressifs quand ils étaient surpris.

Elle allait lui tapoter l’épaule et, d’un bond, se mettre hors de sa portée. Elle avança donc lentement vers lui, le bras tendu. Mais, au lieu de toucher son épaule, elle déplaça légèrement sa main pour effleurer ses cheveux châtain clair du bout des doigts.

Ils étaient épais, bien plus doux qu’elle l’aurait pensé, et juste assez bouclés pour s’enrouler autour de ses doigts. Jamais elle n’avait eu envie de toucher les cheveux d’un homme. La plupart de ses expériences avec un membre du sexe opposé ne lui avaient apporté que de la gêne, et jamais elle n’avait voulu en répéter aucune. Et pourtant, comme si elle était animée d’une vie propre, sa main effleura de nouveau les cheveux de Wilkes.

Quand elle regarda enfin son visage, elle vit que ses yeux bleus étaient grands ouverts. Il l’observait, comme s’il attendait de voir ce qu’elle ferait ensuite.

— Oh ! s’exclama-t-elle en reculant d’un bond. Désolée. Je ne savais pas comment vous réveiller.

— Il vous aurait suffi de dire : « Réveillez-vous », répondit-il en se levant. Mais cela ne m’a pas dérangé, que vous touchiez mes cheveux. C’est comme ça que ma mère me réveillait quand j’étais petit.

— Je… je voulais seulement vous dire que l’heure de fermeture est passée depuis longtemps.

Pour se donner une contenance, elle ramassa quelques livres avant de se rappeler le chariot et sa découverte.

— Oh ! Attendez. Je voulais vous montrer quelque chose. Venez.

— Je vous suis.

Il fourra un bloc-notes dans son sac à dos, lui décocha une fois encore ce sourire à tomber et lui emboîta le pas.

— Cela vous dérange si je ne range pas les documents ? Je recommencerai demain.

— Parce que vous allez revenir ?

— Seulement si je suis le bienvenu, répondit-il en l’observant avec attention.

Elle se redressa et regretta de ne pas être plus grande.

— Bien sûr que vous êtes le bienvenu, monsieur Wagner.

— Si vous m’appeliez « Wilkes », Angie ?

Elle ne répondit pas et quitta la pièce.

Quand ils arrivèrent au bas de l’escalier, Wilkes regarda l’attirail que les peintres avaient rangé dans un coin du hall et la réception déserte.

— On dirait que nous sommes seuls, fit-il remarquer, feignant d’être inquiet. J’espère que vous ne comptez pas m’agresser une fois de plus.

Sans relever sa remarque, elle s’engagea d’un pas vif dans le long couloir qui menait à la salle où étaient exposés les vieux chariots.

— J’ai remarqué la photo d’une maison appelée la « Maison Stanley » dans l’un de vos livres, dit-elle. Il y a justement un chariot qui pourrait avoir un lien avec cette maison, au fond de la salle d’exposition.

Elle savait que la découverte lui ferait plaisir, mais ne s’était pas attendue à le voir aussi excité qu’un gamin le matin de Noël. Le vieux chariot ne portait plus que quelques traces de la peinture de couleur vive qui avait dû le recouvrir, mais Wilkes l’examina sous tous les angles, l’air émerveillé.

— C’est super, Angie ! Mais ce n’est pas un chariot, c’est une roulotte. L’ancêtre des mobil-homes, si vous voulez. Vous vous rendez compte ? Cette roulotte est arrivée ici il y a presque cent quarante ans ! Pour être en aussi bon état, elle doit avoir été remisée dans une grange.

Elle sourit de le voir si enthousiaste.

— Je suis heureuse d’avoir pu vous aider.

— Il faut que j’appelle Yancy ! C’est lui qui veut des renseignements sur la vieille maison. Il va être ravi de voir ça. Le premier propriétaire de la maison était un homme du nom de Stanley, et cette roulotte s’appelle « Roulotte Stanley ». Il y a forcément un lien.

Angela plongea la main dans sa poche et lui tendit son portable.

Quelques minutes plus tard, quelqu’un frappa à la porte du musée. Elle alla ouvrir. Un homme se rua à l’intérieur, manquant la renverser. Il s’excusa sans même ralentir l’allure, et Angela comprit qu’elle venait de laisser un second forcené pénétrer dans le bâtiment.

Le temps qu’elle arrive au bout du couloir, les deux hommes avaient examiné la vieille roulotte sous toutes les coutures afin de déterminer la fonction de chacune des pièces qui la composaient et la façon dont elles avaient été assemblées. Cet objet historique laissé à l’abandon semblait soudain avoir acquis une valeur inestimable.

Allongé par terre, Wilkes examinait le dessous de la roulotte.

— Faites attention, dit-elle en se penchant.

Il tendit la main pour toucher son bras, s’attardant plus longtemps que nécessaire.

— Promis, dit-il. Grâce à vous, nous venons peut-être de découvrir la valeur de cette vieille relique.

Elle recula d’un pas. Pourquoi suffisait-il à cet homme d’un geste aussi anodin pour la troubler à ce point ?

Wilkes continua à tâter le bois, avec un immense respect. Malgré sa décrépitude et les couches de poussière qui le recouvraient, il voyait la valeur de cet objet. Tout en inspectant la roulotte, il parlait à mi-voix avec son ami. Elle les écouta, et eut l’impression que l’histoire prenait vie devant elle.

Enfin, Wilkes se tourna vers elle, un peu coupable de la retenir si tard.

— Nous devons y aller, Yancy, dit-il, sans cesser de la regarder. Notre nouvelle conservatrice a eu une longue journée, et ce chariot sera encore là demain.

— Je vais faire le tour des salles et éteindre les lumières pendant que vous rassemblez vos affaires, répondit-elle. Et je m’assurerai que tout est bien fermé à clé.

Elle toucha son bras, là où il avait posé la main. Quand elle leva de nouveau les yeux vers lui, il la fixait toujours, comme s’il lisait dans ses pensées.

— Je reviens tout de suite, conclut-elle à voix basse.

— Prenez tout votre temps, Angie. Je sais ce que je fais ici. J’ai déjà travaillé sur cette exposition. Avec nous, votre trésor est en sécurité.

Bien sûr. Il connaissait le musée bien mieux qu’elle. Après tout, c’était un Wagner. Ici, il était bien plus à sa place qu’elle.

Tout en gravissant l’escalier, elle ne put s’empêcher de sourire. Wilkes était un homme bien plus complexe qu’elle l’avait pensé.

Quand elle entra dans son bureau, elle remarqua qu’un voyant clignotait sur le téléphone, indiquant qu’elle avait un message. Elle pressa une touche pour l’écouter, prit un stylo et attendit.

Pendant un instant, il n’y eut que du silence. Ensuite, à voix basse, un homme dit simplement : « Je sais qui vous êtes. Il faut que nous parlions. »

Il y eut une autre pause, comme s’il hésitait à en dire plus, puis un déclic.

Le cœur battant, elle resta comme paralysée. Son passé l’avait donc rattrapée… Elle était partie depuis trois semaines, et ils l’avaient déjà retrouvée. S’ils la pourchassaient, c’était sans doute parce qu’ils savaient qu’elle soupçonnait que la mort de son père n’avait pas été causée par une simple agression. Elle imaginait très bien son oncle, furieux, hurler à l’un de ses assistants qu’il devait la retrouver et la ramener.

Peut-être qu’ils pensaient qu’elle avait emporté un objet de valeur. Mais elle n’avait rien pris sinon le livre de comptes de son père et la photo prise lors de leur partie de pêche, vingt ans plus tôt. Tous les autres objets qu’elle avait emportés lui appartenaient.

Elle commença à dresser mentalement la liste de ce qu’elle avait emporté : les dessus-de-lit de sa mère, l’attirail de pêche de son père, le chat moche, ses vêtements, son coffret à bijoux, des boucles d’oreilles qu’elle avait trouvées jolies et s’était achetées, la copie du collier grec que son père lui avait offerte.

L’argent que son père avait fait virer sur son compte représentait la somme exacte qu’oncle Anthony lui avait empruntée des années plus tôt. Son oncle ne pouvait quand même pas penser que cet argent lui appartenait, maintenant que son frère était mort.

Les mains tremblantes, elle attrapa sa veste. Peut-être qu’elle se trompait. Il était toujours possible qu’il ne s’agisse que d’un canular, ou qu’elle soit suivie par un homme qui n’avait aucun lien avec son passé. Elle ne pouvait pas être traquée par oncle Anthony, ou une personne de son entourage. Ils n’auraient pas pris cette peine pour cinquante mille dollars et quelques bijoux sans valeur marchande.

Quand elle était à l’université, elle avait un jour confié à sa mère qu’elle pensait qu’un homme la suivait. Sa mère lui avait répondu qu’elle n’était pas le genre de fille que pourchassent les hommes. Et pourtant, maintenant, quelqu’un l’épiait. Ce message en était la preuve.

L’homme qui avait appelé pouvait être dehors, dans l’obscurité, et l’observer en ce moment même… C’était peut-être l’un des voyous qui conduisaient les camions de la société, en Floride. Après tout, son oncle ne l’avait jamais aimée et ne lui avait jamais fait confiance. Oui, c’était peut-être l’un de ces voyous dont elle avait toujours eu peur qui l’avait retrouvée…

Elle éteignit la lumière de son bureau et, debout devant la fenêtre, scruta les ténèbres qui enveloppaient le musée. Elle se demanda si l’homme qui avait laissé ce message était là, tapi dans l’obscurité… S’il attendait qu’elle soit seule…

Une silhouette se détacha soudain sur l’herbe pâle de l’automne et elle s’écarta vivement de la fenêtre. Mais ce n’était que le vieil homme dont lui avait parlé Dan. Carter… elle avait oublié son nom de famille. L’homme avançait lentement vers le minuscule camping-car qu’il avait garé aussi près que possible du bord du canyon. D’une certaine manière, la présence de Carter la rassura un peu. Il l’entendrait peut-être crier, si l’homme qui avait laissé le message l’agressait.

Lentement, elle descendit l’escalier. Cette voix pouvait appartenir à n’importe qui. Peut-être qu’elle était vraiment suivie par un homme. Après tout, elle avait déjà rencontré plusieurs des habitants de la ville. Elle avait salué de la main quelques hommes qui pêchaient sur le lac, et le garçon de l’épicerie, qui l’avait aidée à porter ses achats jusqu’à sa voiture, lui avait poliment demandé pourquoi elle était venue s’installer à Crossroads.

En retournant dans la salle où se trouvaient les chariots, elle se rendit compte qu’elle était sûre d’une seule chose : ce n’était pas Wilkes Wagner qui l’avait appelée, puisqu’il n’avait pas de téléphone. Pour la première fois depuis qu’elle avait rencontré cet homme, elle se sentit en sécurité auprès de lui.

Wilkes prit le temps de la présenter convenablement à son ami. Yancy Grey était plus petit que lui, plus jeune de quelques années et sans doute moins instruit, à en juger par sa façon de s’exprimer, mais les deux hommes semblaient unis par une réelle amitié.

— Cette roulotte appartenait bien à la famille qui vivait dans cette vieille maison, dit Wilkes. Celle qui chuchote des secrets à l’oreille de Yancy.

Il enjamba une roue et quelques planches éparses et, devant ses yeux écarquillés, s’empressa d’ajouter :

— Ne vous en faites pas, nous allons tout remonter.

Il posa sur son bras une main rassurante, et ce simple contact suffit à la réchauffer.

— Yancy m’a rappelé que vous ne connaissiez pas la partie la plus intéressante de l’histoire. Comment le pourriez-vous ? Vous êtes nouvelle en ville. Tout le monde appelle cet endroit « la maison gitane ». Donc, il est très possible que la famille Stanley soit arrivée dans une roulotte.

— Certaines personnes pensent que la maison est hantée, ajouta Yancy en époussetant la jardinière de la roulotte. D’autres jurent qu’elle est touchée par une malédiction. Mais Wilkes dit que c’est juste une vieille maison.

— Ce ne sont que des légendes, précisa Wilkes, comme s’il pensait qu’ils l’avaient effrayée.

Dans un chuchotement, il demanda :

— Tout va bien, Angie ?

Elle hocha la tête, bien qu’elle ne puisse cesser de trembler. Elle ne pouvait pas lui parler de ce coup de fil. Pas en présence de Yancy. Et d’abord, il fallait qu’elle réfléchisse à ce qu’elle devait faire.

— Tout va bien, assura-t-elle. Racontez-moi l’histoire de cette vieille maison.

Yancy lança, de quelque part derrière les objets exposés :

— Des gamins ont été blessés là-bas, il y a quelques années. Demandez-leur si elle est maudite. Nous allons sans doute être frappés par la foudre, simplement parce que nous en parlons.

— Je ne crois ni aux malédictions ni aux bénédictions, dit Wilkes avec un petit haussement d’épaules. Ce n’est qu’une question de hasard, rien de plus.

— Je suis d’accord, renchérit-elle.

Il était impossible que des personnes disparues depuis longtemps puissent causer le moindre mal. Contrairement à l’homme qui lui avait laissé ce message… et qui lui avait semblé bien vivant.

Yancy entreprit de démonter une autre partie de la roulotte, et Wilkes lui dit de ne pas s’inquiéter. Dans d’autres circonstances, elle aurait pu lui hurler dessus. Mais elle avait l’impression d’être ballottée dans une telle tornade que ce que faisaient Wilkes et Yancy n’avait guère plus d’importance qu’une brise légère.

Il fallait qu’elle se ressaisisse, ne fût-ce que pour garder l’illusion qu’elle était saine d’esprit.

— J’ai rencontré beaucoup de gens qui ont l’impression d’être appelés par un événement de leur passé, reprit-elle. Un jour, dans une brocante, j’ai rencontré une femme qui venait d’essayer un rocking-chair. Elle m’a dit que le fauteuil avait semblé l’enlacer quand elle s’y était assise, comme pour lui souhaiter la bienvenue. Quand elle a réglé son achat, j’ai remarqué que son nom de famille était le même que celui qui était gravé au bas du fauteuil. Nous avons fait des recherches et découvert que le fauteuil avait appartenu à son arrière-grand-mère, et qu’il avait été vendu dans une vente sur licitation, vingt ans avant la naissance de cette femme.

Voilà qu’elle parlait pour ne rien dire. Mais c’était toujours mieux que de hurler. Comme les deux hommes la fixaient sans mot dire, elle ajouta :

— Quand je l’ai aidée à charger le fauteuil dans sa voiture, elle m’a dit qu’elle pensait que c’était l’esprit de son arrière-grand-mère qui la berçait.

— Génial, murmura Wilkes. Angie est tout aussi effrayante que toi, Yancy.

— Je ne suis pas effrayant, répliqua Yancy. Par contre, j’ai faim et il y a deux heures que le musée devrait être fermé. Je propose que l’on parle de tout ça autour d’un café et de pancakes. Nous devons bien un repas à la dame pour la remercier de nous avoir permis de rester aussi tard et, ce soir, c’est buffet à volonté chez Dorothy.

— D’accord, dit-elle.

D’un sourire, elle remercia Yancy de son invitation… qui tombait à pic. Il était hors de question qu’elle sorte seule du musée. Il ne lui restait donc plus qu’une solution : accompagner Wilkes et son ami.

Les hommes convinrent de se retrouver chez Dorothy.

Quand Angela sortit du musée, elle vit que Wilkes l’attendait auprès de sa voiture, dont il avait ouvert la portière de droite.

— Montez avec moi, lui proposa-t-il. Je vous ramènerai chez vous.

Elle hésita en voyant le Tahoe. Ce n’était pas le genre de véhicule qu’un fermier pauvre pouvait se permettre d’avoir.

— Où est votre vieux camion rouge ?

— Ce vieux tas de ferraille ? Il n’est pas à moi, mais à oncle Vern. Généralement, il refuse de me le prêter. Il me reproche encore d’avoir bousillé son dernier camion, il y a quinze ans de ça. A l’entendre, si je n’avais pas fini dans un fossé, il aurait encore pu faire des centaines de milliers de kilomètres.

Elle s’installa sur le siège en cuir du SUV qui devait valoir largement plus d’une année de son salaire.

Quand ils s’éloignèrent du musée, elle crut distinguer une voiture noire, garée le long des arbres.

On aurait dit l’une des Mercury que son oncle avait offertes à ses meilleurs employés, des années plus tôt.

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