det En dépit du passé
Chapitre 3
3
Lauren Texas Tech University
Lauren Brigman traversa le campus en courant. Soulevée par le vent puissant du Texas occidental, la poussière fouettait ses jambes nues. Elle devait être la seule fille de Texas Tech à porter une robe par une journée pareille, mais ce soir, elle verrait peut-être Lucas, son presque petit ami. Depuis qu’elle s’était installée sur le campus, Lucas était rentré chez lui tous les week-ends pour travailler. Mais il lui avait dit que cette fois, il était possible qu’il ne prenne pas la route de Crossroads avant le samedi matin. Autrement dit, peut-être qu’ils se verraient ce vendredi soir. Pour un vrai rendez-vous.
Elle entra en trombe dans la résidence universitaire et monta les deux étages quatre à quatre.
Elle avait passé ses deux dernières années de lycée à attendre que Lucas revienne de l’université pour qu’ils puissent commencer à sortir ensemble. Mais quand il rentrait le week-end, il passait son temps à travailler sur l’un ou l’autre des ranchs des environs. Ils ne se voyaient qu’à l’occasion de quelques promenades au clair de lune sur les rives du lac, ou d’un café, tôt le matin avant qu’il ne retourne à l’université. Il lui avait promis que quand elle le rejoindrait à Tech, tout changerait. Ils seraient ensemble, formeraient un vrai couple. Ils étudieraient dans les bras l’un de l’autre, échangeraient des baisers dans les coins sombres de la bibliothèque, s’appelleraient tard le soir.
Jusqu’au mois dernier, elle s’était contentée de partager un petit déjeuner avec lui avec lui avant qu’il quitte Crossroads pour retourner à Lubbock, et de sorties tardives au Dairy Queen, où ils mangeaient une glace en discutant. Elle avait vécu de l’espoir que, bientôt, quand elle l’aurait rejoint à l’université, ils formeraient un vrai couple. Personne ne pourrait dire qu’il était trop vieux pour elle. Après tout, ils n’avaient que quelques années de différence.
Mais il y avait plus d’un mois maintenant qu’elle était à Texas Tech, et aucun de ses rêves ne s’était réalisé. Sa vie sentimentale se résumait à des montages sur Photoshop grâce auxquels elle insérait le visage de Lucas Reyes et le sien sur des photos de couples tirées de tous les vieux films qu’elle avait vus. Si c’était possible, elle le voyait encore moins que quand elle vivait encore à Crossroads et qu’il venait le temps du week-end ! L’université s’avérait ne ressembler en rien à ce qu’elle avait prévu.
Quand elle ouvrit la porte de sa chambre, elle trouva sa colocataire encore au lit. Ce qui ne l’étonna pas outre mesure.
Polly Pierce se retourna vers elle, ses cheveux noirs et rouges lui retombant sur le visage.
— Déjà de retour ?
— Il est 17 heures passées, Polly. Tu as raté le déjeuner.
Lauren, pour sa part, disait qu’elle ratait les cours, mais Polly ne semblait pas partie pour de longues études. Elle n’avait défait que la moitié de ses valises et n’étudiait jamais. Elle rentrerait sans doute chez elle à Noël, pour ne pas revenir.
— Je sais, marmonna Polly en roulant sur le ventre. Je meurs de faim. J’ai mangé tout ton beurre de cacahuètes et tes crackers.
Elle alla chercher le paquet vide de crackers au fond de son lit.
— Et qu’as-tu fait du pot de beurre de cacahuètes ? demanda Lauren dans un soupir.
Elle se demandait souvent pourquoi elle prenait encore la peine d’adresser la parole à Polly. En tant que fille unique du shérif du comté de Ransom Canyon, qui l’avait élevée seule, elle avait toujours eu son propre espace bien organisé. En partageant cette chambre avec Polly, elle avait l’impression de prendre part à une expérience visant à déterminer si deux formes de vie différentes pouvaient survivre dans le même environnement.
Polly farfouilla sous ses couvertures et en sortit le pot vide.
— Ne me regarde pas comme ça, dit-elle en remontant les couvertures sur elle. Mes ancêtres devaient être des ours. Ce n’est pas ma faute si le semestre d’automne tombe au moment de l’hibernation.
Pourtant, elle parvenait à rester réveillée tout le week-end. Mais Lauren ne fit aucun commentaire.
— Tu n’as pas un rendez-vous, ce soir ?
D’une voix assourdie, Polly répondit :
— Jack m’a envoyé un texto pour me dire qu’il devait travailler. Et mon petit ami de secours a la grippe. Je pourrais trouver un petit ami de secours pour mon petit ami de secours, mais il faudrait que je le dresse et c’est trop casse-pieds.
Comme Lauren ne répondait pas, Polly se tourna face au mur. Fin de la discussion.
Lauren prit son portable, composa son numéro favori et se laissa tomber sur son lit impeccablement fait. Dès que Lucas répondit, elle s’exclama :
— J’ai eu un A à mon premier grand examen de chimie !
— Qui est à l’appareil ? demanda-t-il d’une voix grave teintée d’un soupçon d’accent espagnol.
Elle pouvait presque le voir sourire.
— C’est moi.
— Oh ! Oui, la seule étudiante de première année que je connaisse. Bien joué, pour ta chimie.
Pleine d’espoir, elle serra le téléphone dans sa main.
— Il faut fêter ça, Lucas. J’achèterai la pizza.
Le silence qui accueillit ces mots lui dit tout ce qu’elle avait besoin de savoir.
— Pas possible ce soir. Je pars pour la maison dès que je me serai douché pour me débarrasser de la crasse que j’ai récoltée en nettoyant les stalles à la grange de l’école d’agriculture. M. Kirkland a besoin de moi pour travailler sur son ranch tout le week-end. Je ne serai sans doute pas de retour sur le campus avant dimanche, tard le soir.
Lauren lutta pour retenir ses larmes. Lucas vivait sur le campus, à un kilomètre à peine d’elle, mais il aurait aussi bien pu se trouver à des années-lumière. Le seul garçon qu’elle ait jamais vraiment aimé ne tenait pas assez à elle pour rester ne fût-ce qu’une soirée.
— Je t’appellerai dimanche soir, ajouta-t-il. Nous pourrons bavarder pendant que je conduirai.
— Non, ne m’appelle pas. J’ai cours à 7 h 30 lundi matin.
Comme il ne cherchait pas à la faire changer d’avis, elle essaya une autre tactique.
— Je pourrais rentrer demain, moi aussi. Ça ferait plaisir à papa, puisque je ne devais pas rentrer avant Thanksgiving. On pourrait se voir samedi soir, quand tu auras fini de travailler. Aller pique-niquer au bord du lac et regarder les étoiles depuis les terres des Kirkland.
— Je n’aurai sans doute pas le temps. Maman dit que si je ne passe pas quelques heures à la maison ce week-end, elle va finir par oublier mon prénom.
Sa réponse était logique, mais elle lui brisait le cœur. Sur un ton qu’elle voulait détaché, elle répondit :
— Pas de souci. Il faut que je travaille ce week-end, de toute façon.
Lucas était son meilleur ami, son premier petit ami, son seul amour, même si elle ne le lui avait jamais dit. Mais elle savait à quel point il était occupé. Il n’avait pas une minute à lui. Il travaillait à la ferme du campus de l’école d’agriculture les soirs de semaine et rentrait chaque week-end pour travailler soit auprès de son père, soit sur le ranch voisin des Kirkland. N’ayant obtenu ni bourse ni prêt, il finançait ses études par son travail.
— Je suis fier de toi pour ton A, dit-il chaleureusement.
— Merci.
Mais ce A ne lui semblait plus aussi important, tout à coup. Elle avait passé deux ans à rêver du jour où elle fréquenterait la même université que lui et maintenant qu’elle y était, elle se sentait plus seule qu’à l’époque où elle vivait encore à Crossroads.
Elle raccrocha. Toute sa joie s’était envolée. Il y avait déjà plusieurs semaines qu’elle était à l’université, et ils n’avaient pas eu un seul vrai rendez-vous, tous les deux. Les déjeuners passés à étudier et les rares fois où Lucas l’avait accompagnée jusqu’à l’un de ses cours ne comptaient pas.
Elle se roula en boule et laissa couler ses larmes. Peut-être que Polly avait raison de dormir pour ne pas voir passer ses années de fac. Quand son téléphone sonna, il lui fallut quelques instants pour le retrouver sous les couvertures.
— Lauren ?
En entendant la voix de Tim O’Grady, elle eut aussitôt l’impression d’être à la maison. Peut-être parce que Tim avait presque toujours été son voisin, à Ransom Canyon.
— Tu veux sortir manger un morceau ? lui proposa-t-il. Comme d’habitude, je n’ai pas de rendez-vous… Tu peux choisir le restaurant que tu veux, du moment que ce n’est pas le restau U.
Tim était en seconde année à Tech. Il semblait avoir passé sa première année à explorer minutieusement tous les salons de thé, les bars et les restaurants bon marché que comptaient les environs.
— Bien sûr, répondit-elle en essuyant une larme sur sa joue. Je te retrouve dans le hall. Je réfléchis au restaurant.
— A manger, marmonna le corps enfoui sous les couvertures, de l’autre côté de la pièce. A manger.
Lauren grimaça.
— Est-ce que ma camarade de chambre peut se joindre à nous ?
Tim prit quelques instants avant de répondre :
— Seulement si elle se coiffe. La dernière fois qu’elle nous a accompagnés, j’avais l’impression que nous étions suivis par un buisson.
— Bien vu. Laisse-nous dix minutes. Il faut que je sorte de cette robe.
Le rire de Tim résonna dans le téléphone.
— Voilà des années que j’attends de t’entendre dire ça, Lauren !
Comme elle savait qu’il plaisantait, ce fut en souriant qu’elle répliqua :
— Dans tes rêves, O’Grady !
Dès qu’elle eut raccroché, elle se leva et commença à se changer.
— Tu as dix minutes, Polly ! Sinon, on part sans toi.
Un quart d’heure plus tard, elles descendaient l’escalier. Polly finissait de boutonner son chemisier tout en marchant.
La résidence universitaire de Tim et la leur étaient reliées par un long couloir et une cafétéria. Lauren aperçut Tim et devina qu’il était fatigué en le voyant boiter légèrement. Elle savait qu’il se reprendrait dès qu’il la verrait.
Cette claudication était une séquelle de la soirée durant laquelle ils avaient été blessés, presque trois ans plus tôt.
Polly se pencha vers elle et demanda :
— Qu’est-ce qu’il a à la jambe, ton ami ?
Lauren ferma les yeux. L’acoustique du hall était telle que Tim l’avait sans doute entendue. Elle ignora la question, dans l’espoir que Polly oublie qu’elle l’avait posée.
Mais elle n’eut pas cette chance. Polly reposa sa question, et ce fut Tim qui répondit. Il se glissa entre elles et se tourna vers Polly.
— C’était par une nuit noire et tourmentée, chère Polly Anna. Quatre gamins du lycée décidèrent de s’introduire dans une vieille maison qu’ils pensaient hantée.
Il agita les mains.
— « Tremblez ! », les prévint la vieille maison gitane, mais ils entrèrent quand même. La poussière emplissait leurs poumons, des planches pourries grinçaient sous leurs pas, mais ils n’étaient plus des gamins : ils étaient des explorateurs, en quête du grand frisson. Quatre d’entre eux entrèrent, mais seulement trois ressortirent. Le dernier resta prisonnier à l’intérieur, en compagnie des fantômes. Moi.
Polly semblait intéressée.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je suis mort, répondit Tim avec un haussement d’épaules.
Lauren ne put retenir un rire devant l’expression horrifiée de Polly.
— Il s’est cassé la jambe à plusieurs endroits, rectifia-t-elle. Grâce à Lucas, je m’en suis tirée avec quelques égratignures. Reid Collins était avec nous, lui aussi. Il n’a eu qu’une cheville foulée.
Dans les yeux de Polly se lisait maintenant un réel intérêt.
— Vous connaissez Reid Collins, tous les deux ? demanda-t-elle. Je l’ai rencontré à une soirée il y a quelques semaines. Il est vraiment canon.
Lauren leva les yeux au ciel. Il y avait des années que Reid attirait les filles. Au lycée, il était passé pour un héros après la nuit dans la maison gitane. Il avait laissé tout le monde croire qu’il avait sauvé Lauren, mais c’était Lucas qui l’avait empêchée de passer à travers le plancher effondré. Ils avaient tous trois laissé Reid s’approprier toute la gloire, mais ils connaissaient tous la vérité, même s’ils n’en parlaient jamais.
Parfois, elle se disait que si quatre gamins étaient rentrés dans cette maison par une fenêtre brisée, cette nuit-là, c’était quatre personnes bien différentes qui en étaient ressorties. L’accident les avait tous changés.
— Comment tu t’en es sortie, à l’examen de chimie ? demanda Tim en se tournant vers elle.
— J’ai eu un A.
Il l’attira contre lui pour une rapide accolade.
— Génial ! Je sais comment on va fêter ça ! Avec des blancs de poulet frits et tous les accompagnements que l’on peut rêver. Et le vendredi, il y en a deux pour le prix d’un.
— Est-ce que tu fais toujours la fête après un A ? demanda Polly avec un sourire forcé.
— Tu parles ! répondit-il. Je fais même la fête après un C. Mes vieux se fichent de mes notes. Ils m’ont juste dit que si je me plante, j’irai travailler au Walmart qui va ouvrir à Crossroads. Alors je m’inscris à tous les cours qui ont l’air faciles et je prie pour que tout se passe bien. J’ai l’intention de perdre autant de temps que possible pendant mes années universitaires, de rentrer à la maison et d’écrire un grand roman sur mes folles années d’étudiant. Ça me prendra peut-être un an ou deux, mais je serai riche et célèbre avant d’avoir vingt-cinq ans.
— Est-ce que je serai dans ton livre ? demanda Polly, qui virevoltait autour d’eux comme une toupie hors de contrôle.
— J’ai un personnage à étoffer. Une fille qui danse nue sur une table. Bien sûr, tu devras passer une audition. Je dois m’assurer que tu sais danser.
Lauren éclata de rire et coula un regard vers Polly qui demanda :
— Tu utiliseras mon nom complet, d’accord ? Sinon, personne ne me reconnaîtra. Il y a beaucoup de filles qui s’appellent Polly.
Lauren jugea préférable de changer de sujet.
— Tu as une idée de la filière vers laquelle tu vas t’orienter, Tim ? Je ne suis pas sûre que tu réussiras, dans l’écriture. Je n’ai jamais entendu parler d’un écrivain qui auditionne ses personnages.
— Normal. Je viens de lancer l’idée. Et puis… je suis prêt à me sacrifier pour mon art.
Il se tourna vers Polly et demanda :
— As-tu des grains de beauté ou des cicatrices que je pourrais mentionner, Polly Anna ? Leur description détaillée pourrait augmenter le nombre de mots, tu comprends.
D’une bourrade, Lauren le fit descendre du trottoir.
— Un peu de sérieux, O’Grady. Quelle est ta matière principale ?
Il remonta sur le trottoir et passa le bras autour de ses épaules.
— Aucune importance. Ma matière principale, c’est la vie.
Il l’embrassa sur le front et ajouta :
— Tu veux que nous disions que cette soirée est un rendez-vous ? Si nous faisons les choses comme il faut, tu pourrais te retrouver dans mon livre, toi aussi.
— Non.
Elle remonta sa capuche pour se protéger du brouillard qui les enveloppait.
— Parfait. Nous paierons chacun notre part du repas, alors, conclut Tim. Comme le font des amis.
Lauren n’avait jamais envisagé de sortir avec Tim, même s’il le lui proposait de temps en temps. Mais elle aurait préféré le voir déçu par ses refus.
Les souvenirs de la maison gitane pesaient encore dans son esprit. A l’époque, Tim et Reid étaient les meilleurs amis du monde. Quand Reid avait suggéré qu’ils s’introduisent dans cette maison, Tim avait plaisanté sur la présence de fantômes et adhéré à l’idée. Il portait toujours les cicatrices de cette expédition, tant dans sa chair que dans son âme — après tout, son meilleur ami l’avait laissé tomber, après cette soirée.
— Des nouvelles de Reid ? demanda-t-elle.
— Je ne l’ai pas revu depuis la rentrée, en août. Il habite au club de la fraternité, cette année.
Tim la prit par la main et l’entraîna en courant vers sa vieille jeep. Polly ne chercha pas à rester à leur hauteur.
— La dernière fois que j’ai vu Reid, il était ivre, précisa Tim. Et il m’a envoyé balader parce que je m’inquiétais pour lui.
Lauren était heureuse de ne pas voir le visage de son ami. Chaque fois qu’il parlait de Reid, il semblait souffrir.
— Il m’a appelée la semaine dernière et m’a invitée à l’accompagner à la fête des anciens élèves, le week-end prochain, dit-elle.
Tim s’immobilisa pendant un instant avant de demander à voix basse :
— Tu vas accepter ?
— Peut-être, répondit-elle en haussant les épaules. Après tout, il est de Crossroads et nos pères sont amis.
Polly les ayant rejoints, la discussion s’arrêta là.
Lauren aimait beaucoup Tim. En ami. Toutefois, elle ne lui avait jamais dit combien elle était proche de Lucas Reyes, ni qu’il leur arrivait de sortir ensemble. Ce qui se passait entre Lucas et elle lui semblait en quelque sorte trop personnel, trop spécial pour être partagé. A ses yeux, du moins. Mais ces derniers temps, elle se demandait si Lucas partageait son point de vue.
S’il devait travailler tous les week-ends, elle ne voulait pas l’attendre et passer à côté de tout ce qui faisait le charme des années d’université. C’est pour cela qu’elle avait accepté l’invitation de Reid. Après tout, il ne cherchait qu’une cavalière.
Tim se gara dans le parking d’un petit restaurant, à quelques rues du campus. Toutes les lettres de l’enseigne de néon étaient allumées, à part le « R » de « Restaurant » et le « O » de « Ouvert ». Le bâtiment était cerné par d’immenses ormes morts, ce qui lui donnait l’air d’être piégé dans une toile d’araignée géante.
— Comment s’appelle cet endroit ? demanda-t-elle sans esquisser le moindre geste vers la poignée de sa portière.
Tim fixa le bâtiment pendant un moment avant de répondre :
— Estaurant Uvert.
— Oh !
Elle n’était pas certaine de vouloir y entrer, même s’il y avait des blancs de poulet frits gratuits. Polly se pencha en avant.
— Mais non… j’y crois pas ! Vous voyez pas qu’il manque deux lettres ?
Tim et Lauren échangèrent un regard, comme pour se demander lequel d’entre eux devait la tuer.
— Allons, Lauren, lança Tim. Vis un peu !
Il éteignit ses phares et ajouta, à voix basse :
— Seulement, ne sors pas avec Reid.
— Pourquoi ? Tu n’arrêtes pas de me dire ça.
Tim ne répondit pas, ce qui ne l’étonna pas.
Une fois dans le « estaurant » chichement éclairé, ils s’amusèrent énormément en essayant de déchiffrer le menu, et leur hilarité redoubla devant la taille microscopique des blancs de poulet qu’on leur servit. Tim essaya de convaincre Polly qu’il s’agissait en réalité d’oreilles de vache et, comme elle le crut, il s’offrit pour manger sa part.
A force de flirter avec le serveur, Polly parvint à le convaincre de lui offrir un hamburger. Quand elle se leva pour aller se laver les mains, il lui proposa de lui faire visiter les lieux. Le temps que son burger lui soit servi, elle sortait avec le serveur, qui s’appelait Roger et terminait son service une heure plus tard. Elle décida de rester.
Quand Lauren et Tim s’apprêtèrent à partir, elle leur fit un petit signe de la main tout en mangeant. Lauren hésita un instant avant de se rappeler les soirées où elle avait vu Polly dans tous ses états parce qu’elle n’arrivait pas à se souvenir du nom du garçon dont elle venait d’avoir la langue dans la bouche pendant des heures.
— Je m’assure toujours de connaître le nom du type avec lequel je couche, lui avait dit sa camarade de chambre qu’elle ne connaissait que depuis une semaine. Je ne veux pas me réveiller après une nuit de beuverie et découvrir que je suis mariée avec un type au nom ridicule, comme l’a fait ma mère.
— Est-ce que tu couches avec tous les garçons avec lesquels tu sors ?
Polly avait éclaté de rire.
— Bien sûr que non ! Parfois, je ne sors pas avec eux.
Lauren n’aurait su dire si Polly disait la vérité ou si elle cherchait seulement à la choquer mais, par la suite, elle avait toujours essayé de garder ses distances avec elle. Malgré tout, il lui semblait cruel de la laisser ici, dans ce « estaurant », avec un type du nom de Roger.
Elle posa la main sur le bras de Polly.
— Si tu as besoin que l’on vienne te chercher pour te ramener sur le campus, appelle.
Polly sembla surprise, peut-être même touchée, par sa proposition. Mais elle refusa.
— Ne t’en fais pas pour moi. Je me débrouille toujours.
Lauren hocha la tête et rejoignit Tim, qui l’attendait à la porte. Il l’attira contre lui en lui disant qu’ils ne devaient pas interférer avec un amour sincère.
— Un amour sincère ? chuchota-t-elle.
— Oui. J’ai l’impression que Polly le rencontre un week-end sur deux.
Ils rentrèrent sans échanger un seul mot.
Lauren se demanda si Tim était plus ennuyé qu’il ne le montrait par la rapidité avec laquelle Polly s’était branchée avec le serveur. Pour sa part, elle était partagée entre une sincère inquiétude pour Polly et une réelle colère : sa camarade de chambre avait une bien piètre opinion d’elle-même.
Tim l’accompagna jusqu’à la porte de la résidence universitaire et l’embrassa sur la joue, ce qui lui donna presque l’impression d’avoir un petit copain.
— Promets-moi que nous serons toujours amis, Tim.
— Je te le promets, répondit-il en souriant.
D’habitude, ils restaient un moment à discuter quand ils sortaient ensemble mais, ce soir, Tim semblait avoir la tête ailleurs. Il la salua en portant deux doigts à un chapeau imaginaire et s’éloigna tandis qu’elle s’engageait dans l’escalier.
Quant à elle, son esprit était lourd de rêves enfuis. Elle n’avait toujours pas reçu de message de Lucas. Elle avait espéré qu’il lui enverrait un texto, ne serait-ce que pour l’informer qu’il était bien arrivé à Crossroads, mais il ne l’avait pas fait. En revanche, elle avait un message de Reid, qui lui demandait si elle était décidée à l’accompagner à la soirée du vendredi suivant.
Dis oui, Lauren. Tout le monde sera en rouge ou en noir au dîner.
Furieuse, frustrée et gagnée par un sentiment de profonde solitude, elle répondit :
Oui, je viendrai.
Un moment plus tard, Reid lui envoyait :
Je passerai te chercher à 18 heures. Prends un manteau, on ira au match directement après la soirée.
Voilà. Elle avait son premier rendez-vous officiel à l’université ! Mais ce n’était pas avec Lucas. Ni même avec un garçon qui lui plaisait. Tous les rêves éveillés qu’elle avait faits sur sa vie d’étudiante et sur Lucas disparaissaient autour d’elle comme autant de flocons de neige qui fondaient dès qu’ils touchaient le sol.
A partir de ce soir, elle allait vivre de nouvelles expériences. Des expériences réelles. Peut-être qu’elle ne serait pas aux côtés d’un garçon dont elle était folle, et qu’elle n’engrangerait pas des souvenirs qu’elle chérirait jusqu’à la fin de ses jours, mais au moins, quand ses amis parleraient plus tard de leurs années d’université, elle aurait quelques souvenirs pour faire le poids.
Elle regarda par la fenêtre. Une déchirure dans les nuages laissait apparaître de minuscules étoiles. Elle se souvint de la nuit de son seizième anniversaire, où Lucas l’avait emmenée sur les berges du lac, loin des lumières de la ville, pour regarder les étoiles.
Elle sourit en se rappelant le début de cette même soirée. Reid était arrivé ivre à sa fête et avait essayé de l’embrasser. D’un coup de genou bien placé, elle l’avait envoyé par terre. Ensuite, il s’était comporté comme un parfait gentleman. Le stade de Tech était à l’extrémité nord du campus. S’il se tenait mal vendredi soir, elle pourrait toujours rentrer à la résidence universitaire à pied.
Elle s’allongea sur son lit, pensa à Lucas, se rappela combien elle aimait l’embrasser… Mais elle n’était que son « amour d’un de ces jours ». Il voulait qu’ils terminent leurs études avant d’entamer une relation sérieuse. Il n’avait pas cru qu’une jeune fille de seize ans puisse ressentir un amour authentique et, de beaucoup de façons, il continuait à la traiter comme si elle était toujours cette adolescente de seize ans.
Lucas fonçait, dans la vie. Il avait décroché son bac en avance. Il aurait sa licence en trois ans et projetait de commencer l’école de droit au printemps. Il lui laissait entendre qu’il voulait qu’elle fasse partie de son avenir, mais c’était de son présent qu’elle voulait faire partie.
Un plan commençait à prendre forme dans son esprit. S’il voyait combien d’autres garçons avaient envie de sortir avec elle, il ferait plus attention à elle.
Elle secoua la tête. C’était un plan idiot. Mais comme attendre ses coups de fil ne la menait nulle part…
Si elle sortait avec Reid, Tim le dirait à Lucas. Et, avec un peu de chance, Lucas lui proposerait peut-être un vrai rendez-vous, celui qu’elle attendait depuis ses quinze ans.
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