det En dépit du passé

Jodi Thomas · Chapitre 19 sur 37

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det En dépit du passé

Chapitre 18

18

 

 

Angie

Tandis que Wilkes s’éloignait, Angie gravit l’escalier en se disant, et ce n’était pas la première fois, que cette ville était bien différente de celles où elle avait vécu jusqu’ici. A Crossroads, les existences de tous les habitants semblaient reliées les unes aux autres. Chacun veillait sur son voisin et ses amis — ce qui empiétait un peu sur la liberté individuelle, mais ce n’était qu’un détail. Et puis elle s’était faite à ce que tout le monde l’appelle « Angie », comme si elle avait toujours vécu ici. Peut-être qu’elle ferait part de ses réflexions à Wilkes pendant leur dîner du lendemain. Ce serait agréable de ne faire que discuter, sans devoir se soucier de problèmes ou d’urgences.

Elle sourit. Elle aimait vraiment l’observer, quand il ne la regardait pas. Il avait un physique agréable, mais une ombre traversait parfois son regard et, de temps à autre, elle pouvait distinguer ses cicatrices. Quand il avait embrassé Lexie, elle n’avait pu s’empêcher de penser qu’ils formaient un couple parfaitement assorti. Un homme fort, riche, indompté comme l’était Wilkes Wagner ne jetait pas son dévolu sur une femme comme elle, qui tenait du cheval de trait. Il choisissait une femme comme Lexie, qui tenait du cheval de course.

Le bruit de la cireuse résonnait dans l’un des longs couloirs. Nigel Walls ne l’avait sans doute pas entendue rentrer. Mais s’il commençait à fermer le musée, il ne pourrait manquer de voir la lumière du couloir de l’étage, et monterait l’éteindre.

Sans allumer son bureau, elle se dirigea vers la vieille chambre forte qu’elle n’avait pas pris la peine de refermer, puisqu’elle avait emporté les deux seuls objets qu’elle renfermait. Elle remit soigneusement la pierre de sang et le vieux livre sur l’étagère où elle les avait trouvés, se retourna… et bondit en distinguant la silhouette d’un homme, assis dans son fauteuil de bureau.

Sa première pensée fut de fuir, mais l’intrus lui barrait le chemin de la porte. Sa deuxième pensée fut que s’ils se battaient, Nigel serait peut-être alerté par le bruit. A condition qu’il ait arrêté la cireuse. Et qu’il n’ait pas son casque sur les oreilles.

L’homme se leva lentement, et elle dut prendre sur elle pour garder son calme. Son visage restait dans l’ombre, mais elle pouvait distinguer ses larges épaules et la cravate noire qui se détachait sur sa chemise blanche. Ce n’était pas vraiment la tenue d’un assassin, ni d’un voleur. Et d’ailleurs, qu’aurait-il pu voler ici ? Le vieux livre ? La pierre de sang ? L’un des chariots, des machines à coudre ou des charrues exposés dans le musée ?

Et si cet homme était un assassin, ses choix étaient plutôt limités. Il en voulait soit à Nigel, soit à elle. Puisqu’il n’avait pas tué Nigel pendant qu’elle était au restaurant… il ne restait plus qu’elle.

— Que voulez-vous ?

Elle essaya d’estimer sa taille et son poids, au cas où elle survivrait et devrait l’identifier plus tard.

— Je ne vais vous faire aucun mal, mademoiselle Harold, répondit-il calmement. Je suis seulement ici pour parler.

A en juger par le son de sa voix, il devait avoir la cinquantaine. Son léger accent trahissait ses origines : cet homme ne venait ni du Sud ni du Texas, mais du Nord-Est.

— C’est sans doute ce que disent tous les assassins, répliqua-t-elle en reculant d’un pas.

Il éclata de rire.

— Vous en avez rencontré beaucoup, mademoiselle Harold ?

Elle tendit le bras en arrière, vers le coffre-fort, et referma les doigts autour de la pierre de sang. L’arme était bien dérisoire, mais elle n’en avait pas d’autre. Si l’homme l’attrapait, elle le frapperait de toutes ses forces, entre les deux yeux.

— Me permettez-vous d’allumer la lumière ?

Il se pencha pour allumer la lampe de bureau, et elle le vit enfin. Un homme aux cheveux courts et rasé de frais, d’environ quarante ans. Il ne semblait pas armé. Elle ne se détendit pas pour autant. Cet homme n’avait pas besoin de revolver pour la tuer. Il pouvait l’étrangler, lui briser la nuque, ou… Stop ! Elle faillit hurler pour ne pas se mettre à lui suggérer différentes façons de l’assassiner.

— Au lieu d’essayer de deviner comment je vais vous tuer, vous devriez vous asseoir et m’écouter, lui conseilla-t-il.

— Vous lisez dans mes pensées ?

— Ce n’était pas tellement difficile.

Il sourit, ce qui, étonnamment, le fit ressembler à une personne normale. Il tendit le doigt vers la chaise, de l’autre côté du bureau.

— Asseyez-vous, mademoiselle Harold.

Elle se laissa tomber sur la chaise et leva les yeux vers lui.

Il glissa une main à l’intérieur de son manteau et elle se masqua le visage des deux mains. Il avait un revolver. Il allait lui tirer dessus, et son bureau serait éclaboussé de sang.

— Regardez-moi, mademoiselle Harold. J’aimerais vous montrer mon insigne avant que vous vous persuadiez de mourir de peur.

Elle prit d’une main qui tremblait un peu l’insigne qu’il lui tendait. Agent Dodson, FBI. Peut-être qu’il était authentique, ou peut-être pas. S’il était vraiment un agent fédéral, pourquoi n’avait-il pas appelé pour fixer un rendez-vous ? Pourquoi s’était-il caché dans son bureau ?

— Je suis ici pour vous poser quelques questions, pas pour vous tuer.

Sa voix était lasse, comme s’il doutait de se faire comprendre d’elle.

— Vous êtes peut-être en danger, mademoiselle Harold.

Génial ! Son futur assassin lui disait ce qu’elle savait déjà.

— Vous ne me croyez pas, ajouta-t-il en plantant son regard dans le sien.

Elle secoua la tête avant de décider qu’il valait peut-être mieux ne pas contredire un assassin.

— Si, je vous crois, agent Dodson. Je me demande seulement pourquoi vous m’attendiez dans le noir pour m’informer de quelque chose que je sais déjà.

Il sourit.

— Non, vous ne me croyez pas. Laissez-moi vous informer de certains faits que vous ignorez. Voilà des mois que nous enquêtons sur votre père et sur la société de son frère. Nous avons même un agent qui y travaille afin de garder un œil sur ce qui s’y passe. Il y a trois mois, votre père est venu demander notre aide. Il avait remonté la piste de l’argent et découvert qu’il provenait de la drogue, mais il n’avait aucune preuve solide.

— Attendez… Vous voulez dire que… que mon père était un espion ?

Non seulement cet homme allait la tuer, mais avant, il se moquait d’elle ! Ou alors il était complètement fou et s’était échappé d’un asile. Tout à coup, il lui sembla moins effrayant et elle se détendit.

Mais ce qu’il venait de lui dire n’avait aucun sens. Son père n’avait jamais accompli le moindre acte de bravoure. Il n’était même jamais monté sur des montagnes russes. A peine avait-il accepté le poste que lui avait offert oncle Anthony, qu’il avait eu envie de le quitter, mais il avait eu bien trop peur d’affronter son frère et son tempérament colérique. Mieux valait un travail qu’il détestait que pas de travail du tout. Et s’il s’était attiré les foudres de son frère, il aurait perdu sa famille en même temps que son poste.

L’agent Dodson se pencha en avant.

— Votre père nous a communiqué tous les renseignements qu’il possédait, mais il n’a pas pu nous dire comment la drogue entrait dans le pays, ni où elle était stockée. Apparemment, votre oncle Anthony ne voulait pas que votre père s’occupe de ses vraies affaires, mais votre père était assez intelligent pour voir que les sommes qui étaient déposées ne correspondaient pas aux objets vendus dans la boutique.

— Et en quoi tout cela me concerne-t-il ? Est-ce que c’est mon oncle qui a tué mon père ?

Ce soupçon pesait sur ses pensées depuis le début, mais… Non, c’était impossible.

— Dites-moi la vérité, qui que vous soyez, ou partez et arrêtez de me faire peur, ordonna-t-elle.

Même une souris pouvait finir par en avoir marre d’avoir peur de tout.

— Non, répondit l’agent Dodson, trop vite pour que ce soit un mensonge. Il semble que la mort de votre père ait été exactement ce qu’elle avait l’air d’être, à savoir une agression qui a mal tourné. Le coupable doit avoir disparu en apprenant que s’il était arrêté, il ne serait pas seulement accusé de vol, mais aussi de meurtre.

Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Maintenant, il ne semblait plus du tout effrayant.

— Le seul lien qui existe entre la drogue et la mort de votre père, c’est que votre père avait peur que son frère ait découvert qu’il nous avait parlé. Il s’est rendu à son bureau, cette nuit-là, et a travaillé plus tard que d’habitude parce qu’il voulait rassembler autant de preuves que possible. Le temps jouait contre lui. Il pensait que son frère surveillait le moindre de ses gestes.

— Je vous repose la question. Pourquoi êtes-vous ici ? Je ne sais rien de la société de mon oncle. D’abord j’étais à l’université, puis à la maison pour m’occuper de ma mère. Je n’ai jamais travaillé pour mon oncle, et mon père ne parlait pas de son travail, sauf pour s’en plaindre ou pour dire qu’il avait l’impression de ne jamais en finir avec les comptes.

— Nous ne nous serions pas souciés de vous retrouver si notre informateur ne nous avait pas appris que votre oncle a envoyé un homme à vos trousses, mademoiselle Harold. Il dit que la rumeur court que vous avez emporté un objet d’une grande valeur et que votre oncle veut le récupérer. Et si je vous attendais dans le noir, c’est parce que nous ne sommes pas prêts à abattre nos cartes. Nous voulons prendre ce type, pas l’effrayer. Alors, réfléchissez. Qu’avez-vous emporté d’assez précieux pour que quelqu’un vous traque comme il le fait ?

Le livre de comptes ! Bien sûr ! Il renfermait peut-être des preuves des crimes de son oncle. Mais si elle le confiait à cet homme et qu’il n’était pas du côté des bons, elle recommencerait à se demander comment il allait la tuer.

— Quel genre de voiture conduisez-vous ? demanda-t-elle.

— J’ai loué une Ford en arrivant à Amarillo hier. Je l’ai garée près du quai de chargement, à l’arrière du musée.

— Avez-vous déjà essayé d’entrer en contact avec moi ?

— Non. Mais vous n’êtes pas facile à rencontrer seule à seul. Vous êtes entourée de gens toute la journée. J’ai toujours pensé que le métier de conservateur était un métier solitaire, mais pas pour vous, mademoiselle Harold. Je devrais peut-être vous prévenir que moins il y aura de gens au courant de cette enquête, mieux cela vaudra. Le FBI doit rester invisible jusqu’à ce que nous sachions ce qui se trame.

Elle tendit la main vers le téléphone.

— Vous ne verriez pas d’inconvénient à ce que j’appelle le shérif, pas vrai ? Je veux m’assurer de votre identité avant de continuer à parler avec vous. Je me sentirai mieux si le shérif est avec nous. Je lui fais confiance.

L’agent Dodson lui sourit.

— Allez-y. Il peut vérifier mon identité et ensuite, peut-être que nous pourrons travailler ensemble. Tout ce que je vous demande, c’est de ne rien dire à personne d’autre. D’ailleurs, vous pourriez demander au shérif de nous rejoindre à votre bungalow. Si la personne que nous recherchons me voit, nous pourrons peut-être l’amener à commettre une imprudence.

Elle sentit un grand froid se glisser en elle.

— Comment savez-vous où j’habite ?

— Je suis du FBI, lui rappela-t-il. Il m’a fallu à peu près dix minutes pour vous retrouver. Seulement deux logements ont été loués par ici en octobre. Les factures d’électricité de l’un des deux ont été établies au nom d’une certaine Angela Jones. Laissez-moi vous donner un tuyau. Quand vous êtes en cavale, ne changez pas que votre nom de famille.

Angie lui jeta un regard noir et appela Dan. L’agent Dodson se tourna pour regarder dehors, comme pour lui offrir un peu d’intimité.

— Bonsoir, shérif Brigman.

En s’efforçant de rester calme, elle sortit son portable de sa poche.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Dan.

— Vous est-il possible de venir me retrouver ? Tout de suite ? J’ai besoin de votre aide. Vous n’avez pas à vous changer. Gardez votre uniforme.

Elle pria pour qu’il comprenne que cela voulait dire : « Venez armé. »

— Je serais ravi de m’échapper d’ici, répondit-il. Lauren et sa camarade de chambre sont à la maison, et on dirait que j’ai adopté Tim O’Grady pour le week-end.

D’une voix plus basse, il ajouta :

— Tout va bien ?

— Je crois, répondit-elle un peu trop lentement. J’ai seulement besoin de votre aide.

— Je vous attends devant chez moi.

— Non. A mon bungalow.

Dan raccrocha aussitôt. Elle savait qu’il se mettait déjà en route. Quand l’agent Dodson et elle arriveraient au bungalow, il y serait déjà.

Elle continua à parler de choses et d’autres comme si Dan était encore en ligne, tout en tapant discrètement un texto à l’intention de Wilkes sur son portable :

Je vais bien. Ne t’inquiète pas. A bientôt.

Elle appuya sur « Envoyer » et conclut :

— Je serai là dans quelques minutes. A tout de suite, shérif.

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