Faceless lies (French Edition)
Chapitre 12
Lorsque j’entre dans l’appart, je suis surprise de trouver Rory, debout, en train de préparer son petit-déjeuner dans la cuisine.
— T’es déjà levée ?
— Ouais, le voisin du dessus a fait un boucan terrible et ça m’a réveillée, mais ça va, je pète le feu ! Tu veux un café ?
— Non, merci, sans façon ! Je crois que je ne vais plus boire de café pendant un long moment ! soupiré-je en enlevant mes escarpins.
— Ah bon ? Qu’est-ce qu’elle t’a fait cette salope de caféine ?
Sa boutade me provoque un sourire tandis que nos regards se croisent. Je n’ai aucune envie de devoir raconter une nouvelle fois ma mésaventure avec Miller, mais Rory est tellement curieuse qu’à force de faire pression sur moi je finis par lui cracher le morceau. Je commence à lui expliquer comment j’ai fait la connaissance de ce gars avant-hier lors de mon footing. Instantanément, ça me donne l’impression d’être un disque rayé qui a sauté et qui repart au début pour rejouer la même musique.
Ça m’embête un peu de devoir lui mentir à elle aussi concernant mon sauvetage et mon réveil dans le parking, mais je me vois mal lui dire que celui qui m’a secourue s’amuse à jouer à l’homme mystérieux à la manière d’un super héros au visage masqué. Je n’ai pas envie qu’elle me fasse la morale ni qu’elle me reproche quoi que ce soit le concernant. Il se cache de moi et je le cache aux autres. C’est amusant... et excitant, vu la tournure que ça prend.
Je précise à Rory que j’ai porté plainte et que je reviens à l’instant du commissariat. Affalée sur la table devant son bol de lait chocolaté, elle se redresse brusquement.
— Merde, Amanda ! T’aurais dû me le dire, je serais venue avec toi !
— Tu dormais et je suis une grande fille !
— Une grande fille qui ne se méfie pas quand un inconnu lui amène à boire plutôt que d’attendre que le serveur le fasse !
— Oui, je sais, j’aurais dû être plus prudente !
Je regrette déjà de m’être confiée à elle.
— Je vais devoir surveiller ton verre ce soir !
— Ce soir ?
— Oui, on va danser CE soir ! Me dis pas que t’as oublié.
— Oh non, Rory, j’ai vraiment pas la tête à sortir, après ce qui s’est passé hier !
— On avait dit qu’on irait ! J’ai bossé comme une dingue toute la semaine à faire des horaires de merde. J’ai trop besoin de décompresser ! Tu peux pas me planter, Amanda... Allez putain !
Je souffle, agacée.
— On va bien se marrer, ça te changera les idées, plutôt que de rester là à broyer du noir en pensant à cette enflure, argumente-t-elle.
Elle n’a pas tort dans un sens, même si sa manie de toujours insister pour obtenir ce qu’elle veut a tendance à me saouler.
— OK, d’accord. T’as gagné.
— Youhou ! Tu sais que je t’aime, toi !
— Mais on ne reste pas toute la nuit, OK ?
— Ça me va !
J’ai cédé à Rory, encore une fois !
Tandis qu’elle engloutit son croissant, une idée me vient à l’esprit : et si je proposais à Jake de venir ce soir ? Ce serait une bonne occasion de me rapprocher de lui, la musique aidant. Il ne dira pas non, s’il a peur que je retombe sur un gars comme Miller.
Salut, c’est Amanda, je vais faire un tour au Blue Marly avec une amie à partir de vingt-deux heures, si ça vous dit de passer pour qu’on fasse plus ample connaissance.
C’est pas mal comme invitation, mais il faut que je trouve le courage de l’envoyer... et ça c’est pas gagné !
Heureusement, rester dans la baignoire une bonne demi-heure pour prendre un bon bain après ma séance de bavardage m’a tellement détendue que j’ai fini par expédier mon message, le cœur léger. J’ai foncé ensuite dans ma chambre à la recherche d’une tenue sexy. Je sais que j’ai le temps, mais je suis si impatiente de revoir Jake que je ne tiens plus en place. Résultat des courses, mes vêtements ont subi les mêmes ravages que lors d’une tornade ; il y en a partout et le placard est en désordre ! La bonne nouvelle c’est que j’ai fini par trouver le Saint Graal, une belle robe noire courte et échancrée qui met en valeur mon buste grâce à ses bretelles spaghetti et son décolleté pigeonnant. Elle sera parfaite avec mes escarpins à talons aiguilles, un peu de maquillage et quelques bijoux fins.
Le temps passe et pas de nouvelles de Jake. Rory manque de peu de me griller pendant le dîner en remarquant que je scrute mon portable sans arrêt. J’ai préféré ne pas la prévenir pour ma proposition de rencard, elle m’aurait bombardée de questions. Ce n’est même pas sûr qu’il puisse venir en fin de compte, étant donné qu’il n’a pas confirmé — du moins, pas encore. S’il vient, je ferai passer cette rencontre pour un hasard.
Lorsque nous arrivons enfin au Blue Marly, il est dans les vingt-deux heures. Je suis habillée comme je l’avais prévu, aucun changement de dernière minute. Quant à ma coloc, son choix s’est porté sur une robe plus longue que la mienne, et rouge, mais tout aussi sexy avec une fente sur le côté de la cuisse. Le vigile à l’entrée nous laisse passer après avoir vérifié mon âge sur ma carte d’identité. La musique prend d’assaut mes oreilles et nous sommes entraînées dans un embouteillage. Pendant que nous faisons la queue, je scrute la foule qui se trémousse un peu plus loin.
Où es-tu Jake Spencer ? Est-ce qu’au moins tu es venu, bien que tu n’aies pas pris la peine de répondre à mon SMS ?
Je ressens un pincement au niveau de mon cœur. Décidément, je suis trop sensible. Mon ventre reçoit soudain une tape d’un revers de la main de Rory. Elle dessine un sourire forcé sur son visage, qu’elle me désigne avec son index. J’en conclus que la tristesse de ma déception se lit sur ma gueule et qu’il faut que je fasse un effort pour la faire disparaître. Qu’est-ce que c’est chiant de ne pas être capable de porter un masque de faux-semblants !
Le passage à l’accueil terminé, nous nous engouffrons dans l’immense salle baignée d’obscurité et de lueurs colorées clignotantes. Ma coloc commence à onduler ses hanches alors qu’elle n’est pas encore arrivée sur la piste. De part et d’autre, il y a des tabourets cylindriques et des petites tables rondes. Sur la droite, j’aperçois le barman torse nu, au corps bodybuildé, qui secoue un shaker sous le regard médusé de trois filles accoudées à son comptoir. Tels des radars, mes yeux fouinent partout, et le fait de me mettre à danser ne les arrête pas, mais au bout d’une dizaine de minutes, la lassitude me gagne. Dépitée, je fais une croix sur Jake Spencer, il ne viendra pas. À cet instant, je sens le regard insistant d’un gars sur moi, il est petit, pas très beau et semble bourré. Cela fait sûrement un moment qu’il papillonne autour de moi, mais je viens seulement de le remarquer. Aucune chance qu’il me serve de bouche-trou. Je lui tourne le dos pour indiquer qu’il ne m’intéresse pas et me colle à Rory qui s’en amuse.
— Je vais chercher à boire, tu viens ? me crie-t-elle dans l’oreille.
J’acquiesce d’un signe de tête et la suis. Nous nous frayons un passage. À mesure que j’avance, je sens des bras, des mains, des corps qui me frôlent. Mon épiderme en frissonne, affamé de contact charnel. Je suis dans un tel état de manque affectif que je serais capable de me taper le premier beau gosse qui viendrait me draguer.
Nous atteignons enfin le bar. Rory commande un Mojito en lorgnant les pectoraux du serveur. Je suis un peu plus raisonnable qu’elle et choisis un Malibu Sunrise, mais me rince l’œil également. Aussitôt servie, je porte la liqueur à mes lèvres. Sa fraîcheur me fait du bien. J’en ferme les yeux de plaisir. Dans ce genre d’endroit, les gérants font exprès de baisser la clim, ainsi les clients ont chaud et en viennent à consommer. Quinze dollars le cocktail, ajouté au prix de l’entrée et du vestiaire, le business est largement rentable pour eux.
— Surveille ton verre !
— T’inquiète pas !
Pas besoin de me le préciser, je me suis fait avoir une fois, je ne me ferai pas avoir une deuxième. Adossées au comptoir, nous nous tournons vers la piste remplie de monde. Rory ne tient pas en place et se déhanche au son de la musique en même temps qu’elle sirote sa boisson. Je reçois soudain un coup de coude dans le bras qui manque de me faire renverser mon Malibu. La blonde qui me l’a donné s’excuse avec un large sourire. Je ne lui en veux pas, elle est ivre. Au moins, elle s’amuse, elle. Tout le contraire de moi. Agacée, je bois tout d’une traite, puis pose mon verre devant le serveur. La chaleur de l’alcool me monte aux joues d’un coup. Je fais quelques pas et retourne danser en faisant le vide dans ma tête. Je repère un type qui se trémousse. Brun, bien foutu, belle gueule. Pas de copine en vue, il a l’air seul. Plus je le regarde et plus il me plaît. Je vais tenter le coup, au pire je me prends un râteau, au mieux c’est le début d’une belle histoire d’amour... et entre les deux, un moment de plaisir qui me remontera un peu le moral. Avant de me lancer, j’oriente mon visage là où j’ai laissé Rory. À mon grand étonnement, elle n’est plus à cet endroit. Je la cherche des yeux. Où est-elle ? Soudain, mon cœur loupe un battement puis s’emballe comme un fou. Je me fige. Mes prunelles viennent de percuter un regard assassin, celui d’Alexander Greene. Assis sur un des hauts tabourets du bar, il tient dans sa main droite un verre de whisky et dans l’autre une cigarette. Pantalon noir, chemise blanche au col défait. Il tire sur sa clope en me fixant. Fumer ici est interdit, mais il ne s’en prive pas. Un sentiment de malaise m’envahit. C’est bien la dernière personne que j’ai envie de voir ce soir. Réflexion faite, ce n’est pas tout à fait la dernière, non, la dernière vient tout juste de le rejoindre au bar.
Linda Smith.
Ma salope de cheffe est là aussi, fringuée en jupe rouge et débardeur blanc. Elle s’adresse au serveur, puis approche sa tête du PDG pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. En réponse, il lui caresse le dos en souriant. Je ne crois pas qu’elle m’ait vue. En tout cas, pas encore. Les voir me donne envie de vomir. Pour faire passer cette nausée subite, je prends une grande inspiration puis relâche l’air de mes poumons. Combien y a-t-il de probabilités pour que je tombe nez à nez avec ces deux connards ? J’ai vraiment la poisse, putain ! Je détourne mon attention de ce couple maudit.
— Ah, enfin !
Je sursaute et découvre que c’est Rory qui vient de poser ses paumes sur mes épaules.
— Je te cherchais ! me gronde-t-elle.
— Désolée, je..
— Ça va ? T’as pas l’air bien.
— Je viens de voir mes patrons.
— Quoi ? Où ça ? Ici ? T’es sérieuse ?
— Ouais, ils sont au bar.
Telle une girouette, elle oscille immédiatement son minois dans leur direction. J’en fais autant et découvre que mon boss est désormais levé tandis que ma cheffe se dandine sensuellement devant lui. Il la reluque avec intérêt et ne bouge le bras que pour boire une gorgée ou fumer.
— C’est ton direlo ce mec ? La vache, Amanda, c’est un sacré morceau ! Et cette pétasse veut se le faire, ça se voit comme le nez au milieu de la figure !
— Elle se l’est déjà fait, je pense !
Rory explose de rire. Elle se remet à danser, sourire aux lèvres. Je l’imite en douceur en jetant par moment des œillades vers les deux enculés. Sorti de je ne sais où, un gars approche de Greene pour lui parler à l’oreille puis s’en va aussitôt. Ce dernier le suit, mais avant de partir, il vide le fond de son verre, écrase son mégot, puis colle ma patronne afin de lui lâcher quelques mots. Elle se retrouve seule, et ça ne l’empêche pas de continuer à bouger au rythme de la musique. J’essaie de suivre des yeux l’autre connard, mais le perds rapidement dans la foule.
— J’ai envie de pisser ! Tu viens ? hurle ma coloc.
Parfois, j’ai le sentiment qu’elle me prend pour sa mère. Elle a tout le temps besoin que je l’accompagne dans ses moindres mouvements. À seize ans, j’avais une copine comme ça dans ma classe, elle me suivait partout, je pensais qu’elle tenait à moi et qu’elle me considérait comme une véritable amie, mais l’année suivante on a été séparées et je n’ai plus eu de ses nouvelles. Je la croisais souvent à la sortie des cours, accompagnée d’une autre fille. Les seules fois où j’ai tenté de la contacter, elle m’a mis des vents. J’ai compris que c’était fini quand j’ai cherché à lui parler et qu’elle m’a sorti qu’elle n’avait pas le temps. Ensuite, il y a eu ma soi-disant meilleure amie qui s’est tapé le gars qui m’avait dépucelée et dont j’étais tombée amoureuse. Léo et elle sont restés quelques mois ensemble, ce qui m’a d’autant plus blessée et écœurée. Si je ne souhaite plus me faire des amies aujourd’hui, c’est parce que l’amitié m’a fait trop souffrir. Voyant que je n’ai pas envie de me rendre aux W.C., Rory me regarde avec déception puis se décide à y aller. Je la suis des yeux et culpabilise de la voir s’engouffrer seule dans la foule.
Fait chier !
Finalement, je me résous à la suivre, au risque de perdre de vue le beau gars que je convoitais avant l’arrivée de mes boss. Ma gentillesse est une conne, elle pense toujours aux autres avant de penser à moi. Je ne sais pas quelle heure il est, mais il y a plus de monde que tout à l’heure. J’ai du mal à me frayer un chemin sans gêner les gens que je croise. Je perds Rory des yeux. Dans cette marée humaine, c’était inévitable. Soudain, une main agrippe la mienne, m’empêchant d’avancer. Furieuse, je me tourne, prête à engueuler le mec bourré qui vient de me toucher. C’est un choc qui bouleverse toute ma personne. Celui qui me retient en otage, c’est Jake Spencer.
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