Faceless lies (French Edition)
Chapitre 15
Je déteste les lundis et celui-ci ne déroge pas à la règle. Me lever du lit a été si pénible que je suis d’une humeur massacrante aujourd’hui. J’ai passé une bonne partie de la nuit à fantasmer sur Jake et à me masturber par la même occasion. Parfois, je me surprends moi-même à avoir autant de pensées lubriques. Je m’assis à mon bureau, après avoir balancé un bonjour auquel aucun de mes collègues présents ne répond. Ce manque de politesse de leur part a pour conséquence de m’énerver jusqu’à ce que je finisse par admettre que j’aurais pu faire l’effort de rendre ma voix un peu plus audible et chaleureuse à mon arrivée dans l’open space. Je constate que mon voisin de labeur n’est pas encore là. Est-ce qu’il est en retard ou a-t-il donné sa démission ? Je suis sûre que personne à part Smith et moi ne remarquera son absence. Mon ordinateur enfin allumé, je commence par ouvrir la messagerie afin de lire mes mails. Une dizaine s’affichent en gras dans la boîte de réception, mais l’un d’eux me fait sursauter. Il a été envoyé par Alexander Greene à huit heures dix-sept. Qu’est-ce qu’il veut ? Ignorant tous les autres messages, je clique dessus. Il s’ouvre. Putain ! Je suis convoquée à neuf heures et demie dans son bureau. Mon cœur s’emballe aussitôt et mon corps se saisit d’angoisse. Est-ce qu’un client s’est plaint de moi ? Est-ce que c’est à cause de mon retard de l’autre jour ? A-t-il l’intention de me virer ? Cet entretien me met tellement en panique qu’il m’est impossible de faire quoi que ce soit de productif en l’attendant. Dès neuf heures et quart, je me lève de mon bureau, puis arpente les couloirs jusqu’au secrétariat de Greene. Je me présente à son assistante qui me notifie que je suis en avance et qui me demande de patienter. Anxieuse, je prends place sur une chaise située à côté du mur et pose mes paumes sur mes genoux autant pour les essuyer que pour me donner une contenance. Lorsque Janet saisit son téléphone, je comprends que mon heure a sonné. Elle avertit son patron de ma présence, puis repose le combiné avant de m’informer que je peux entrer. C’est l’estomac noué que je m’introduis dans la pièce. La secrétaire referme derrière moi, car je suis dans un tel état de stress que j’ai oublié de le faire. J’ai l’impression d’être prise au piège dans la cage du lion. Il est là, assis à son bureau, les mains jointes devant son menton. Son regard glacial me dévisage avec tant d’insistance que je ne lâche qu’un bonjour monsieur.
— Bonjour, mademoiselle Carter, asseyez-vous, je vous prie, m’intime-t-il après avoir posé ses bras à plat.
J’obéis à son ordre sans broncher. Tendue, je fixe mes pieds, puis coince une mèche de cheveux derrière mon oreille avant de lever le nez. Rebelote, nos prunelles se croisent. Ses yeux bleus sont comme des lames d’acier. Elles me transpercent d’une façon dérangeante et déstabilisante. D’autant plus qu’il ne dit rien. J’entremêle mes doigts gelés sur mes cuisses. Le velours de ma jupe noire les réchauffe et me procure un peu de réconfort. Depuis la dernière fois, une pile de dossiers s’est formée devant lui. Il y a toujours son stylo, celui qu’il m’avait proposé pour écrire ma lettre de démission. Il est vêtu d’une belle chemise blanche nouée au col par une cravate grise et sa veste de costume est accrochée sur l’un des bras du porte-manteau.
— Vous avez l’air tendue.
— Un peu...
— Je vous impressionne tant que ça ?
— Il y a juste que... je ne sais pas pourquoi vous m’avez fait venir.
— Vous avez un problème avec la politesse, mademoiselle Carter ?
— Euh... pardon ?
— L’autre jour, je vous ai surprise à arriver sans dire bonjour à vos collègues.... et à ce qu’il paraît ce n’est pas la première fois. Vous entrez dans mon bureau sans me tendre la main...
— Oui... pardonnez-moi, ce n’est pas volontaire, je suis...
— Ce n’était pas volontaire samedi soir non plus ? Vous avez bien remarqué ma présence, pourtant.
Les yeux écarquillés, je me fige. Je m’attendais à tous les reproches possibles sauf à celui-là. En réponse à mon mal être visible, un rictus amusé s’affiche au coin de ses lèvres.
— Je ne voulais pas vous déranger, j’argumente.
— Vous ne m’auriez pas dérangé, mademoiselle Carter.
À mon grand étonnement, il se met debout et attrape un paquet de cigarettes qui traîne à côté de son clavier. A-t-il l’intention de fumer ici, alors que c’est interdit de le faire sur son lieu de travail sauf dans les espaces réservés à cela ? Il contourne son bureau. En passant, il appuie sur l’interrupteur d’un appareil rectangulaire que je prenais pour un radiateur soufflant, mais qui semble finalement être un purificateur d’air. Il allume sa clope à l’aide d’un briquet qu’il pose, avant de se poster juste en face de moi, le cul appuyé contre le rebord de son bureau. Il tire une bouffée qu’il expire ensuite en direction de l’absorbeur de fumée.
— J’ai été surpris de vous croiser dans cet endroit. Je ne pensais pas que vous étiez du style à fréquenter ce genre d’établissement.
En quoi ça le regarde ? De quoi il se mêle ?
L’arrogance de sa question et de sa posture me dérange.
— Vous envisagez de me mettre un avertissement, parce que je suis allée en discothèque ? Vous auriez préféré que je passe la nuit à travailler ?
Il pouffe de rire et tape sur son tube afin d’en faire tomber la cendre dans le cendrier en verre qui se trouve près de la pile de dossiers.
— Je n’ai pas l’intention d’aller jusque-là, et vous avez bien le droit de prendre du bon temps en dehors de vos heures de travail.
— Cela me rassure.
— Vous devriez apprendre à être un peu plus sociable avec vos collègues, cela dit.
Il marque un point, je reconnais que je ne cherche pas du tout à m’intégrer ni à lier des amitiés au sein de l’entreprise, mais je ne vais pas me forcer si je n’en ai pas envie. Il ne vaut mieux pas le contredire, cependant.
— Je tâcherai de faire des efforts.
— De quels genres ? Vous seriez prête à aller jusqu’où... pour satisfaire mes exigences ?
Sa question à double sens, puis sa façon de me fixer en même temps qu’il tire sur sa cigarette me déstabilisent complètement. Je ne sais pas quoi lui répondre. Intriguée, je le dévisage.
— Levez-vous, mademoiselle Carter. Je voudrais vous montrer quelque chose, précise-t-il en se tournant légèrement afin de fouiner dans un tas de papier.
Rassurée, je me redresse et m’avance à côté de lui vers son bureau. Il pose un mail imprimé devant moi. Je rive les yeux dessus.
— Ce prospect souhaiterait une présentation de notre entreprise, m’informe-t-il.
— Euh... C’est le travail d’un commercial.
— Je sais bien, mais j’aimerais voir de quoi vous êtes capable.
Interloquée, je le regarde en froissant les sourcils. Je n’ai aucune envie d’aller sur le terrain. Si je l’avais voulu, j’aurais demandé à changer de poste.
— Ce n’est pas dans mes fonctions, je ne suis qu’assistante.
— Vous n’avez pas d’ambition ? C’est une bonne occasion de faire vos preuves.
— Je ne souhaite pas devenir commerciale.
— Et que souhaitez-vous dans ce cas ?
— Euh... je ne sais pas.
— Il n’y a pas un poste qui vous fait... envie ? me demande-t-il en écrasant son mégot.
Sa question m’interpelle. Ce type est vraiment étrange. Il me fait des reproches, et la minute d’après me laisse miroiter une promotion. Mon esprit se met à réfléchir à cette éventualité. Gagner plus d’argent me tenterait bien. Perdue dans mes pensées, je me ressaisis tout à coup en me rendant compte qu’il est à présent debout à côté de moi. Je me tourne vers lui et réalise à quel point sa prestance est impressionnante. Je sens mes joues s’empourprer chaudement.
— Si vous souhaitez un travail plus valorisant... ça peut... s’arranger...
Soudain, retenue au niveau du poignet, ma main gauche est amenée lentement vers son sexe. Qu’est-ce qu’il est en train de se produire ? J’en suis tellement choquée que je mets quelques secondes à réagir. J’oppose une résistance et tente de me libérer, mais il resserre son emprise et tire sur mon bras. Ma mâchoire est comme anesthésiée, je n’arrive pas à lui dire d’arrêter. Crispée, je le fixe. Ses prunelles sont avides de sexe. Mes doigts vont bientôt le toucher et je n’en ai pas envie. Dans un instinct de survie, je prends conscience que ma main droite est libre. Avec elle, je le gifle de toutes mes forces. Son visage s’en retrouve dévié sur le côté. À son expression, je vois qu’il en est aussi surpris que moi, il en a même relâché mon poignet. Réalisant que je viens de frapper mon patron, je ne sais pas quoi dire, j’ai peur de sa réaction, et cette crainte est si viscérale que je ne reste pas une minute de plus et m’en vais sur-le-champ. À vive allure, j’arpente les couloirs jusqu’à l’open space, et m’assois aussitôt.
— Bonjour, Amanda.
Je sursaute. C’est mon voisin qui est finalement arrivé pendant mon absence. Je le dévisage, encore sous le choc de ce qui vient de se passer.
— Ça va ? s’enquit-il.
— Euh... oui, oui... bonjour.
Non, en fait ça ne va pas du tout ! Je viens de gifler mon patron — et il l’a bien mérité — mais j’ai aucune envie de me faire virer à cause de ce connard ! J’en reviens pas de ce qui vient de se produire. Ce type est si arrogant qu’il n’a aucune limite et se croit tout permis ! Quel fumier !
À cause de cet incident, j’ai stressé toute la journée, terrifiée à l’idée qu’il me convoque. Smith me regardait bizarrement par moment, mais ce n’est pas inhabituel venant d’elle.
À présent, il est l’heure pour moi de m’en aller, hors de question que je reste une minute de plus. J’éteins mon ordinateur, range mon bureau, puis attrape mon sac. Lorsque j’accroche l’anse à mon épaule, je baisse les yeux sur mon haut blanc moulant. C’est peut-être ça qui l’a excité.
Non, mais ça va pas ? Qu’est-ce que je suis en train de faire ? De lui trouver des excuses ? Quelle conne !
Je traverse l’open space en lâchant un au revoir sans attendre de réponse de personne. Je suis la première à partir, cela fait mauvais genre, mais je m’en fiche. Cette fois j’ai une bonne raison pour ne pas avoir envie de rester davantage. J’arpente les couloirs en direction de l’ascenseur. Arrivée devant, j’appuie sur le bouton d’appel et poirote. Lorsque la porte s’ouvre enfin, je m’y engouffre. Dans mon dos, je sens que quelqu’un est entré en même temps que moi. Je me retourne et à cet instant la terreur me liquéfie sur place. Les yeux écarquillés, je découvre avec horreur que Greene me fait face. La cage se referme. Il appuie sur la touche indiquant le rez-de-chaussée, puis son visage pivote vers moi en même temps que son regard assassin. Instinctivement, je me recule. Mon dos se colle contre la paroi. À hauteur de mon ventre, mes doigts se serrent sur la bandoulière de mon sac. Un rictus amusé se dessine au coin de ses lèvres.
— N’ayez pas peur, je n’ai pas l’intention de vous faire de mal, mademoiselle Carter.
Je n’ai pas peur, je suis terrifiée. Il passe ses doigts sur sa joue gauche. Elle est légèrement rougie.
— Vous avez une sacrée poigne, mine de rien. Je suis navré de ce qui est arrivé, je n’aurais pas dû. Je vous présente mes excuses.
Il est sincère ?
— Vous n’auriez pas dû, en effet.
— Cela ne se reproduira pas. Vous avez ma parole.
L’envie me démange de le menacer de porter plainte s’il recommence, mais le fait qu’il soit mon patron me réfrène. Je ne tiens pas à me retrouver à la rue, sans emploi, et puisque ses excuses semblent sincères, je lui laisse le bénéfice du doute. S’il le voulait, il pourrait aisément me licencier pour insubordination, ce serait sa parole contre la mienne, et contrairement à moi, il en porte la trace sur la gueule comme preuve.
— On fait la paix ?
Sa demande m’interpelle. Il me tend soudain la main pour me proposer une poignée. Après une longue hésitation, j’approche la mienne de la sienne afin de les réunir. Du fait des circonstances, le contact est étrange. Ses doigts glissent ensuite afin de nous désunir. Il reste sur ma peau la douceur de son geste. La porte s’ouvre au douzième étage. Greene se place à ma droite pour laisser entrer une séniore vêtue d’un tailleur gris.
Du coin de l’œil, je l’observe. Il a glissé ses mains dans ses poches, dégageant ainsi les pans de sa veste vers l’arrière. Je ne peux m’empêcher de porter mon regard sur l’endroit qu’il avait voulu me faire toucher. L’ascenseur s’arrête enfin à destination, après avoir pris en chemin deux autres personnes. Je suis la dernière à sortir de la cabine. Mon patron disparaît dans le groupe.
Il est parti sans me dire au revoir.
En y pensant, je suis surprise d’en être presque déçue. Je traverse le hall et pousse un soupir en passant devant les baies vitrées. Il pleut à verse et je n’ai pas de parapluie.
Super ! Je vais être trempée de la tête au pied !
J’attends un peu à l’intérieur au cas où il y aurait une accalmie. Voyant que celle-ci ne vient pas, je me décide enfin à sortir. L’eau commence à mouiller mes cheveux et crible mon crâne. Je m’engage sur le trottoir et suis le chemin jusqu’à chez moi. Soudain, une voiture ralentit à ma hauteur. C’est une berline noire. Je tourne ma tête dans sa direction. La vitre s’abaisse me laissant apercevoir le visage de Greene.
— Montez, je vous ramène chez vous.
— Ça ira, merci.
— Il pleut à torrents. Ne soyez pas sotte.
— Je me sécherai en arrivant chez moi.
— Si vous ne montez pas, je vous licencie.
— Quoi ? Vous n’avez pas le droit !
— Je plaisantais.
— Ce n’est pas drôle ! Ça ne me fait pas rire !
— Vous avez de quoi payer le médecin si vous tombez malade ?
Je reconnais qu’il sait y faire pour être dissuasif et il n’a pas l’air de vouloir lâcher l’affaire. Dois-je accepter ou refuser ? Les véhicules derrière lui klaxonnent, mais il semble ne pas s’en soucier. Finalement, agacée par ce tintamarre et par son insistance, je décide de céder et contourne sa voiture pour prendre place côté passager. J’espère ne pas avoir à le regretter. L’intérieur de son auto est luxueux et confortable avec son tableau de bord en palissandre verni et ses sièges en cuir noir.
— Attachez-vous !
— Ah oui...
Je tire la ceinture de sécurité et la boucle.
— Vous n’avez pas l’habitude de monter dans une voiture, on dirait.
— En effet...
— Si vous étiez commerciale, vous pourriez prendre des cours de conduite payés par la boîte et avoir un véhicule de fonction.
— Vous êtes du genre têtu, non ?
— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
— Le fait que vous insistiez pour tout.
— Je dois admettre que vous avez raison.
J’esquisse un sourire, fière d’avoir fait mouche, et à cet instant nos regards se croisent. Je détourne aussitôt le mien et le focalise sur la route. Je me rends soudain compte qu’il tourne au bon moment.
— Vous ne me demandez pas où j’habite ?
— Vous avez changé d’adresse récemment ?
— Non...
— Dans ce cas, c’est la même que sur votre feuille de paie, non ?
— Oui... Vous connaissez les adresses de tous vos employés par cœur ?
— Non, de quelques-uns seulement, et vous en faites partie. J’ai également eu l’occasion de voir votre CV. C’est dommage de ne pas être allée au bout de votre cursus scolaire.
— J’avais besoin de travailler.
— À cause de la mort de vos parents ?
— Oui...
Il se rappelle de ce que je lui avais confié lors de mon entretien. Il a une bonne mémoire, décidément.
— Ils vous ont laissé des dettes ?
— Ils n’avaient pas d’assurance vie ni de mutuelle, rétorqué-je en fixant tristement le paysage qui défile par la fenêtre.
— Je suis étonné que vous ayez obtenu ce poste sans certification. Radcliffe a eu pitié de vous ?
Sa pique me fait lever les yeux au ciel. Je m’empresse de lui répondre.
— Un ami de mon père le connaissait.
— Vive le piston !
Je suis contrariée d’apprendre qu’il s’est renseigné sur moi. Désormais, il détient un bon motif pour me licencier s’il me juge incompétente dans ma fonction.
La voiture s’immobilise. Nous sommes arrivés devant chez moi. Je détache aussitôt ma ceinture de sécurité, prête à m’enfuir.
— Merci de m’avoir ramenée.
— Il n’y a pas de quoi, mademoiselle. Bonne soirée.
Nos regards se croisent, tandis que j’ouvre la portière. Je suis soulagée qu’il n’ait rien tenté de déplacé cette fois. Lorsque je pénètre dans le hall, les pneus de son bolide crissent annonçant un départ en trombe. Arrivée à l’appart, je m’affale sur le canapé. Rory travaille de jour cette semaine, mais ne sera là que dans une heure. Je me demande si je dois lui parler de ce qui s’est passé avec Greene. Soudain, l’envie d’appeler Jake me saute à l’esprit, mais je ne tiens pas à ce qu’il s’imagine que tout est joué d’avance. Être trop collante ou trop rapide, c’est le meilleur moyen de faire fuir un mec !
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