Faceless lies (French Edition)
Chapitre 3
Sur le chemin pour rentrer chez moi, mes pas s’arrêtent sur le pont où ma vie aurait pu se terminer hier soir. Je pose mes mains sur la rambarde et me mets sur la pointe des pieds en me penchant légèrement. Curieusement, je n’ai pas le courage de sauter cette fois. En regardant l’eau devenue noire par le reflet de la voûte céleste, j’ai l’impression de suffoquer. Mes doigts se contractent et mes jambes tremblent. Je me recroqueville et reste là, prostrée pendant au moins cinq bonnes minutes à fixer le vide comme si mon cerveau s’était déconnecté. Soudain, un crissement se fait entendre derrière moi. On dirait celui de freins à disque usagés.
— Ça va, mademoiselle ? demande une voix masculine.
Je me retourne et aperçois une voiture de police dont le conducteur vient d’ouvrir la portière. Il en sort en me considérant avec inquiétude.
— Oui... ça va.
— Vous êtes sûre ? On ne dirait pas, répond-il en s’approchant.
— Oui, j’ai juste... j’ai juste fait un petit malaise, mais ça va maintenant.
Arrêté face à moi, il me fixe d’un air sceptique. Ses yeux brillent d’un vert intense et les traits de son visage sont rassurants. Il ne semble pas être le genre de flic à abuser de son pouvoir outre mesure. Il est même plutôt craquant avec ses cheveux châtains courts coiffés en pétard. Je m’étonne d’ailleurs qu’il ne porte pas de casquette avec son uniforme.
— Je peux voir votre carte d’identité ?
— Euh... oui...
Étonnée par sa demande, je fouille dans mon sac avec hésitation et finis par la lui tendre. Tandis qu’il la détaille, mon attention se porte instinctivement sur l’étui noir à sa ceinture qui contient son arme. Je relève les yeux aussitôt. Est-ce par peur ? Je ne sais pas, mais voir son flingue me met mal à l’aise. Sur sa chemise noire à manches courtes est accroché un badge avec son nom et l’initiale de son prénom : J. Spencer. Lorsqu’il me rend ma carte, nos doigts s’effleurent. J’en ressens des frissons, mais ils sont agréables. Je n’ai pas eu de contacts physiques depuis la mort de mes parents. Plus de tendresse, plus de câlins réconfortants, ni de je t’aime. Et ma dernière relation sexuelle remonte à mon année d’université avec ce connard de Léo qui m’a trompée.
— Montez dans la voiture, je vous ramène chez vous.
— Hein ?
Je le fixe, interloquée.
— Montez, je vous ai dit.
Il tourne les talons et se dirige vers son véhicule. C’est un flic et il vient de me donner un ordre. Je me fige. Dois-je obéir ? Et si je ne le fais pas, qu’est-ce qui va se passer ? Mon pied droit s’avance, puis le gauche. Le robot que je suis devenue se met en pilotage automatique. Je n’ai pas envie de savoir ce qui va se produire si je refuse. Je contourne le SUV Ford estampillé Police et ouvre la portière côté passager. J’y prends place, intimidée. C’est la première fois que je monte à côté d’un flic, mignon qui plus est.
— Attachez votre ceinture.
— Ah oui, pardon ! Où avais-je la tête ?
Je m’exécute en forçant un sourire de circonstance. Au fond de moi, je suis impressionnée par la situation et par l’habitacle qui fourmille de technologie. Le flic programme mon adresse sur l’écran fixé au tableau de bord. J’en profite pour observer sa main droite. Elle est belle, musclée et ses veines sont saillantes. On dirait presque une sculpture. Je l’imagine me caresser avec volupté et mon bas-ventre s’en émoustille. Je regarde ailleurs tandis qu’il se met à démarrer.
— Vous comptiez sauter ? demande-t-il soudain sans détacher ses yeux de la route.
— Euh... non... je...
— Vous n’avez pas l’air en forme.
— J’ai eu une dure journée. C’est tout.
— Au point de vous tenir sur un pont et d’avoir envie de regarder par-dessus la rambarde ?
Son visage se tourne un bref instant vers moi et nos regards se percutent. Je rive le mien aussitôt vers la vitre de ma portière. Que répondre à ça ? Que je me suis arrêtée pour admirer l’endroit où j’ai failli mourir hier soir ?
La voiture s’immobilise près de ma résidence et je sens des doigts glisser sur ma tempe puis venir ranger une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Je risque un œil vers ce type dont je ne sais rien, mis à part qu’il est policier et qu’il se nomme Spencer. Il est tourné vers moi, la main gauche appuyée sur son volant tandis que celle de droite caresse ma joue avec tendresse. L’intensité de ses prunelles me fait perdre tous mes moyens. Que dois-je faire ? Qu’est-ce qu’il veut, au juste ?
— Euh... je... merci de m’avoir ramenée.
J’ouvre la portière et m’enfuis comme une voleuse. Mon cœur bat à toute vitesse. Je suis complètement déstabilisée par ce qui vient de se passer ou plutôt par ce qui aurait pu se passer si j’étais restée dans la voiture.
Je pénètre dans le hall de mon immeuble et allume l’interrupteur avant de me diriger vers la boîte aux lettres que j’ouvre avec ma clé. Elle n’est pas vide, il y a quelque chose. Lorsque je le prends et le tourne, ma respiration se bloque instantanément en reconnaissant mon écriture et ces quelques mots :
À vous qui n’êtes plus là.
Cette enveloppe, c’est celle qui contient ma lettre d’adieux. Je m’empresse de l’ouvrir, mais il n’y a rien à l’intérieur. Qu’est-ce que ça veut dire ? La lumière finit par s’éteindre automatiquement. Je me dirige à l’aveuglette vers l’interrupteur pour la rallumer, mais mon bras ne l’atteint pas. Il est retenu par une main tandis qu’un corps, celui d’un homme, se plaque contre mon dos. Je sursaute. Un souffle chaud vient mourir au creux de mon cou et la chaleur d’une joue se colle contre ma tempe par-derrière.
— C’est moi qui ai gardé votre lettre, Amanda, murmure une voix suave.
Je me fige, tétanisée. Un frisson parcourt mon échine et mon rythme cardiaque devient fou au point de louper plusieurs fois la cadence.
— Pourquoi avez-vous fui ? Je vous fais peur ? chuchote-t-il.
Je l’ai fui ? Est-ce le flic qui m’a ramenée ? Je n’ai pas entendu la porte s’ouvrir, il est passé par l’issue de secours ?
— Qui... qui êtes-vous ? demandé-je pétrifiée.
— Celui qui vous a sauvé, hier soir...
L’émotion me traverse. Celui qui n’a pas hésité à sauter dans l’eau froide pour m’empêcher de me noyer se trouve derrière moi. Sa main droite qui retient toujours mon poignet le fait s’abaisser, et celle de gauche glisse sur mon ventre avec sensualité. Il m’enlace par-derrière et ce contact charnel me réconforte alors qu’il provient d’un parfait inconnu. Un inconnu à qui je dois la vie, cependant. Il m’a sauvée, moi. Je sens son torse athlétique contre mes omoplates. Et quand je me rappelle que la veille il a enlevé mes vêtements mouillés pour m’habiller d’une de ses chemises et qu’il m’a vue ainsi nue, ma poitrine se tend, malgré moi. Tout mon corps en frémit. Une fragrance boisée mélangée à une odeur de cigarette s’insinue dans mes narines et m’enivre. Je me dissuade que c’est le policier de tout à l’heure et ça me fait mouiller aussitôt. À moitié dans les vapes, je m’abandonne totalement et mes fesses viennent se plaquer contre son bassin. Je sens sa verge à travers le tissu de son pantalon. C’est tellement excitant que j’en avale ma salive. Avec volupté, sa main gauche amorce une lente descente en direction de mon bas-ventre. C’est complètement dingue, mais j’ai brusquement envie qu’il me prenne. J’ai besoin de me sentir vivante et de vibrer dans une euphorie de plaisir. Je ne tiens plus et brûle d’impatience. D’un mouvement, je recule davantage. Sa respiration se saccade et la mienne s’exacerbe. Son sexe se durcit contre mes fesses. Quel dommage que des tissus les séparent ! Prends-moi, j’en viens à penser. Devant tant d’audace, je ne me reconnais plus. Suis-je devenue folle ? Sa paume glisse sensuellement sur ma jupe vers mon entrejambe, pendant que sa main droite presse mon sein du même côté. En réaction, mon vagin se resserre de lui-même prêt à convulser de plaisir à la moindre intrusion. Je ferme les yeux en haletant à demi-mesure, en proie à ce fantasme, quand soudain un bruit de klaxon au loin me sort de mes pensées libertines. Je m’avance contre le mur afin de me libérer de cette étreinte sauvage. Lorsque je retrouve mes esprits et que je me tourne, je constate que le gars a disparu. La honte m’envahit. Qu’est-ce qui m’a pris ? Et si c’était un vieux pervers hideux et pas ce flic ? Le dégoût me donne envie de vomir. Ma culotte trempée m’indispose. Je presse l’interrupteur et la lumière s’allume dans le hall. Aussitôt, je me rue vers les escaliers que je monte quatre à quatre avant de m’enfermer dans mon appart.
— Rory ? T’es là ?
Pas de réponse. J’en conclus que ma coloc est déjà partie travailler. Une fois de plus, je me retrouve seule, livrée à moi-même, alors que j’ai viscéralement besoin de quelqu’un. Si seulement, je pouvais au moins adopter un chat pour me tenir compagnie et m’offrir un peu d’amour, mais Rory est allergique aux poils. Une question me foudroie l’esprit. Et si ce gars était toujours dans les parages ? Je me précipite dans ma chambre qui donne sur la rue. Postée devant la fenêtre, je scrute chaque recoin, chaque véhicule garé, mais rien ne bouge. Une voiture passe. Elle est blanche. Est-ce que c’est la sienne ? Comment savoir ? Je soupire. Pourquoi je ne me suis pas retournée quand j’en avais l’occasion ? J’aurais pu le voir. Pourquoi je ne lui ai pas demandé son nom ? Merde, quelle conne ! Tout à coup, un véhicule de police emprunte la route. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au croisement. Est-ce que c’est celui de ce flic ? J. Spencer. J comme Justin ? Jason ? Je passe en revue tous les prénoms commençant par J qui me viennent à l’esprit. Certains me font sourire, d’autres m’horripilent. J’essaie de comparer sa voix avec celle de mon sauveur, mais impossible d’être sûre que c’est la même. Comment différencier un murmure de séduction d’une voix franche ? Si c’est le même homme, c’est quand même une étrange coïncidence qu’il soit revenu sur ce pont au moment où je m’y trouvais. Ce n’en est peut-être pas une, justement. Il a peut-être provoqué cette rencontre. Celui qui m’a sauvée a eu mon sac entre les mains avec à l’intérieur ma lettre d’adieux, mes papiers d’identité, mon badge du boulot, et pire encore il a eu mes clés et est entré chez moi. Et s’il avait laissé un micro ou une caméra pendant que j’étais inconsciente ?
Ma respiration se coupe. Cette pensée me pétrifie. Je tente de me raisonner. Il n’aurait pas eu le temps d’installer tout ça... enfin, je crois. Dans le doute, j’allume la lumière et commence à fouiller les moindres recoins de ma chambre puis de la salle de bains. Au bout d’une demi-heure, je souffle de soulagement. Il n’y a rien de suspect.
Exténuée, je me rends dans la cuisine et sors une barquette de brandade de morue du congélateur. Je la fais chauffer dans le four micro-ondes et ne prends même pas la peine de la déverser ensuite dans une assiette ni de l’accompagner d’une salade. Un verre d’eau et voilà, mon repas du soir est prêt. Après avoir allumé la télé, je me cale dans le canapé et commence à manger. Les images défilent à l’écran, mais je n’y prête que peu d’attention. Au lieu de ça, je me remémore cette journée pleine de stress et d’angoisse, mais également riche en émotions. Je me mets à rêvasser. J’aimerais tellement que mon sauveur soit ce beau policier.
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