Faceless lies (French Edition)
Chapitre 18
— Mademoiselle Carter !
J’ouvre une paupière, puis l’autre.
Qu’est-ce que....
Je sursaute et me redresse brusquement, réalisant que je suis assise en face de Greene dans le jet privé.
— Vous avez le sommeil lourd, cela fait au moins deux minutes que j’essaie de vous réveiller, soupire-t-il en me toisant par-dessus l’écran de son ordinateur portable.
— Ah ? J’ai dormi ?
— Oui, vous avez même ronflé.
Je blêmis d’un coup.
— Je plaisante, s’amuse-t-il. Nous arrivons bientôt.
Je souffle, agacée. D’une main, je déverrouille ma tablette. Elle affiche onze heures trente-trois. J’étais en pleine lecture d’un article sur une des sociétés que nous allons rencontrer demain et je me suis endormie comme une masse... devant le grand patron. Cette pensée me provoque des suées. Quelle honte ! Je me hâte de finir de lire. Peu de temps après, l’avion amorce une descente. Alexander Greene ferme son notebook et le range dans son attaché-case rempli de documents. Je le regarde faire. Il n’y a pas à dire, ce type est vraiment beau. Ses mains aux veines saillantes, sa silhouette musclée, ses iris bleu océan, ses cheveux bruns bien fournis, sa belle gueule de bad boy.... dommage que ce soit un connard, c’est presque du gâchis. Je jette un œil à mon téléphone. L’envie me prend d’envoyer un message à Jake, puis je me ravise. Comment réagirait-il s’il apprenait que je vais passer deux jours à New York avec mon boss ? Il se ferait des films. Et s’il est du genre jaloux maladif, il me larguerait. Je commence à extrapoler toutes sortes de scénarios et en viens à la conclusion qu’il vaut mieux que j’évite de le contacter aujourd’hui. Si je le fais et qu’il demande à me voir ce soir, je serai obligée de refuser et il le prendra mal en plus de se poser des questions. Et puis, au début d’une relation, il est préférable de garder une certaine distance. Les gars ont tendance à fuir, quand ils sentent qu’une nana est trop mordue d’eux. Suis-moi, je te fuis. Fuis-moi, je te suis.
Après l’atterrissage, une limousine vient nous chercher avec nos affaires pour nous amener à l’hôtel où nous passerons la nuit. Lorsque les portes automatiques s’ouvrent, ma bouche les imite. J’hallucine devant le luxe qui me claque aux yeux. Blanc, rouge et doré sont les trois couleurs de ce lieu féerique. Le carrelage est si lumineux que j’arrive presque à me voir dedans. J’accompagne Greene qui avance jusqu’au comptoir recouvert de dorure derrière lequel une belle jeune femme brune habillée en tailleur rouge l’accueille avec un large sourire.
— Bonjour, j’ai réservé une suite au nom d’Alexander Greene.
— Bonjour, monsieur Greene. Voici vos clés.
Après avoir vérifié la réservation dans son registre, elle lui tend une carte magnétique noire avec le numéro 404 de couleur or marqué dessus. Ils s’échangent les politesses de rigueur et lorsque le grand patron amorce un départ une question m’interpelle brusquement.
Et moi ?
Avec inquiétude, mes prunelles effectuent un aller et retour entre Greene et la réceptionniste. Paniquée, je le rattrape, tandis qu’il se dirige vers l’ascenseur puis presse le bouton d’appel une fois devant.
— Attendez ! Et ma chambre ?
— Ah ! J’ai pris une suite pour deux, lâche-t-il en disparaissant dans la cabine qui vient de s’ouvrir.
QUOI ?
Abasourdie, j’ouvre de grands yeux ronds, puis entre à mon tour avant que les portes ne se referment.
— Comment ça vous avez pris une suite pour deux ?
— Vous avez très bien compris, mademoiselle Carter, rétorque-t-il.
— Mais je n’ai pas envie de partager une chambre. Ce n’était pas prévu, vous ne m’en avez pas informé !
— Rassurez-vous, elle sera suffisamment grande pour nous deux.
— Mais...
— C’est tout ce qu’ils avaient de disponible. Nous n’avons pas d’autre choix.
J’hallucine ! Le cauchemar continue. Je suis persuadée qu’il l’a fait exprès. Lorsque la porte de l’ascenseur s’ouvre au quatrième étage, Greene en sort tandis que je reste dans la cabine, en état de choc. Il est hors de question que je passe la nuit dans la même pièce que ce type. Je préfère encore dormir dehors sur un banc.
— Attendez de la voir au moins, avant de vous faire du souci pour rien.
Nos prunelles se fixent. Je détourne les miennes, contrariée par cette situation qui échappe à mon contrôle. Il soupire.
— Je tâcherai de vous trouver une autre chambre dans un hôtel voisin d’ici ce soir. Allons, ne faites pas l’enfant et sortez de cet ascenseur. Nous allons devoir déjeuner avec un client tout à l’heure. Profitez de la demi-heure qu’il nous reste pour vous rafraîchir un peu dans ma suite, argumente-t-il d’une voix rassurante.
Méfiante, je finis malgré tout par avancer et par le suivre dans le couloir. Le sol est recouvert d’une moquette rouge, les murs sont blancs et les portes peintes en doré. Il glisse le badge dans la serrure électronique et la chambre 404 s’ouvre. Il entre et pose sa veste de costume ainsi que son attaché-case sur un canapé camel en forme de U. Je reste sur le seuil et ce qui me frappe en premier c’est la grandeur de la pièce qui ressemble à un luxueux salon aux lignes épurées. Au mur sur la gauche, un immense écran plat est accroché. Sur la droite, j’aperçois un buffet mini bar et une porte qui donne sans doute accès à la chambre. Lorsque je dirige à nouveau mon attention sur Greene, il ouvre la fenêtre coulissante de la baie vitrée qui me fait face et sort sur le balcon. Il fait quelques pas sur la gauche en tentant d’allumer avec un briquet une cigarette coincée entre ses lèvres. Le fait qu’il s’isole me décontracte un peu et j’ose entrer. J’ai envie de faire pipi depuis un moment déjà et je ne peux plus tenir. Déterminée, je traverse la pièce et pousse la porte. J’avais vu juste, c’est une chambre spacieuse avec un dressing et surtout deux grands lits. Les voir me provoque un haut-le-cœur. Hors de question que je dorme ici dans la même pièce que ce gars. Par terre, un gigantesque tapis de couleur crème posé sur la moquette beige m’invite à enlever mes escarpins. Ce que je fais aussitôt. Mes pieds nus s’enfoncent dans le moelleux du revêtement touffu. Quelle agréable sensation ! Sur le côté, j’aperçois la salle de bains dont l’accès est ouvert. Je m’y faufile et pousse un soulagement en voyant la cuvette des toilettes. Je me rue dessus après avoir fermé la porte à double tour et posé mon sac par terre. Tandis que je vide ma vessie, j’en profite pour admirer la pièce où le blanc prédomine. La robinetterie, quant à elle, est dorée, mais je doute que ce soit de l’or. Il y a une grande cabine de douche, deux lavabos avec un large miroir et même un jacuzzi. Tout cet étalage me confirme que Greene aime l’argent. La petite commission finie, je tire la chasse d’eau, puis me lave les mains en regardant mon reflet dans la glace. Je constate que mes cernes ont disparu et que mes yeux sont brillants, sans doute le résultat de ma sieste dans l’avion. Sur la paillasse de l’évier, il y a plein d’échantillons divers. Du parfum, du gel douche, du shampoing, du savon. Le genre de cadeaux qu’on a envie de piquer en souvenir, mais dont on ne se servira pas une fois ramené chez soi. Lorsque je reviens dans le salon, Alexander Greene est toujours sur le balcon. En plus de fumer, il est au téléphone et accompagne ses paroles par des mouvements du bras. Il me fait presque penser à un Italien. Je remarque qu’il a pris soin de refermer la vitre afin de s’isoler. Intérieurement, je souris à l’idée d’aller verrouiller le loquet pour le bloquer dehors. Curieuse, je jette un œil au minibar, il y a des boissons, mais également de quoi grignoter.
Oh ! Un paquet de cacahuètes ! Il y a même du pop-corn ! Putain...
Mon ventre se met à gargouiller, mais je me dis que ce n’est pas raisonnable. J’entends le coulissement de la vitre et lève le nez vers elle. Mon regard entre en collision avec celui de mon patron. Mon cœur en sursaute. Visiblement, il a fini son appel et sa clope. Son visage semble marqué par l’énervement. Il vient vers moi. Qu’est-ce qu’il veut ? J’ai fait une bêtise ? Je n’aurais pas dû fouiller ? Un rictus se forme au coin de sa bouche.
— Arrêtez de me regarder comme si vous aviez fait une connerie, Carter.
Surprise, je cligne des paupières, puis coince une mèche derrière mon oreille en détournant mes yeux des siens. Il ouvre la porte du frigo et en sort une bouteille.
— Vous devriez prendre un bain pour vous détendre un peu... ou boire une gorgée de whisky. Vous en voulez ?
— Non, merci, ça ira.
Il saisit deux verres dans le placard et en remplit un à moitié. Dans l’autre, il verse juste un fond, puis le pousse vers moi. Mes prunelles passent du liquide à Greene.
— Je n’en veux pas, je n’aime pas ça.
— Je suis sûr que vous n’en avez jamais bu.
— Je n’aime pas l’alcool.
— À vingt-deux ans, vous n’avez pas dû avoir l’occasion d’en boire souvent.
— Qu’est-ce que vous en savez ?
— Vous n’êtes encore qu’une gamine.
Ce type me tape sur les nerfs. Agacée par ces propos, j’empoigne le whisky et le bois d’une traite avant de claquer le récipient sur le comptoir. Immédiatement, je ressens une vive chaleur dans ma gorge. Elle se répand partout, même sur mes joues. J’ai envie de tousser, mais je me retiens. Voyant mon mal être, mon patron en jubile. Un large sourire sur les lèvres, il me toise avec délice, avant de boire à son tour. Habitué à l’alcool, il ne rencontre aucune difficulté et me défie même des yeux avec assurance. Il tourne les talons et s’en va s’asseoir sur le sofa. C’est viscéral, je déteste ce type !
Quelqu’un entre soudain par la porte demeurée entrouverte. C’est un jeune domestique qui apporte nos bagages et les dépose dans la chambre. Greene le remercie et lui file un billet tout droit sorti de son portefeuille qu’il a récupéré de la doublure de sa veste restée sur le dossier du canapé. Vu la réaction du larbin, le geste est généreux, ce qui me surprend. Il s’en va, non sans avoir exprimé sa gratitude à Greene une bonne dizaine de fois.
Le déjeuner avec le directeur de Galasco se passe très bien. Avec brio, je vante les mérites de notre société et mets en avant ce que j’avais lu sur la sienne. Bien sûr, c’est Greene qui parle le plus, mais je ne suis pas en reste, je m’épate moi-même de ma répartie. À la fin du repas, je me dis que j’ai eu raison de ne pas taper dans les apéritifs du mini bar. Avec tout ce que je viens d’ingurgiter, cela aurait été de trop. Notre invité nous quitte devant le restaurant après avoir déclaré qu’il avait hâte de travailler avec nous.
— Félicitations, mademoiselle ! Vous avez été brillante, me lance mon patron.
Je décroche mon regard de la voiture qui emmène notre futur client pour le poser sur Alexander. Son compliment et la façon dont il me fixe me déstabilisent. Je le remercie timidement, le nez baissé. Mes joues s’empourprent malgré moi.
— La présentation chez Scalio est dans trois heures. Ce qui nous laisse le temps de vous trouver une tenue descente pour la réception de ce soir.
La cérémonie d’inauguration... je l’avais complètement oubliée, celle-là !
— Je suis obligée d’y aller ? Je ne suis pas à l’aise dans ce genre d’événement.
— Ça ne durera pas longtemps, rassurez-vous.
Sa paume se pose soudain affectueusement dans mon dos pour m’inviter à avancer. Mon cœur en sursaute et mes jambes se mettent à bouger. Il l’enlève aussitôt, mais la chaleur de son contact reste présente quelques secondes encore. Il hèle un taxi qui nous dépose ensuite devant une luxueuse boutique de prêt-à-porter. Une vendeuse se présente à nous pour nous saluer.
— Bonjour, cette jeune femme aurait besoin d’une tenue de soirée, annonce-t-il.
Elle me demande de la suivre, ce que je fais sans traîner. Nous nous arrêtons devant une cabine d’essayage. Avec un mètre-ruban, elle s’applique à prendre mes mensurations, puis me dit de l’attendre là. Je cherche mon patron des yeux et l’aperçois avec son téléphone plaqué sur l’oreille. Il est vraiment à fond dans son boulot. À cet instant, je réalise que je ne me suis pas renseignée du tout sur lui. Peut-être que sur internet, je trouverai quelque chose d’intéressant, un compte Facebook avec des photos, un LinkedIn avec les articles qu’il a likés ou commentés. Je me surprends à envisager cela. Qu’est-ce qui me prend de vouloir en apprendre plus sur lui ? Simple curiosité sans doute. La vendeuse revient avec les bras chargés de fringues qu’elle accroche ensuite sur la tringle d’un portant, puis me présente deux longues robes à la même forme, l’une rouge, l’autre vert pomme.
— Laquelle voulez-vous essayer en premier ?
— Euh... je préférerais quelque chose de sombre, s’il vous plaît. Je n’ai pas trop envie d’attirer l’attention sur moi avec des couleurs vives, vous comprenez...
— Ah ? Oh, oui bien sûr ! Je comprends !
Elle repose ces tenues-là et me tend une robe noire que quelques fils brillants rendent scintillante. Elle a l’air moulante, mais j’hésite à faire la difficile face au doux sourire de la commerçante. Je crains qu’elle finisse par me trouver chiante.
— Je vais l’essayer.
— D’accord.
Je prends le vêtement puis me réfugie dans la cabine en veillant à bien refermer le rideau derrière moi. J’ôte ma jupe grise et mon chemisier blanc cintré, avant d’enfiler la robe. Celle-ci me colle au corps, mais la matière du tissu est agréable. Fendue sur le côté, elle arrive juste au-dessus du genou. C’est surtout le haut qui m’embarrasse un peu. À l’arrière, il y a une large ouverture qui laisse apparaître mon dos nu, et devant une encolure bateau sans manches et des fronces font ressortir le galbe de ma poitrine. Je ne pourrais pas mettre de soutien-gorge en dessous.
— Ça va, mademoiselle ? demande la vendeuse.
J’ouvre le rideau et avance avec hésitation, en observant également mon reflet dans le grand miroir fixé sur le mur.
— Eh bien, je ne sais pas trop...
— Oh, elle vous va à merveille !
— Vous trouvez ?
Au moment où je tourne la tête dans sa direction, j’aperçois Greene dans mon champ de vision. Il est toujours pendu au téléphone près de l’entrée de la boutique, mais son attention est rivée sur moi. Sa façon de me reluquer me perturbe. J’ai l’impression qu’il me déshabille du regard. Heureusement qu’il est séduisant, j’aurais du mal à le supporter venant d’un vieux croulant libidineux.
— Je la trouve magnifique sur vous. Vous voulez quand même en essayer une autre ?
— Je ne sais pas trop... Vous n’avez pas quelque chose de moins... sexy ?
— Oui, bien sûr.
Après deux nouveaux essayages, je sature. Finalement, mon choix se porte sur la première robe. Avec les autres, j’avais l’impression d’être une grand-mère, elles ne me plaisaient pas du tout, en plus d’être mal coupées. Je me rhabille puis fais part de ma décision à la vendeuse. Elle me quitte pour aller à la caisse. Je récupère mon sac et la suis. Greene qui a fini sa conversation téléphonique vient à ma rencontre.
— Ça s’est bien passé ?
— Oui, très bien, merci.
— Parfait.
Nous nous arrêtons au comptoir. La commerçante qui a rangé ma tenue de ce soir dans une boîte rectangulaire met cette dernière dans un cabas en papier qu’elle me tend. Elle annonce ensuite le prix à payer. Deux-cent-vingt dollars. Estomaquée, j’ouvre de grands yeux ronds. Je comprends mieux pourquoi celui-ci n’est pas inscrit sur l’étiquette du vêtement et qu’il y a juste un code barre et une pastille de couleur. Greene ne semble pas étonné d’un tel montant et sort sa carte de paiement. Elle est noire, c’est une black card, ce qui indique qu’il est pété de tunes et qui a pour effet de faire trembler la main de la vendeuse lorsqu’elle la saisit pour l’insérer dans le terminal. Elle le tend ensuite vers lui pour qu’il tape son code et je vois à ses yeux pétillants qu’elle le trouve charmant. Nous sortons du magasin.
— Vous avez besoin d’une paire de chaussures pour aller avec ? interroge Greene.
— Non, ça ira, merci à vous.
Ses prunelles se braquent sur les miennes. Le soleil donne au bleu de ses iris des reflets cristallins. Mon bas ventre s’en émoustille, ce qui me trouble. Je détourne le visage en me raclant la gorge.
Merde, ressaisis-toi ! Ce type est ton patron, il a dix ans de plus que toi et en plus c’est un con ! Pense à Jake à la place !
J’ai hâte que ces deux jours se terminent et de pouvoir rentrer chez moi. Courageuse, j’affronte à nouveau son regard.
— Il nous reste du temps. Nous pourrions en profiter pour me chercher une chambre comme prévu...
— Je suis navré, mais j’ai passé plusieurs coups de fil et il n’y en a aucune de disponible dans les environs.
— Mais...
— De quoi avez-vous peur, mademoiselle Carter ?
— Je n’ai pas peur. C’est juste que...
— Que ?
— J’ai besoin de tranquillité, c’est tout.
Il pouffe de rire. Sa réaction m’horripile. À croire qu’il est stupide ou qu’il fait exprès de ne pas comprendre. Énervée, je plonge la main dans mon sac afin d’en récupérer mon portable.
— Laissez tomber, je vais en chercher une toute seule.
— Comme vous voulez... Vous avez les moyens, j’espère ?
Je le regarde, stupéfaite. Que dois-je en penser ? Que si je prends une chambre à part, je devrai la payer, alors qu’il est riche et que moi j’ai à peine de quoi finir le mois ? Ce n’est pas possible, je n’en ai pas les moyens.
Il me laisse soudain en plan pour héler un taxi. Lorsqu’il s’engouffre à l’intérieur, je panique, je ne sais pas comment rentrer à l’hôtel toute seule, je n’ai fait attention à aucune adresse. Je range mon téléphone rapidement et monte à mon tour à l’arrière du véhicule. Pendant tout le trajet, il m’ignore. J’ai l’impression qu’il a mal pris le fait que j’insiste pour faire chambre à part. Dans un sens, c’est comme si je l’accusais de ne pas être capable de se tenir vis-à-vis de moi. Le taxi nous ramène devant l’hôtel. Il y a encore deux heures à tuer avant le rendez-vous, mais alors que je descends de la voiture avec le sac contenant ma robe, je remarque que Greene reste assis. Il me tend la carte de la chambre. Étonnée, je la saisis.
— Vous ne venez pas ?
— Non, je vais passer voir une de nos clientes.
— Ah...
Une cliente ?
— Et... j’irai seul à la représentation de Scalio.
— Ah bon ? Mais je...
— Je passerai vous chercher vers dix-neuf heures pour la cérémonie d’inauguration.
— D’accord. Entendu...
Songeuse, je regarde le taxi s’éloigner. Je ne sais pas quoi penser de la réaction de Greene. Est-il vexé ? Déçu ? Énervé ? Je devais aller à un rendez-vous avec lui dans l’après-midi, et finalement, non seulement il ne veut pas que je vienne, mais en plus il va voir une cliente entre-temps. J’ai perdu tous les points que j’avais gagnés pendant le déjeuner. Dépitée, je me dirige vers l’hôtel, puis y entre avant d’aller m’enfermer dans la chambre. Il me reste au moins quatre heures avant la réception de ce soir. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Je laisse tomber l’idée de chercher un autre endroit où passer la nuit. Au pire, je dormirai dans le salon ou je ferai nuit blanche. Je m’affale sur le canapé et tout à coup l’idée me vient de tenter d’en savoir plus sur Alexander Greene. J’ouvre l’Ipad pro qu’il m’a donné et commence par taper son nom dans la barre de recherche de Google. Je suis surprise de constater que plusieurs articles de presse économique parlent de lui et de sa réussite dans le milieu des affaires. Il détient trois entreprises en plus de celle où je travaille. Je comprends mieux pourquoi il est toujours pendu à son téléphone et rarement présent à son bureau. Grâce à son Facebook, j’apprends qu’il est célibataire, qu’il a beaucoup voyagé et qu’il y a plusieurs femmes qui apprécient les photos de ses séjours. Il a énormément de contacts, même des célébrités. Je me rends compte que ma vie est minable comparée à la sienne. Après de nombreuses recherches, je finis par tomber sur un article un peu plus personnel, extrait de la presse people. Je découvre qu’il aime les animaux notamment les chiens, qu’il est fils unique — ça ne m’étonne guère — et qu’il a perdu sa mère lorsqu’il avait dix-huit ans, des suites d’un terrible accident dans lequel son père a été mis en cause pour violence conjugale avant d’être innocenté. Je ferme mon Ipad, l’esprit chamboulé par ces dernières trouvailles. Et si je me trompais sur son compte ? S’il n’était pas le sale type que je crois qu’il est ? Je regarde l’heure et soupire. Pour passer le temps, je file dans la salle de bains et fais couler de l’eau dans le jacuzzi. Je suis dans une chambre de luxe et je m’ennuie, autant en profiter pour me détendre un peu. C’est tellement agréable que j’y reste un bon moment. Par la suite, je déguste quelques chips devant la télé. Il n’y a rien d’intéressant alors je ne cesse de zapper. À dix-huit heures vingt, j’éteins le poste, il faut que je me prépare avant le retour d’Alexander Greene. Devant le miroir de la chambre, j’enfile la robe et me tourne pour l’admirer. Elle est vraiment jolie et met mon corps en valeur, mais peut-être un peu trop à mon goût.
Merde !
Je râle en voyant que le tissu du vêtement n’est pas aussi épais que je le pensais. Lorsque mes seins pointent, cela se voit et impossible de porter un soutien-gorge avec ce dos nu. Je ramène mes cheveux par-devant, ils sont suffisamment longs pour les dissimuler en partie. Quelqu’un sonne à la porte. Je sursaute. C’est probablement Greene. Affolée, j’ai envie de me cacher dans un trou de souris, puis je me ressaisis et souffle un bon coup avant d’aller ouvrir. C’est bien lui. Nos yeux se croisent. Les siens sont brillants. Sûrement est-ce dû à la surprise de me voir déjà vêtue pour la cérémonie. Je le laisse entrer, puis referme derrière lui.
— Vous êtes déjà prête ?
— Oui... euh...
— Elle vous va très bien.
— Merci...
Je pince mes lèvres en rougissant et triture mes doigts sur mes hanches, mal à l’aise.
— Je vais prendre une douche, annonce-t-il en déposant son attaché-case et sa veste de costume sur le canapé.
— Euh... d’accord... Vos rendez-vous se sont bien passés ?
— Très bien.... Et vous, vous ne vous êtes pas trop ennuyée ? demande-t-il en retirant sa cravate.
Comme un rat mort !
— J’ai eu de quoi m’occuper, souris-je.
Il commence à déboutonner sa chemise blanche et la vision du sillon de peau de son torse me fait déglutir. Il pivote subitement ses talons pour se diriger vers la chambre tout en continuant son déshabillage. Lorsqu’il y pénètre, j’ai le temps de voir son dos complètement débarrassé du vêtement qui le recouvrait et cette vue me fait presque tourner de l’œil. Les battements de mon cœur s’accélèrent. Il vient de défaire sa ceinture. Aussitôt, je tourne le dos.
Il peut pas fermer la porte, bon sang ?
Je saisis mon téléphone et scrute l’écran en m’asseyant sur le retour du sofa. La nervosité me gagne quand j’entends la douche fonctionner. Je l’imagine nu et ça me met terriblement mal à l’aise. Quelques minutes plus tard, il réapparaît vêtu d’une nouvelle chemise blanche qu’il n’a pas fini de boutonner et du même pantalon noir. Une bonne odeur d’eau de toilette l’accompagne et ses cheveux sont légèrement mouillés. Sa cravate pend autour de son col défait, dans l’attente d’être nouée. Il ouvre le placard du mini bar et se sert un fond de whisky.
— Vous en voulez un peu ?
— Euh... oui, juste un fond.
J’ai hésité à refuser. À force de le contrarier sans arrêt, j’ai peur qu’il finisse par m’en garder rancune ou par me trouver coincée, déjà qu’il me considère comme une gamine, ce n’est peut-être pas la peine d’en ajouter. Je me lève et m’approche du comptoir où le verre qu’il vient de me servir m’attend. Je le porte à mes lèvres et en avale une gorgée. En levant mon nez, je constate que Greene me dévisage en buvant. À quoi est-ce qu’il pense en me reluquant de la sorte ? Nous partons ensuite à la cérémonie d’inauguration des nouveaux locaux de la société Timexia qui fabrique et commercialise des montres de luxe. Il y a tellement de personnes bien habillées que je ne regrette pas ma tenue. J’aurais eu l’air d’une pouilleuse, autrement. Des femmes lancent des œillades vers mon patron et des hommes dans ma direction. Je passe souvent au buffet pour me restaurer de petits fours. Ils sont délicieux, je n’en ai jamais mangé d’aussi savoureux. Un serveur me propose une flûte de champagne. La gorge sèche, je l’accepte volontiers. Il n’y a rien d’autre à boire de toute façon. Alexander Greene me présente plusieurs clients, puis me laisse de temps en temps pour en saluer d’autres. Plus je suis avec lui, plus je m’habitue à sa présence, même si son arrogance m’énerve toujours. Lorsque je le vois rire avec une femme, je ne peux m’empêcher de les épier avec insistance.
Cela fait presque trois heures que nous sommes là et la tête commence à me tourner un peu. Je ne sais pas si c’est l’alcool ou tout ce monde qui me tape sur le système. Ne tenant plus, je me réfugie vers la sortie de secours laissée ouverte, puis m’y faufile. Enfin au calme, je m’adosse contre le mur et ferme les paupières quelques instants en soufflant de soulagement. Je donnerais n’importe quoi pour rentrer chez moi. J’en ai tellement marre d’être dans cette ville et à cette soirée.
— Ça ne va pas, mademoiselle ?
J’ouvre les yeux et tourne mon visage. C’est Greene qui semble inquiet de mon état.
— Ça va... je ne suis pas trop habituée à ce genre de mondanité, c’est tout.
— J’en ai fini de toute façon. Nous allons rentrer.
— D’accord. Avec plaisir !
— Venez.
Je me décolle du mur et fais quelques pas afin de regagner la grande salle. Nous la quittons après avoir salué quelques personnes. Mon patron appelle un taxi qui ne tarde pas à arriver et j’en suis soulagée, je n’aurais pas pu tenir une minute de plus. Les gens, les fêtes, la foule, ce n’est vraiment pas mon truc. Greene m’ouvre la portière et lorsque je m’engouffre dans le véhicule une caresse effleure mon dos nu. Ce sont ses doigts. Mon épiderme en réagit instantanément et tout mon corps est parcouru d’un frisson agréable. Il monte à son tour et instinctivement, je le fixe. Lorsque nos regards se croisent, mon cœur fait un bon. Je sens que la fatigue a pris possession de mon corps et que j’ai du mal à maîtriser mes émotions. Mes joues chauffent.
— Vous avez l’air fatiguée...
— Oui, c’est le cas... J’ai hâte de rentrer.
— Je comprends.
Le trajet m’est pénible. J’ai du mal à garder les paupières ouvertes. Heureusement, nous arrivons vite. Je lâche mon sac en entrant et me débarrasse de mes talons hauts. Quel bonheur de poser enfin mes pieds à plat ! Ne tenant plus debout, je m’assois sur le canapé et me masse la nuque quelques secondes. Du coin de l’œil, je remarque que Greene a enlevé sa veste et sa cravate. Il déboutonne son col.
— Je déteste aussi ce genre de mondanité, déclare-t-il.
— Ah bon ? Je pensais que vous adoriez cela.
— Absolument pas ! Vous avez au moins apprécié le buffet de ce que j’en ai vu.
Je pouffe de rire. Il s’assoit à côté de moi pour enlever ses chaussures.
— Je crois que j’ai un peu trop bu aussi.
— Vous n’avez pas l’air saoule, pourtant.
Nous échangeons un regard. J’ai encore toute ma lucidité. Néanmoins, la chaleur qui consume mon corps et le léger tournis qui perdure sont dus à l’alcool, je pense, sans compter la fatigue qui m’entraîne presque dans un état second. Soudain, Greene tend son bras vers moi et ses doigts glissent sur ma nuque tandis qu’il effleure mon cou.
— Vous vous massiez à l’instant, vous avez mal ?
Son contact inattendu me trouble tant, que j’en reste sans voix. Sa façon de me fixer avec insistance me perturbe. Les pulsations de mon cœur deviennent incontrôlables. Il penche subitement son corps vers moi faisant reculer mon buste contre le dossier du canapé. Son souffle s’écrase contre mon oreille. J’en frissonne. Qu’est-ce qu’il est en train de se passer ? Sa paume se pose brusquement sur mon sein qu’il empoigne tandis que son pouce tourne autour de la partie la plus sensible qui durcit instantanément. Ma respiration s’exacerbe. J’envisage de le repousser, mais en même temps c’est comme si je n’en avais ni la force ni l’envie. Il est si sensuel dans ses gestes que j’en perds tous mes moyens. Je sens soudain une main glisser sur ma cuisse et se frayer un chemin jusqu’à ma culotte. Une pression sur mon clitoris me provoque un spasme. J’en pousse un gémissement, malgré moi.
— Vous êtes toute mouillée.
Mais à peine ai-je ouvert la bouche dans l’intention de le contredire qu’il pince ma carotide. Des frissons me parcourent l’échine. Peu à peu, ses doigts me pénètrent avec douceur puis rudesse. Ceux-ci sont noyés, prouvant que j’ai menti. Ma conscience martèle mon esprit. C’est mon patron, il ne faut pas, je sors avec Jake. Je dois le repousser. Mais les caresses qu’il me prodigue me font tellement de bien que je n’arrive pas à lui dire d’arrêter. Son autre main sort mon sein du vêtement et l’englobe. Ses lèvres viennent happer l’extrémité et sa langue tourne autour. Le plaisir que j’en éprouve est immense. Je me cambre en arrière en haletant. Il me fait presque mal en le suçant, j’en pousse un gémissement à la limite du cri et soudain mon intimité convulse. Je viens de jouir.
Greene se redresse et se lève, rictus aux lèvres.
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