Faceless lies (French Edition)

Calista Janeret · Chapitre 5 sur 26

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Faceless lies (French Edition)

Chapitre 4

 

— Qu’est-ce que c’est que ce torchon ? s’écrit madame Smith en me fusillant du regard.

Plantée devant moi, elle jette le dossier de candidature de l’appel d’offres sur mon bureau. Celui qu’elle vient de traiter de torchon alors que j’ai mis des heures à le faire hier. Son attitude et ses mots me frappent le cœur avec une telle violence que j’ai envie de pleurer, mais je me retiens. Hors de question de verser une larme devant cette pétasse ! Au lieu de ça, je fronce les sourcils, prête à me défendre.

— J’ai passé toute la journée dessus. Je suis même restée jusqu’à vingt et une heures trente pour le terminer.

— Eh bien, dites donc ! Autant de temps pour un résultat aussi médiocre ! crache-t-elle.

— Il faut au moins trois jours pour préparer un tel dossier ! Vous m’avez laissé à peine quelques heures, alors que ça fait deux mois que vous étiez au courant de cette affaire !

— Quand on est à un poste tel que le vôtre, il faut savoir travailler dans l’urgence. Ce que vous ne savez visiblement pas faire, mademoiselle Carter ! Peut-être serait-il temps de changer de métier ! Vous n’avez pas les compétences pour celui-là !

Son venin craché, elle tourne les talons et quitte l’open space. Mon regard croise ceux de mes collègues. Ces lâches s’en détournent aussitôt. Je ne m’attends à aucun soutien de leur part de toute façon. Smith a instauré une ambiance si mauvaise au sein du service commercial que personne n’ose jamais la contredire. Nous travaillons constamment dans l’angoisse de subir ses remarques blessantes et de perdre notre job. Ceux qui ont la chance de pouvoir partir de cet enfer la saisissent quand ils en ont envie et démissionnent. Mais d’autres, comme moi, n’ont pas d’autres choix que de subir et de prier pour ne pas être licenciés. Mes yeux marqués par la tristesse se posent sur le dossier qu’elle m’a presque jeté en pleine gueule. Il est le fruit de tant d’investissement de ma personne, de tant d’heures de travail. Tout ça pour rien au final, il va finir à la poubelle. Cette idée m’écœure, puis l’écœurement laisse place à la haine. Mes pensées divaguent tout à coup. Je me vois le rouler en tube, puis frapper Smith avec, avant de le lui faire bouffer. Imaginer ma cheffe avec mon dossier enroulé dans sa bouche à la manière d’une oie qu’on gave par un entonnoir est si jouissif que je laisse échapper un rire malgré moi. Aussitôt, je pince mes lèvres afin de mettre un terme à mon expression joviale, puis observe à droite et à gauche, stressée. Il ne manquerait plus que quelqu’un aille lui balancer qu’il m’a vue rigoler juste après m’être fait engueuler. Certains sont prêts à tout pour gagner des points et entrer dans ses bonnes grâces. Pire que des chiens qui feraient n’importe quoi pour obtenir une caresse. Je baisse la tête sur mon clavier, puis me remets à bosser.

La matinée passe. Curieusement, Smith n’est pas réapparue depuis notre altercation, alors que d’ordinaire elle est sans arrêt derrière nous à longueur de journée à nous surveiller ou à nous donner des ordres. Son absence me travaille. À croire que cette pétasse me manque, mais la réalité est malheureusement bien plus flippante. À force d’être persécuté par quelqu’un, on finit par devenir sa marionnette... Et qu’est-ce qu’une marionnette sans son maître pour la faire bouger ? J’en suis à ce point et cette prise de conscience soudaine m’effraie. Alors que j’avale une bouchée de mon sandwich, celle-ci transite douloureusement dans mon œsophage. Il faut que je sorte de cette relation professionnelle toxique, mais comment faire ? Je ne peux pas me permettre de perdre mon emploi. Un boulot de serveuse ou de caissière me permettrait tout juste de payer ma part du loyer et ma bouffe, mais pas le reste. Si je n’avais pas autant de dettes, j’arriverais à m’en sortir sans difficulté. Assise sur le banc devant la fontaine du petit parc, je lève le nez vers le building où se trouve mon bureau. Dire que c’est grâce à mon père que j’ai eu ce travail. Les larmes me montent aux yeux en pensant à lui. Je le revois, allongé en salle de réa, entouré de tubes et plongé dans un sommeil dont il ne s’est jamais réveillé. Ces souvenirs me font mal, si mal. Je les chasse de ma tête en focalisant mon attention sur ma canette que je saisis. Je la porte à mes lèvres et bois plusieurs gorgées d’eau gazeuse. Dans un éclair d’instinct de survie, une résolution s’impose à moi.

Il faut que je parle au big boss. Je vais lui demander de me changer de poste. Peut-être qu’il acceptera... et si ça marche, je n’aurais plus à supporter cette pétasse de Linda Smith !

Remontée à bloc, je me lève du banc et jette le restant de mon repas dans la poubelle en ferraille qui se trouve à côté. Je sais, c’est du gâchis de nourriture, mais de toute façon, il était devenu indigeste. Je finis ma boisson d’une traite, avant de me débarrasser du récipient en alu. Avec détermination, j’entre dans l’immeuble puis dans l’ascenseur qui m’amène jusqu’au cinquante-huitième étage. La porte s’ouvre, mais cette fois au lieu de me rendre dans l’open space du service commercial, je me dirige vers le bureau du PDG. À mesure que je m’en approche, les battements de mon cœur s’accélèrent, ma respiration devient saccadée, mes jambes semblent s’engourdir. Mes paumes sont subitement moites, je les essuie contre ma jupe. Serrer une main pleine de sueur n’est pas agréable et mieux vaut éviter ce désagrément à monsieur Radcliffe. Il a le même nom de famille que l’acteur qui joue Harry Potter. Je me dis que c’est peut-être un signe du destin en fin de compte, et qu’il va réaliser mon rêve comme s’il avait une baguette magique. Arrivée devant sa secrétaire, Janet Thomson, je m’arrête. Elle détourne sa tête blonde de son écran et me fixe, intriguée.

— Oui ? C’est pour quoi ?

— Bonjour, je viens voir monsieur Radcliffe, s’il vous plaît.

— Vous aviez rendez-vous ?

— Euh non, mais c’est... c’est pour une urgence, on va dire...

— Dans ce cas, voyez avec votre responsable.

C’est justement ma responsable, le problème.

— Il faut que je parle à monsieur Radcliffe, c’est très important.

Elle me dévisage comme si je lui demandais la lune puis pousse un long soupir avant de me répondre sèchement.

— Il n’est pas là.

— Ah, d’accord... Il est en rendez-vous à l’extérieur ou n’est pas encore revenu de sa pause déjeuner, je présume. À quelle heure je peux repasser pour lui parler, à votre avis ? Vers quatorze heures ?

— Je ne sais pas. Je ne peux pas vous dire. Désolée.

D’un seul coup, ma détermination retombe comme un soufflé au fromage, et ça pue tellement que ça craint. J’étais pleine d’espoir et de courage, mais tout s’effondre. Qui sait si je retrouverai plus tard mon audace ? Dépitée, je rebrousse chemin, sans même dire au revoir à la secrétaire. Pour me donner bonne conscience face à ce manque de respect de ma part, je me dis qu’elle-même n’a pas pris la peine de me saluer à mon arrivée, alors nous sommes quittes. Je retourne à mon poste. Dans l’open space, mon voisin est déjà là, son micro-casque sur la tête. Tandis que je m’assois, deux commerciaux entrent en bavardant. Ils parlent d’un de nos clients qu’ils qualifient de con et se mettent à rire. Pathétique. Les autres arrivent. À treize heures dix, tout le monde est présent pour la reprise. Trois quarts d’heure plus tard, toujours pas de madame Smith. Qu’est-ce qu’elle fout ? Je ne suis pas la seule à trouver cela bizarre. Mes collègues se regardent les uns les autres comme des moutons perdus sans leur berger. Je les imite. Soudain, l’un d’eux se risque à soulever la question que tout le monde se pose.

— Quelqu’un sait où est madame Smith ? J’ai un document à lui faire signer.

Les non fusent, puis une voix féminine fait la différence en nous apportant quelques infos croustillantes.

— Elle est partie vers neuf heures trente et n’est pas revenue depuis. Il paraît que les responsables des autres services ne sont pas là non plus.

De plus en plus étrange... et le big boss est absent lui aussi. Qu’est-ce qu’ils mijotent, tous ? Une réunion ? D’habitude quand ils en font une, ils nous préviennent et vont s’enfermer ensuite dans la salle prévue à cet effet, pendant une heure ou deux.

Les discussions vont bon train, chacun extrapole de son côté et parle sans savoir

— Elle va sûrement revenir bientôt. Remettons-nous au travail. Si elle arrive et nous surprend à bavarder, on va tous se faire démonter ! lance mon voisin, inquiet.

Je le savais que c’était une couille molle, celui-là !

Personne ne contredit ses propos. On sait de quoi Smith est capable quand elle est en colère. Tout le monde se remet à bosser à la manière de collégiens disciplinés. Une demi-heure plus tard, celle que l’on espérait plus rapplique enfin. Elle tape dans ses mains nerveusement pour réclamer notre attention. Les traits de son visage sont marqués par le stress. Elle a l’air tendue.

— Réunion dans la grande salle ! Maintenant !

Mon cœur s’emballe. J’angoisse en imaginant que je vais être lynchée et licenciée devant tout le monde pour avoir foiré mon dossier. Et puis, je me raisonne en me disant qu’ils n’ont pas le droit de faire ça... mais le doute m’assaille. Le harcèlement moral est également interdit, et pourtant il sévit partout, souvent impunément.

 

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