Faceless lies (French Edition)
Chapitre 7
Il faudrait peut-être que vous songiez à démissionner... Je n’ai pas envie de payer une employée qui n’est bonne à rien... Si vous avez besoin de réconfort, mademoiselle, cela peut s’arranger...
Plus je pense à mon entretien avec Alexander Greene et plus j’ai l’impression d’avoir halluciné. Ce type est vraiment sans gêne ! Il se croit tout permis parce qu’il est le grand patron ? On dirait Smith ! Ils doivent bien s’entendre ces deux-là ! Qui se ressemble s’assemble ! Ma journée de travail terminée, je file aussi vite que l’éclair. Je ne reste pas une minute de plus dans cet enfer, pressée de rentrer chez moi. Avec de la chance, je vais pouvoir profiter un peu de la présence de Rory avant qu’elle aille bosser, et lui raconter mes déboires d’aujourd’hui. Même si elle a la fâcheuse tendance à ne pas être attentive à ce qu’on lui dit et à ne parler que d’elle, j’ai besoin de vider mon sac.
— Home sweet home, lâché-je à peine arrivée.
— Amanda ? Tu rentres déjà ? Ils t’ont foutu à la porte ou quoi ?
Vêtue de son pyjama et attablée devant son repas, ma coloc me dévisage d’un air surpris.
— Quand je fais des heures sup, je n’en ai aucun remerciement, et j’en ai ma claque ! Je suis partie à l’heure pour une fois.
— Ma pauvre, j’te comprends. Bienvenue au club ! s’exclame-t-elle avant de mordre dans son croissant.
Lorsque Rory bosse de nuit, il est rare qu’on puisse passer du temps ensemble, on ne fait que se croiser, car je fais toujours un peu de rab. Smith déteste qu’on quitte le boulot à l’heure pile ou qu’on arrive en retard, et ceux qui ont la mauvaise idée de le faire finissent par se prendre une réflexion désagréable ou des menaces. Par contre, elle, elle ne se prive pas de jouer avec ses horaires comme ça l’arrange. Évidemment, quand elle n’est pas là, elle a des taupes au sein du service qui lui balancent tout.
J’enlève mes escarpins, pose mon sac à main sur le canapé en passant, et me sers un expresso avant d’aller prendre place en face de Rory avec ma tasse. S’ensuit une longue séance de papotages. Bien sûr, j’omets volontairement de lui parler de mon excursion dans les eaux troubles du fleuve et de mon mystérieux sauvetage. Je n’ai pas envie qu’elle se sente coupable de quoi que ce soit ni qu’elle me sorte le genre de propos que l’entourage tient en de telles circonstances et qui résonnent plutôt comme des reproches de ne pas avoir suffisamment montré qu’on n’allait pas bien. Cependant, je me fais plaisir en critiquant ma cheffe et son attitude envers moi. Je lui raconte en détail le coup de l’appel d’offres. Rory me soutient en la traitant de connasse, et c’est jouissif de savoir que je ne suis pas la seule à le penser. J’enchaîne ensuite sur le départ de Radcliffe, sur monsieur Greene et mon entretien avec lui. Ma colocataire se montre aussi stupéfaite que j’aie pu l’être.
— Sérieux ? Il t’a proposé de coucher avec lui ?
— Il ne l’a pas dit clairement, il a juste proposé de me donner du réconfort si j’en avais besoin, mais a aussitôt précisé qu’il disait ça pour plaisanter.
— Dommage, s’il est aussi canon que tu le dis.
— Oh ! Rory, voyons !
— Ben quoi, il n’y a pas de mal à se faire du bien. Tu devrais profiter de la vie. Parfois, tu me fais penser à une mamie !
— C’est toi qui me dis ça ? Alors que tu passes ton temps libre à regarder Netflix et à faire du crochet.
— Le crochet, ça me détend ! Et pour Netflix, je n’y peux rien, je suis une accro de séries ! Toi, c’est la lecture, chacune ses passions ! Mais c’est vrai qu’on a tendance à s’encroûter à cause de nos boulots respectifs, on est tellement sous pression que quand on ne travaille pas on a besoin de se poser ! C’est décidé, samedi on va danser !
— Quoi ? Non, désolée, ça ne me dit rien du tout.
— Oh, mais tu n’as pas le choix. On y va ! Pas de refus possible !
Je soupire avant de boire une lampée de café. Je déteste aller dans ce genre d’endroit. La musique est si forte qu’on doit crier pour se faire entendre et qu’on finit la soirée complètement sourd. Sans parler des dragueurs tellement bourrés qu’ils ne se réalisent même pas qu’ils sont lourds.
— Allez, Amanda ! S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît.
La supplique exagérée de Rory réussit à me faire décocher un sourire. Je finis par accepter sa proposition, en espérant qu’elle l’oublie d’ici là. Quand il est l’heure qu’elle me quitte pour aller bosser, son départ laisse place à un grand vide. Ce silence, bien que reposant, m’oppresse. J’allume la télé et me prépare à manger. Mon repas terminé, je me dis que Rory a raison, je ne profite pas de ce que la vie peut m’offrir. Ce n’est pas étonnant si j’ai cherché à me l’ôter en sautant du pont. Depuis que mes parents sont morts, je n’ai plus goût à rien. Je ne m’amuse plus, je n’ai pas d’amis, pas d’animal de compagnie, pas de petit copain. Je perds mon temps à ressasser le passé. La semaine, mes journées se résument à travailler, manger et dormir. Et le week-end, c’est grasse mat, lecture, télé, la lessive, le ménage et les courses.
Super...
Je tourne la tête et scrute l’heure affichée sur le four. Il est vingt et une heures passées... L’envie de revoir Spencer, le beau flic, me titille. Peut-être que lui aussi partage ce sentiment... mais comment le saurais-je si reste là à broyer du noir ?
Allez, bouge ton cul, ma vieille !
Au lieu de laver la vaisselle, je fonce dans ma chambre pour me changer. J’enfile un legging anthracite, un t-shirt blanc moulant et ma paire de baskets. J’accroche un petit sac banane noir autour de ma taille pour y ranger mon téléphone, un paquet de Kleenex, puis j’y glisserai les clés de l’appart en partant. Un chouchou coincé autour de la main, je ramène mes cheveux bruns en arrière à l’aide de mes doigts et les attache en queue de cheval. Je vérifie mon maquillage dans le miroir de la salle de bains. Impec ! Me voilà prête pour aller courir, mais bien sûr ce footing improvisé n’est qu’un prétexte pour tenter de tomber sur Spencer. Je passerai sur le pont, puis m’y arrêterai pour souffler un peu. L’appréhension me taraude. Je serai probablement déçue s’il ne vient pas. Je commence à me dire que ce n’est pas une bonne idée, que je vais me fatiguer pour rien. Un soupir s’échappe de mes lèvres, malgré moi. Finalement, je me dirige vers la porte. Le plus dur est de se lancer ; une fois que c’est fait, tout devient plus facile. J’abaisse la poignée, et c’est parti ! Je passe le seuil et referme derrière moi. Après avoir descendu les escaliers, je jette un coup d’œil dans la boîte aux lettres pour la troisième fois de la journée, mais elle est vide. J’aurais aimé avoir un mot de celui qui m’a sauvée avant-hier soir... ou ma lettre. Qu’est-ce qu’il en a fait ? L’a-t-il gardée en souvenir de moi ou l’a-t-il jetée ? Pourquoi m’a-t-il rendu uniquement l’enveloppe ? Dire que j’avais l’occasion de lui parler hier soir. Je n’aurais peut-être pas à nouveau cette chance. Je n’ai même pas eu le courage de me retourner pour voir son visage. Je suis vraiment nulle ! J’ai l’intime conviction que le type qui m’a sortie de l’eau est Spencer, mais peut-être que je me trompe.
Pourquoi il m’a pas laissé un mot ou son numéro de téléphone, au lieu de partir comme un voleur ?
Irritée, je m’engage sur le bitume en serrant les poings, puis commence à courir. Étant donné l’heure, il fait nuit. Heureusement, les rues sont bien éclairées par les nombreux lampadaires qui s’y trouvent, et dans ce quartier on peut se promener tardivement sans crainte de se faire agresser. D’ailleurs, pendant mon trajet, je croise plusieurs personnes qui marchent dans le sens inverse du mien. Lorsque ce sont des hommes, je les dévisage tous sans exception, et d’autant plus à mesure que la distance qui me sépare du pont s’amenuise. Je me dis que l’un d’eux est peut-être mon sauveur. Un à un, je les passe en revue à la manière d’un défilé de concours. Celui-là est trop gros, un autre est trop petit... Et celui-ci ? Oh non, beurk ! Pas lui, il est moche ! Je me rends compte que mes exigences relèvent du fantasme. Je suis en train d’idéaliser ce mystérieux inconnu, d’en faire un héros, un Superman, et je l’imagine comme tel, uniquement parce qu’il m’a secourue, alors que si ça se trouve il ressemble plus à Quasimodo qu’à Clark Kent. Essoufflée, je m’arrête brusquement, après avoir constaté que je suis à l’endroit même où j’ai sauté l’autre soir.
Nous y sommes...
Je regarde autour de moi en vitesse. Personne. Une voiture passe. J’examine le conducteur, au cas où. Malheureusement, c’est une femme. La séance d’étirements que j’ai prévu de faire à cet endroit peut commencer. Après avoir soufflé un peu, je fléchis mes genoux puis me redresse. Je réitère ce mouvement une dizaine de fois. J’ai peut-être l’air con, mais je m’en fous. Ensuite, je bascule ma jambe droite en arrière, plaque mon bras contre mon dos et attrape ma cheville, le talon collé sur la fesse. Je tire vers le haut, une douleur foudroie ma cuisse et je sens que mes muscles chauffent. Cela fait un bail que je n’ai pas pratiqué de sport. Résultat, c’est presque une torture que je subis. Tandis que je change de pied, j’entends des bruits de pas rythmés. Quelqu’un court en cadence. Curieuse, je pivote la tête dans sa direction. C’est un gars, vêtu d’un short rouge et d’un débardeur noir qui mettent en valeur sa musculature prononcée. Il est blond et a une belle gueule de surfeur. Le genre de mec sexy qu’on aimerait bien rencontrer sur une plage. Il lève le nez du sol et nos regards se télescopent. Dans quelques secondes, il va passer à côté de moi. Je préférerais qu’il me rentre dedans, et cette pensée me provoque un sourire. Je crois qu’il prend ça comme une invitation, car il sourit à son tour. Brusquement, il s’arrête face à moi.
Merde...
Il n’en faut pas plus pour me faire paniquer. Je ne sais plus où me mettre.
— Pardonnez-moi, vous auriez l’heure, s’il vous plaît ? me demande-t-il, essoufflé.
Il vient de me parler et j’en suis tellement surprise que je reste bloquée, debout sur un pied. Je relâche ma cheville aussitôt.
— Euh... oui...
Mon cœur pulsait déjà vivement à cause de ma course, voilà qu’il rate des battements à présent. Je penche mon visage en direction de mon sac banane et tire sur la languette de la fermeture éclair afin de l’ouvrir. J’en extirpe mon téléphone portable et presse le bouton sur le côté. Il s’allume et j’en profite pour lire l’écran.
— Il est vingt et une heures trente-cinq, dis-je en relevant le nez.
— Oh ? Déjà ?
— Oui... On ne voit pas le temps passer quand on court, n’est-ce pas ?
— À qui le dites-vous ! Je pensais que j’en aurais pour seulement vingt minutes à venir jusqu’ici, mais j’ai mis un peu plus d’une demi-heure.
À venir jusqu’ici ? Il avait prévu de s’arrêter là ?
Ce qu’il vient de me dire et sa façon de me fixer me perturbent. Est-ce que notre rencontre est vraiment un hasard ?
— Euh... vous faites souvent votre jogging par ici ? C’est la première fois que je vous vois.
À m’entendre parler, on dirait que je suis une habituée de la course à pied. Si Rory était là, elle en rigolerait, mais il faut bien que j’invente quelque chose si je veux tirer les vers du nez à ce mec. C’est peut-être lui mon sauveteur.
— Je viens d’emménager dans le coin et je passe par là en voiture pour aller bosser. Je me suis dit que ce serait sympa de faire le trajet à pied. Au moins, je le connais bien, je ne risque pas de me perdre ! Et si je peux éviter d’utiliser la fonction GPS de mon téléphone pour m’orienter, ça m’arrange, plaisante-t-il.
Il emprunte ce pont tous les jours ? Et si...
— Vous êtes passé par ici, avant-hier soir vers vingt-deux heures ?
Il me regarde, interloqué. Je me rends compte que ma question est saugrenue.
— Euh... pardon... laissez tomber. C’est stupi...
— Avant-hier soir ? J’ai dîné avec un collègue et j’ai pris ce chemin pour rentrer chez moi, oui. Mais je vous avoue que je ne me souviens pas de l’heure qu’il était précisément.
Plongé dans mes yeux, son regard noisette pétille. Ce type est vraiment charmant, mais la voix du gars qui m’a sauvée est plus grave que la sienne, pour le peu que j’en ai entendu. Du moins, je crois. Je suis en proie au doute. Pas facile de faire une distinction entre un murmure à peine audible et une intonation claire.
— Vous avez perdu quelque chose à cet endroit ?
— Hein ? Oh ! Non. Simple curiosité... je... je me trouvais dans le coin à ce moment-là... alors je me disais qu’on s’était peut-être croisés sans faire attention l’un à l’autre...
— Je me serais souvenu de vous, me confie-t-il en me fixant avec insistance.
Mes joues chauffent. Cette intensité dans ses prunelles et ce sous-entendu qui sonne comme un compliment, je lui plais, c’est certain. À ma place, Rory lui aurait déjà demandé son numéro, mais moi... moi, je suis coincée du derche !
— Je me disais...
— Oui ? dis-je avec des yeux de merlan frit.
— Je ne connais personne ici, mis à part mes collègues... et...
— Et ?
Je suis tellement pendue à ses lèvres, comme une crève la dalle, que ça doit se voir sur ma figure, car il se met soudain à pouffer de rire. Je m’esclaffe à mon tour. Nous avons l’air de deux idiots, mais maintenant la glace est brisée.
— Que diriez-vous d’aller boire un verre demain en fin de journée ? Il y a un petit bar à côté de là où je travaille. Le Ritual Coffee. On pourrait s’y donner rendez-vous ? Vers dix-huit heures, ça vous va ?
— Oui, avec plaisir. Volontiers, souris-je.
Oh, mon Dieu ! J’ai un rencard !
— Je m’appelle Chris. Chris Miller, et vous ?
— Amanda Carter.
— Ravi de faire votre connaissance, Amanda.
— Également !
— Je n’ai pas mon téléphone sur moi, mais je vais vous laisser mon numéro si vous voulez bien le noter.
— Oui, bien sûr.
Portable en main, j’enregistre son nom dans mon répertoire de contacts, ainsi que les chiffres qu’il me dicte et l’adresse du café. Savoir qu’un type aussi canon s’intéresse à moi me booste le moral, mais ce n’est rien comparé à l’effervescence que je ressens intérieurement à l’idée d’avoir un date. Mettre une heure à choisir des vêtements, prendre le temps de faire une manucure, réaliser un maquillage sophistiqué digne d’une top-modèle. Cela faisait au moins deux ans que ça ne m’était pas arrivé. J’ai l’impression de revenir en arrière, à l’âge de l’adolescence et des premiers émois. Je croise les doigts pour qu’un vilain bouton purulent ne vienne pas me gâcher la fête !
— Je vais vous laisser continuer vos étirements. À demain, Amanda.
— À demain... Chris.
Sourires et regards captivants échangés, nous nous séparons sur le lieu même de notre rencontre. Il se remet à courir et je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse de ma vue.
Hmm, il a une belle paire de fesses bien musclées.
Au lieu de continuer ma séance, je rebrousse chemin, des étoiles plein les mirettes et le cœur en fête. J’ai hâte de rentrer et d’ouvrir mon placard afin de sélectionner les fringues que je porterai lors de mon rendez-vous. L’heure fixée ne m’arrange pas vraiment — je ne pense pas que j’aurais le temps de passer à l’appart pour me changer —, j’aurais dû la décaler un peu plus tard, mais j’avais peur qu’il me dise non et qu’il en vienne à annuler. Ce n’est pas un problème, je me préparerai le matin avant de partir au travail, et il me suffira de faire quelques retouches — maquillage et coiffure — dans les toilettes du boulot.
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