Faceless lies (French Edition)

Calista Janeret · Chapitre 3 sur 26

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Faceless lies (French Edition)

Chapitre 2

 

 

L’ascenseur m’amène au cinquante-huitième étage du building. La porte s’ouvre sur le hall de la McBride Advertising, une agence publicitaire prestigieuse et réputée dans le milieu pour ses performances. L’année dernière, elle a failli être célèbre pour une tout autre raison. Un de mes collègues a mis fin à ses jours en se jetant par la fenêtre et ça aurait pu faire la une de la presse locale. Sauf que le journaliste qui était venu couvrir l’événement est reparti sans interviewer personne, après être passé par le bureau de ma supérieure hiérarchique. Il avait juste oublié un détail en partant : remonter sa braguette. Depuis ce jour, ma cheffe m’a dans le collimateur. J’ai toujours eu du mal à cacher mes émotions. Et mon écœurement vis-à-vis d’elle et de ce qu’elle a pu faire pour étouffer cette affaire a dû se lire sur ma gueule.

— Salut, Amanda ! Tu vas à un enterrement ? me lance la standardiste alors que je passe devant son comptoir.

Je tourne mon visage vers le sien qui affiche un sourire en coin. Que répondre à cette pique ? Ai-je seulement envie de répondre quelque chose ? Tout ce qui me vient à l’esprit est un : je t’emmerde, connasse ! Mais si ces mots sortent de ma bouche, je vais perdre mon travail et je ne pourrais plus payer ma part du loyer. Me retrouver à la rue n’est pas dans mes objectifs. Plutôt crever.

— J’aime bien le noir.

Quelle réplique minable ! Mais c’est tout ce dont je suis capable sur le moment. D’ailleurs, Judith se met à ricaner telle une hyène. Je regrette soudain de m’être habillée de cette façon et de ne pas avoir suffisamment de répartie. Comme je ne peux pas me boucher les oreilles, je presse l’allure. Fuir, pour ne plus entendre son rire qui résonne jusque dans mes entrailles, c’est tout ce que je peux faire. J’aimerais tellement lui casser la gueule, pourtant. Les gens ne se rendent pas compte du poids de leurs paroles ni des conséquences de leurs attitudes. Sont-ils à ce point si cons ? Ma chère maman me disait souvent que j’étais trop sensible. Certes, je le suis, mais pourquoi les autres sont-ils aussi ignobles ? Pourquoi, bordel ? Quel plaisir peut-on avoir à blesser quelqu’un ? À le rabaisser et à le dénigrer jusqu’à le démolir peu à peu de l’intérieur ?

J’entre dans l’open space et m’assois à mon bureau en soupirant. Je m’arrange toujours pour être la première, ainsi je n’ai pas besoin de dire bonjour en arrivant — cela évite de me prendre des vents. Ce sont les autres qui s’en chargent, et parfois, avec un peu de chance, ils ne se rendent pas compte de ma présence. Mes collègues rappliquent au compte-gouttes. Certains sont sacrément en retard, mais comme c’est une habitude en ce qui les concerne, on ne leur fait jamais de réflexion. Allez comprendre ! Il y a les privilégiés à qui l’on pardonne tout, et les maillons faibles à qui l’on ne laisse rien passer. Bien sûr, je suis dans le mauvais camp.

— Salut, Amanda !

— Salut !

Mon voisin s’assoit à sa place et accroche son micro-casque qu’il ne lâchera pas de la journée sauf pour aller manger. Monsieur Prospection téléphonique. Ce petit blond à lunettes est dans la boîte depuis deux semaines. Avant lui, il y avait un chauve qui a tenu un mois. Un record à ce poste. Je ne cherche même plus à retenir leur prénom. C’est un défilé constant. Je me plains de mes conditions de travail, mais les leurs sont pires. D’ailleurs, le gars qui a sauté par la fenêtre était l’un d’eux.

Notre cheffe déboule dans la salle et ne répond pas aux bonjours qu’elle reçoit. Son regard noir nous fustige, elle a l’air en colère. Visiblement, elle est allée chez le coiffeur hier soir et le résultat est un désastre. Ses cheveux bruns sont mal coupés, sa coiffure ressemble à un sapin de Noël sans boules ni guirlandes. Et comble du malheur, sa jupe léopard la boudine. On va payer cher ces deux catastrophes esthétiques. Elle se dirige vers moi. Je serre les fesses. Réflexion faite : JE vais le payer cher.

— Carter ?

— Bonjour, madame Smith.

— Oui, oui, bonjour. Avez-vous fini le dossier de candidature pour l’appel d’offres de Body Health ?

— Body Health ? Mais... vous aviez dit qu’on laissait tomber...

— Ah, non ! Je n’ai jamais dit ça !

— Mais si, je vous assure ! Vous hésitiez et finalement vous avez jugé que cette affaire n’était pas assez intéressante. Mon collègue pourra en témoigner.

Je tourne la tête vers lui, mais il fait comme s’il n’avait rien entendu et s’empresse de passer un coup de fil.

— Il me le faut pour demain ! grommelle ma cheffe.

— Pour demain ? C’est impossible ! Je n’aurais jamais le temps !

— Je ne veux pas le savoir ! Débrouillez-vous ! Vous n’avez qu’à faire des heures supplémentaires ! J’exige qu’il soit sur mon bureau à neuf heures quand j’arrive !

Elle tourne subitement les talons. Ses escarpins claquent sur le carrelage tandis qu’elle s’éloigne. J’aperçois le sourire d’une de mes collègues qui détourne aussitôt son regard du mien. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Mon moral s’effondre et mon stress s’élève. Sans attendre, je me lance à corps perdu dans le travail. Je ne tiens pas à y passer toute la nuit. Je ne prends même pas de pause pour déjeuner. De toute façon, je ne pourrais rien avaler avec la boule d’angoisse qui grandit dans mes entrailles à mesure que les heures défilent. La journée passe à une vitesse hallucinante. C’est toujours comme ça quand on a besoin de temps, on n’en a jamais suffisamment. Mes collègues s’en vont les uns après les autres, puis le jour laisse place à la nuit. Et quand j’ai enfin fini ce putain de dossier, il est vingt et une heures. Je suis vidée, fébrile, affamée, et j’ai le sentiment d’avoir fait de la merde. Ankylosée des membres inférieurs, je me lève de ma chaise avec difficulté et me dirige vers le bureau de ma cheffe. Je m’étonne que sa porte soit entrouverte et qu’il y ait de la lumière alors que je l’ai vu partir à dix-sept heures.

C’est sûrement la femme de ménage qui fait les poussières.

Je toque sur le battant et le pousse. À ma grande surprise, il y a un homme en costume noir qui est en train de farfouiller dans un tas de papiers. Il est brun aux cheveux courts et à la carrure athlétique. La trentaine, je dirais. Quand il relève la tête pour me regarder, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. En plus d’avoir une belle gueule, sa peau est hâlée, ce qui fait un séduisant contraste avec le blanc de sa chemise et le bleu ciel de ses iris. Il a l’air autant surpris que moi de cette rencontre imprévue. C’est la première fois que je le vois. Est-ce un nouvel employé ? Un client ? Ou l’un des amants de ma pétasse de patronne ?

— Euh... bon... bonsoir. Excusez-moi de vous déranger. Je... je viens déposer un dossier pour madame Smith.

Je baisse illico mon regard et me presse vers le bureau pour y poser le fruit de mon dur labeur.

— Bonsoir, mademoiselle... Vous ne me dérangez pas.

Sa voix rauque est si suave qu’elle vrille dans mes tympans. Je me sens déjà mal physiquement, alors si mon corps se met à subir les affres d’une attirance sexuelle, je suis bonne pour m’écrouler à la manière d’un château de cartes. Je perçois ses yeux rivés sur moi et n’ose pas prendre le risque de les croiser à nouveau. À la place, je m’enfuis lâchement.

— Bonne soirée, me lance-t-il.

— Bonne soirée.

Il devra se satisfaire de cette réplique à peine audible. Je retourne dans l’open space afin d’y récupérer mon sac à main et me dépêche de quitter cet endroit infernal. Lessivée, j’appelle l’ascenseur et attends. Mon esprit déconnecte, et lorsque la porte s’ouvre enfin, j’entre à l’intérieur tel un robot qu’on aurait programmé pour rentrer chez lui. Machinalement, je lève le bras en direction du panneau et appuie sur le bouton indiquant le rez-de-chaussée. À cet instant, une silhouette passe. Un courant d’air suit. C’est lui, il est à mes côtés. La cage se referme et l’ascenseur commence à descendre.

— C’était moins une ! souffle-t-il.

Mon rythme cardiaque s’accélère à nouveau. L’inconnu glisse ses mains dans les poches de son pantalon, ce qui fait remonter les pans de sa veste de costume. Du coin de l’œil, je peux détailler à quel point il est bien foutu. Il doit sans aucun doute faire du footing chaque matin ou passer à la salle de sport tous les soirs. Une autre femme pleine d’assurance aurait sûrement sauté sur l’occasion causée par cette promiscuité... ou directement sur lui. C’est fou à quel point la peur et le manque de confiance en soi peuvent pourrir la vie à celles qui comme moi en sont esclaves. J’aurais tellement besoin d’un homme tel que lui dans ma vie... grand, séduisant et fort. Une sonnerie retentit soudain. Surpris, il retire ses mains de ses poches et les porte sur sa veste afin d’extirper son téléphone de la doublure. Il décroche après avoir zieuté l’écran et le colle à son oreille.

— Quelle impatience ! Je ne peux pas trop t’en parler maintenant, mais... tu avais raison.

Un blanc s’ensuit pendant qu’il écoute son interlocuteur, puis il poursuit.

— Tu me connais, tu sais comment je résous ce genre de problèmes, nargue-t-il.

Un nouveau silence se fait et il pouffe de rire avant de promettre de rappeler dès que possible. Il raccroche et range son smartphone. Au même moment, mon ventre se tord et ma vue se trouble, me signalant que je n’ai ingurgité que deux madeleines et un café de toute la journée à cause de ce putain d’appel d’offres. Je pose ma paume sur la paroi métallique de manière à me tenir en cas de malaise. Des gouttes de sueur coulent le long de mes tempes et de mon échine, signes que je suis en pleine crise d’hypoglycémie.

Il faut que je mange un truc, et vite.

J’ai un quart d’heure de marche à faire avant d’être chez moi et je ne vais jamais y arriver l’estomac vide. Comment font les gens dans ces émissions de survie pour tenir des jours et participer à des épreuves physiques sans rien bouffer ? À peine quelques heures et je suis prête à m’évanouir.

Lorsque l’ascenseur s’immobilise et la porte s’ouvre, je sors en vitesse. Je me sens tellement mal que je ne prête même plus attention au beau brun ténébreux qui m’a tenu compagnie. Ma faim monopolise tout mon cerveau. Je me rue vers le distributeur à confiseries qui se trouve dans le hall. Évidemment, il a été dévalisé pendant la journée et il ne reste plus grand-chose mis à part des paquets de chips à la pomme. Je déteste les chips à la pomme, mais je ne suis pas en état de faire la difficile. J’en prends un sachet et pioche dedans sans hésitation après avoir écarté l’ouverture. Manger enfin me procure une telle jouissance que j’en ferme les paupières de plaisir. Je deviens incontrôlable et dévore tout. En à peine trente secondes, j’ai déjà terminé, il ne reste plus que quelques miettes que je recueille dans ma main afin de les avaler. Lorsque je me rends compte que ma gloutonnerie frise le ridicule, je balaie le hall des yeux en espérant que personne ne m’ait vue bâfrer de la sorte. Mon cœur sursaute. La honte ! Le type de tout à l’heure est là, à une quarantaine de mètres, en train de discuter avec un des vigiles. Dire que j’avais la possibilité de faire sa connaissance dans l’ascenseur ou dans le bureau de Smith... mais encore une fois, j’ai tout raté. De toute façon, vu comment il est gaulé, il a sûrement déjà quelqu’un dans sa vie. Je file aux toilettes boire de l’eau et vider ma vessie. Quand je ressors, il n’est plus là, à mon grand désarroi. Démoralisée par cette journée de merde, je sors du building, l’âme en peine. Tous ces points lumineux entourés d’obscurité m’hypnotisent. C’est si beau une ville la nuit. J’aimerais tellement que le soleil ne se lève plus. Demain matin, ma cheffe va trouver mon dossier sur son bureau. Elle me convoquera pour me dire qu’il est bâclé et que je ne suis qu’une incapable. C’est toujours pareil avec elle, elle me donne du travail à faire à la dernière minute en urgence, puis me reproche ensuite de l’avoir fait en vitesse.

Quelle pétasse !

 

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