Faceless lies (French Edition)

Calista Janeret · Chapitre 6 sur 26

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Faceless lies (French Edition)

Chapitre 5

 

 

Comme un mouton, je suis le troupeau. Et le troupeau suit madame Smith. Nous déambulons dans les couloirs jusqu’au réfectoire, appelé également la grande salle, qui sert parfois de lieu de rassemblement — celle de réunion étant trop petite pour accueillir la cinquantaine d’employés de notre société. Lorsque nous entrons, il y a déjà foule et l’endroit a subi les modifications nécessaires à une représentation théâtrale. Du moins, ça en a tout l’air. Les chaises ont toutes été tournées dans le même sens, et au fond de la pièce il y a un espace vide. Il ne manque plus qu’un strapontin, mais nous n’avons pas ça dans nos locaux. Je prends place là où une chaise semble m’attendre. À peine assise, je porte mon index à ma bouche pour grignoter les quelques morceaux de peau morte qui subsistent au bout de mon doigt, puis je fais de même avec le pouce. C’est ça ou me ronger les ongles. Je me demande ce qu’ils vont nous annoncer de si important. Un brouhaha monte en puissance. Nous sommes impatients de savoir ce qui va nous tomber dessus. Soudain, ma cheffe, qui est plantée debout à l’opposé de la pièce, frappe dans ses mains.

— Silence ! beugle-t-elle.

Tout le monde se tait, les yeux rivés vers elle. Notre PDG, monsieur Radcliffe, fait son apparition en passant derrière elle avant qu’elle ne s’assoie. Ses cheveux gris sont ébouriffés. Sa démarche est lente. Sa mine, défaite. Son costume, froissé. On a l’impression qu’il vient de subir un cataclysme et d’assister à un enterrement. Et je ne suis pas loin du compte, car lorsqu’il s’arrête et se tourne vers nous, les premiers mots qu’il prononce sont dignes d’un adieu.

— Mesdames et messieurs, si vous êtes toutes et tous réunis ici, c’est parce que le temps est venu pour moi de... de vous dire au revoir...

S’ensuit un long discours de plus d’une demi-heure sur son parcours au sein de cette entreprise. Comment il est passé en une vingtaine d’années du rang de commercial à celui de dirigeant en gravissant les échelons. Les remerciements pleuvent, ainsi que les encouragements à continuer notre route, en nous souhaitant autant de réussite. C’est si émouvant que quelques-uns se frottent les yeux pour essuyer leurs larmes. Ce n’est pas que je suis insensible, mais ma seule préoccupation à ce moment, ce n’est pas le fait qu’il va peut-être nous manquer... non, ce qui m’inquiète c’est ce qu’il va advenir de la société. Est-ce qu’elle va fermer ? Va-t-on être licenciés ? Vais-je perdre mon travail ?

Je tremble rien que d’y penser.

Monsieur Radcliffe tourne soudain la tête en direction de la porte de service. Celle-là même par laquelle il est entré tout à l’heure et qui est restée grande ouverte. On dirait qu’il espère une intervention imminente ou l’apparition d’un énorme gâteau dans le but de célébrer son départ.

— Et je.... je... j’ai...

Il se met à bafouiller sans quitter du regard l’objet de son attention qui tout à coup fait irruption dans la salle, et mon sang se fige en découvrant qu’il s’agit d’un homme qui ne m’est pas totalement inconnu.

— J’ai le... le plaisir de vous présenter le nouveau président-directeur général de McBride Advertising, monsieur Alexander Greene, annonce Radcliffe avant de s’éclipser.

Au passage, ils s’échangent une poignée de convenance. Notre nouveau boss se tourne vers nous en affichant un large sourire et mon cœur bat instantanément la chamade comme lors de notre première rencontre dans le bureau de Smith puis dans l’ascenseur ensuite. Son regard de Casanova balaie la salle et finit par percuter le mien de plein fouet. J’en ressens des frissons jusque dans mes entrailles. D’une voix énergique, il se met à parler en nous promettant d’être à la hauteur de son prédécesseur et même plus. Entre arrogance ou prétention, difficile de trancher. En tout cas, il a l’air sûr de lui et intransigeant. Le genre à licencier à tour de bras s’il n’est pas satisfait du travail de ses employés. J’avale ma salive difficilement et me ratatine sur ma chaise. Il était dans le bureau de Smith et m’a vue déposer ce putain de dossier bâclé. De la sueur coule sur mes tempes et des fourmillements criblent mon échine. La curiosité a dû le pousser à y jeter un œil.

Il n’a pas eu le temps de le lire en entier, puisque tu l’as croisé ensuite dans l’ascenseur après être allée récupérer tes affaires. Respire, souffle, c’est bon. Don’t stress !

Cette pensée me rassure un peu, mais je ne suis pas sauvée pour autant. Qu’est-ce qu’il faisait là ce jour-là ? Est-ce qu’il a une liaison avec ma cheffe ? Si c’est le cas, je suis fichue ! Vu qu’elle m’a dans le collimateur, elle ne va pas hésiter à lui suggérer de me virer. La paranoïa me gagne, à tel point que je ne suis plus concentrée sur ce qu’il nous raconte. D’un seul coup, tout le monde se lève et applaudit. Je réalise que je suis la seule encore assise. Merde ! Immédiatement, je bondis pour me fondre dans la masse et faire comme les autres. À cet instant, mes yeux croisent ceux d’Alexander Greene qui me fixent à la manière d’un sniper. Je suis grillée. Que pense-t-il de moi à cet instant précis ? Que je ne l’ai pas écouté ? Que j’ai deux de tensions ? Il balance un merci et les applaudissements cessent. Les gens commencent à quitter la salle bruyamment. Dans cette cohue qui m’emporte et met du temps à se mouvoir, j’ai l’impression d’étouffer. Où suis-je ? Où est Greene ? Je me rends compte que je suis dans le couloir, encerclée de monde. Une vraie marée humaine.

Mais avancez, putain !

Je force un passage et me réfugie dans les toilettes. Dès que la porte se referme derrière moi, je souffle de soulagement et apprécie le calme et le silence qui m’accueillent. Cependant, ma tranquillité est de courte durée. Quelqu’un entre. C’est la responsable des ressources humaines. Elle me lance un regard surpris. Sans doute qu’elle se demande ce que je fous plantée au milieu de la pièce à ne rien faire. Je me racle la gorge puis fais style que j’ai envie de pisser en allant m’enfermer dans l’une des trois cabines de W.C. Elle se met à fredonner. À tous les coups, elle est en train de se recoiffer et de vérifier si son maquillage est toujours impeccable. Si tel est le cas, elle ne va pas rester bien longtemps. Bingo ! J’entends le battant de la porte qui annonce son départ et en profite pour sortir. Lorsque je vois mon reflet dans le large miroir plaqué sur le mur, au-dessus des deux lavabos, je prends conscience que je ne suis pas comme les autres. Mais qu’est-ce qui va pas chez moi ? Pourquoi je me planque quand quelqu’un vient ? Pourquoi je déteste la foule ? Pourquoi je suis souvent seule le midi pour manger ? Pourquoi je me suis payé l’affiche devant mon nouveau boss ? Fait chier ! Le moral dans les chaussettes, je retourne à mon poste en ayant hâte que la journée se termine. Lorsque j’entre dans l’open space du service commercial, mes tympans perçoivent des bribes de conversations féminines. Je ne mets pas longtemps à comprendre que mes collègues parlent d’Alexander Greene.

— Carrément qu’il est sexy !

— Je me demande s’il est marié.

— Je ne crois pas, il ne porte pas d’alliance.

— Janet a bien de la chance ! J’aimerais être à sa place !

Je vais m’asseoir à mon bureau sans participer à leur discussion. En effet, sa secrétaire a bien de la chance, elle va partager des moments privilégiés avec lui. Qui n’aimerait pas être aux ordres d’un gars aussi canon et pouvoir se rincer l’œil toute la journée à mater son cul musclé à chaque fois qu’il passe ? Encore faut-il que ce ne soit pas un connard. Et ça, c’est pas gagné ! Alors que je commence à me remettre au travail, je me dis que je n’oserai jamais lui parler du harcèlement que je subis de la part de Smith. Déjà, parce qu’il est tellement séduisant qu’il me ferait probablement perdre tous mes moyens, et me connaissant je risque de dire n’importe quoi. Ensuite, il vient de prendre ses fonctions, alors il a sûrement autre chose de plus important à faire et à penser que de s’occuper d’un conflit entre deux de ses employées. Et si ça se trouve, Smith a déjà eu l’occasion de lui parler de moi... en mal, bien évidemment.

Quelle conne ! J’aurais dû m’entretenir avec Radcliffe quand il était encore là !

Mais c’est comme ça dans la vie, on remet souvent au lendemain ce qu’on aurait dû faire le jour même, et quand on se décide enfin à passer à l’action, il est trop tard.

 

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