Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
Bartol se mit à parler
— J’ai vu que tu l’as un peu bousculé à un moment, dit celui qui avait payé le ravisseur de Bartol.
— Oui, j’ai essayé de le travailler à la fierté, confia Lozna. Après j’ai tenté l’argent… Laissons mûrir, nous verrons ce que cela va donner.
— J’ai bien peur que même les Ranks ne puissent pas le motiver. Tu sais avec ce genre d’idéaliste un peu enfantin… Il faudrait pourtant le faire parler le plus possible avant de passer à la chimie.
Les deux personnages se trouvaient dans une pièce voisine de celle dans laquelle Bartol était retenu prisonnier. Vu de leur côté, le mur qui les séparait était transparent. Assis sur une table, le Mercurien balançait doucement ses jambes en observant le Marsalè. Lozna allait et venait, les mains dans les poches de sa combinaison dont la couleur avait changé pour passer d’orange à bleu foncé.
— C’est pour cette raison que j’avais suggéré de lui compliquer la vie avant de négocier. Nous aurions pu le mettre en difficulté assez facilement. Il est assez rustique et coléreux pour répondre à une provocation. Une petite bagarre hors de vue des réseaucams, un adversaire qui tombe et se plaint d’affreux maux de tête, une dizaine de témoignages en sa défaveur et nous l’avions avec un coûteux procès volatilisant toutes ses économies.
— Cette manœuvre aurait pu nous aider si tout s’était passé comme tu le décris, mais elle nous aurait fait perdre beaucoup de temps. Nous ne pouvions pas prendre le risque d’alerter SR. Pour éviter qu’elle nous barre la route, il fallait agir très vite, car si ce type sait vraiment quelque chose, je suis certain qu’elle doit garder un œil sur lui, plutôt même les deux.
— Possible, oui… reconnut Lozna, marchant toujours en tous sens en se regardant pensivement les pieds.
— Plus que possible, c’est une quasi-certitude ! En ce moment, elle a dû constater sa disparition et doit être en alerte. Je l’espère ! Parce que si ce n’est pas le cas, c’est que ce type ne sait rien d’intéressant… Et pour ce qui est de ton idée de procès contre lui pour le mettre en difficulté financière… Imagine un moment qu’elle le soutienne ! Tu crois qu’il existe un moyen de faire fondre les économies de Sandrila Robatiny ? C’est plutôt nous qui nous retrouverions sur la paille en finançant une procédure judiciaire contre ce Terrien !
— Tu as raison…
— Mais ?… Grand Soleil ! … Que fait-il ? Il est un peu simple, non ?
Lozna se retourna pour regarder Bartol. Celui-ci essayait d’ouvrir la porte. Ayant vu que son panneau se déplaçait latéralement quand Lozna était sortie, il appuyait ses mains à plat dessus pour tenter de la faire coulisser sur le côté.
— Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est simple, mais je pense qu’il est un peu particulier. Quoi qu’il en soit, l’heure de réflexion que nous lui avons accordée s’est écoulée. S’il n’est toujours pas prêt à collaborer, je pense qu’il est temps d’augmenter la pression et, si ça ne marche encore pas, de passer à un moyen plus radical.
*
Bartol abandonna tout espoir d’ouvrir la porte. Le panneau était presque invisible. Il était si difficile de le voir qu’il se demanda s’il n’avait pas stupidement essayé de faire coulisser le mur. Dépité, il se laissa tomber dans le canapé et décida de tenter une sortie en force dès que Lozna entrerait.
Qu’y avait-il derrière cette porte ? Il sonda sa mémoire dans l’espoir d’y trouver un détail qui lui reviendrait. Avant de le faire sortir du Dragon Noir, son ravisseur l’avait endormi ; il s’en souvenait ; mais peut-être s’était-il réveillé une seconde ou deux… lors d’une secousse pendant qu’on le transportait. La tête renversée en arrière, la nuque sur le dossier, il laissa son regard se perdre dans les nuages en essayant de traquer le moindre de ses souvenirs. Un ancien grand spécialiste de la mémoire fouillant dans la sienne et n’y trouvant rien qui l’intéresse, se dit-il. Rien, en effet ! Impossible d’avoir la plus petite idée de ce qu’il y avait au-delà de ces murs. Il se résolut pourtant à tenter une sortie puis à échapper à la poursuite qui s’en suivrait. Bien qu’il fût conscient de ses faibles chances de réussite, il ne put se résigner à ne rien entreprendre et préféra prêter une oreille confiante au vieil adage selon lequel qui ne tente rien n’a rien. Il se leva donc pour se plaquer contre le mur près de la porte, dans l’espoir de surprendre Lozna en se glissant dans son dos dès qu’elle entrerait.
Cinq millions !… médita-t-il. Cinq millions… voilà qui arrangerait beaucoup de choses… Je pourrais leur donner ce qu’ils veulent, prendre l’argent et vivre tranquillement avec Cara. Mais, ce n’est évidemment pas…
La voix de Lozna l’expulsa soudainement de ses réflexions : « Grand Soleil ! Cessez donc de faire le pitre ! Vous n’espérez tout de même pas vous enfuir aussi facilement ! Éloignez-vous de la porte, vous êtes ridicule ! »
Difficile de dire d’où provenait la voix, du plafond peut-être. Bartol alla s’asseoir sur le canapé. Ce faisant, il tenta de conserver une contenance préservant au mieux sa fierté.
Lozna entra, son lance-sphérules toujours en main. Sa combinaison passait lentement du bleu foncé au vert.
— Avez-vous réfléchi ? demanda-t-elle en s’asseyant dans un fauteuil.
— Je n’ai fait que ça !
— Alors ? Envisagez-vous de collaborer ?
— Avant de vous répondre, j’aimerais que vous précisiez ce que vous attendez de cette collaboration. Vous n’en avez pas dit grand-chose. À part que vous souhaitez des informations au sujet de Youri Yamaya.
— C’est vrai. Je vous l’accorde. Mais je ne peux pas vous en dire beaucoup plus. Un peu, tout de même. Nous voulons des renseignements sur tout ce qui concerne les engrammes, la technologie des engrammateurs, comment lire et écrire les éléments de la mémoire… Nous savons que Sandrila Robatiny détient ce savoir-faire, mais qu’elle ne tient pas à le montrer, quitte à se passer des revenus incalculables que pourrait engendrer son exploitation commerciale.
— C’est ce que vous aimeriez faire à sa place ?
— Ce que nous comptons en faire ne vous sera pas dévoilé. Là s’arrête ce que je peux vous confier. Les seules choses qui vous concernent sont l’avantage matériel que nous vous proposons pour collaborer et notre détermination à utiliser un interrogatoire chimique si vous refusez de nous aider. Cette menace prend effet à l’instant même. Mon lance-sphérules est actuellement chargé de ce qu’il faut pour commencer tout de suite, selon votre réponse. Alors, je vous pose une dernière fois la question : voulez-vous coopérer, oui ou non ?
— Géanturerie ! Me prenez-vous pour un simple d’esprit, super Lozna ?
— … ?
— Je suis votre prisonnier. Premièrement, personne ne sait que je suis ici, à part moi et vous bien sûr. Qu’est-ce qui me garantit que si j’accepte les cinq millions, vous me laisserez partir en toute sérénité ? Deuxièmement, toujours si j’accepte les cinq millions, qu’est-ce qui vous garantira à vous que je vous ai bien dit tout ce que je sais ? Rien, n’est-ce pas ? Par conséquent, de toute manière, vous ne tarderez pas à utiliser l’interrogatoire chimique pour compléter vos informations. Vous me proposez hypocritement de collaborer uniquement pour obtenir le maximum de moi par tous les moyens, car vous savez que votre sérum de vérité présente le risque de me faire péter la bille, ce qui n’arrangerait pas vos affaires. Je vois très clair dans vos manigances ! Alors, allez dire à votre patron ou à votre patronne, car aussi autoritaire que vous soyez, je suis certain que vous n’êtes qu’une subalterne, que ma réponse est : non. Non, tant que je n’aurai pas la garantie d’être libéré avec Cara en échange de ma « collaboration », comme vous dites.
Lozna parut vouloir le tuer du regard.
— C’est non, insista Bartol en soutenant son regard. Non, parce que vous n’avez aucune intention de me laisser partir. À moins d’être stupides, pourquoi prendriez-vous ce risque en sachant que je dirais probablement tout ce qui m’est arrivé à Sandrila Robatiny ? Non, parce que vous allez m’injecter votre visquerie à un moment ou à un autre, quelle que soit ma décision. Non, parce que non ! Non !
— Comme vous voudrez, fit-elle, d’une voix dissimulant mal son irritation.
— Vous ne vous attendiez pas à ça, hein ! Je suis géant, non ?
— Géant ? Si vous le dites ! Vous êtes plutôt un nain, oui !
Elle leva son arme. Bartol ne sentit même pas les deux minuscules projectiles qui atteignirent son épaule droite.
*
— Je répète ma question, articula lentement Lozna. Êtes-vous Youri Yamaya ? Êtes-vous Youri Yamaya ?
Bartol allongé sur le canapé regardait les nuages quand il vit passer un vol d’étourneaux.
— Oh ! Vous avez vu les oiseaux ! s’exclama-t-il avec un enthousiasme exacerbé par la drogue. Ce faux ciel est vraiment bien fait ! Je remarque combien la Terre manque aux habitants des autres mondes. Sur Mars, j’ai connu un gnome, enfin, c’est moi qui l’appelais le Gnome… Il avait lui aussi une pièce qui imitait parfaitement un sous-bois, il me semble.
Sans se douter que Bartol parlait d’un personnage important pour son enquête au sujet de Youri Yamaya, Lozna manifesta son agacement :
— Zorrr ! Personnellement, je me fous éperdument de la Terre ! Je n’ai pas l’intention d’y mettre les pieds. Je ne suis pas responsable de ce décor stupide et de très mauvais goût qui s’affiche au plafond.
Elle regretta son emportement en se disant que son interrogatoire était observé, surveillé et jugé. Maudissant ce Terrien entêté, elle reprit le contrôle d’elle-même :
— Nous avons de bonnes raisons de croire que vous étiez Youri Yamaya. Qu’un accident d’engrammation vous a fait devenir celui que vous êtes aujourd’hui. Que pensez-vous de ça ? Est-ce exact ? Avez-vous été Youri Yamaya ?
— Tout le monde a été, est, et sera, fait de plusieurs autres… Sandrila me disait que nous sommes tous faits d’un peu de tous. Nous sommes faits de tous les gens avec qui nous avons échangé, de tous les musiciens que nous avons écoutés, de tous les écrivains que nous avons lus, de tous les scientifiques qui nous ont appris ce que nous savons, de tous les artistes qui ont contribué aux cinémersions que nous regardons, de tous les ingénieurs et les techniciens qui permettent à notre monde de fonctionner, de tous les…
— Oui, oui, bien sûr, fit Lozna patiemment. Vous avez parfaitement raison. Mais en ce qui vous concerne personnellement, pensez-vous avoir été Youri Yamaya ? Avez-vous entendu parler du journal de Youri Yamaya ?
Elle sentait que le centre de l’enthousiasme du Terrien commençait à s’emballer, s’envolant dans une ardente exaltation. Il ne manquait plus qu’à guider la logorrhée enflammée qui s’en suivrait.
— Journal de Youri Yamaya… Youri Yamaya… Youri Yamaya… répéta Bartol.
Son visage était crispé comme s’il forçait sa mémoire à remonter de quelque profond abîme. Youri Yamaya… Youri Yamaya…
Lozna conçut l’espoir que quelque chose allait enfin sortir de cet homme qui ne faisait rien pour ménager ses nerfs.
— Oui ?… lâcha-t-elle.
— J’aimerais avoir mon nucle pour me renseigner.
— Vous renseigner sur quel sujet ?
— Au sujet d’Aristote.
— Qui est Aristote ? Une connaissance de Youri Yamaya ?
— Peut-être, mais je n’en suis pas sûr. Je sais que c’est un mecdule qui se posait une géantissimesque question.
— Quelle est cette question ?
— Il se demandait pourquoi il n’y a pas de cheval en orbite.
Lozna eut un haussement de sourcils entendu à l’adresse de celui qui observait l’interrogatoire de l’autre côté du mur, une expression signifiant qu’il y avait du délire dans l’air.
— Ben la chose ! … passionnante question, en effet ! Qu’en penserait Youri Yamaya ? S’intéressait-il aux chevaux en orbite, lui aussi ?
— Youri Yamaya, comme vous, comme moi, comme nous tous… nous tous, les humains et les animaux du système solaire ou d’ailleurs… Nous tous, y compris les Ovoïdes, les Vouzzziens, ceux du Monde de Pooo, tous, tous… Nous sommes tous des légumes cultivés par les jardiniers du règne numérique ! Je le tiens de source sûre… Vous pouvez me croire ! Nous ne sommes que des légumes, je vous dis !
Lozna se demanda si le Terrien avait encore toute sa raison. C’eût été une catastrophe qu’il la perdît si rapidement, sans leur avoir révélé quoi que ce fût d’intéressant ! Mais elle se rassura : son cerveau ne pouvait pas avoir subi des dommages en si peu de temps. Cet homme devait simplement être vraiment spécial, une sorte d’illuminé. S’il avait vraiment été Youri Yamaya, s’il avait vraiment été victime d’un massif transfert d’engrammes accidentel, il était normal d’imaginer qu’il n’eût déjà pas toute sa tête ! Elle décida de changer de stratégie dans son interrogatoire, de suivre le fil de ses idées dans un premier temps pour tenter d’en dévier le cours par la suite.
— Des légumes, donc, fit-elle.
— Oui, dit Bartol avec des tremblements d’émotion dans la voix, des légumes.
— Hum… C’est renversant ! Vous dites que vous tenez cela de source sûre.
— Tout à fait !
— Qui vous l’a appris ?
— Abir Gandy.
— Ah bon ! Qui est-ce ?
— Oh ! difficile à dire…
— Essayez… Si ce n’est pas indiscret. Ça m’intéresse beaucoup.
— Ce n’est pas une personne d’après ce qu’il affirme. Il prétend qu’il est plutôt une sorte de logiciel. Il dit de logiciel pour être à notre portée, pour que nous puissions comprendre, mais en fait ce n’est pas vraiment un logiciel… c’est ce qui s’en rapproche le plus, dans notre langage, dans nos connaissances humaines… C’est lui le jardinier qui nous cultive. Enfin, un des jardiniers… Pour être plus précis, c’est le représentant des cultivateurs qui nous cultivent. Vous comprenez ?
— Bien sûr ! c’est très clair… Et… comment avez-vous connu cet Abir Gandy qui ressemble à un logiciel qui fait du jardinage ?
Il est manifestement en plein délire, se dit-elle. Poursuivons, nous verrons bien si quelque chose en sort…
— Ça ne le fait pas rire en tout cas, à lui. Alors que Cara… si. Ça la fait rire.
— Qu’est-ce qui ne le fait pas rire, mais qui fait rire Cara ?
— Quand j’ai un oiseau sur la tête.
— Zorrr ! Nous avançons à pas de géant, murmura Lozna complètement dépitée.
— Me suivez-vous ? s’enquit Bartol.
— Bien sûr ! Pour résumer ce que j’ai appris, vous êtes un légume avec un oiseau sur la tête ! Vous connaissez quelqu’un qui se demande pourquoi il n’y a pas de chevaux dans l’espace et un autre qui vous cultive. Et, justement, vous étiez en train de me dire comment vous avez connu cet Abir Gandy.
— Je l’ai connu parce que c’était le gravipilote de Sandrila durant un moment.
— Ben la chose ! Il était jardinier et gravipilote donc… et vous a-t-il parlé de Youri Yamaya ? Savait-il que vous avez été Youri Yamaya ?
— Non, il ne m’en a jamais parlé. Mais voilà comment je l’ai connu… En fait, il est beaucoup plus jardinier que gravipilote, car nous avons découvert par la suite qu’il n’a véritablement jamais été gravipilote. Son but était de nous entraîner dans Symbiose.
— Dans une symbiose avec quoi, ou qui ? Qu’est-ce que Bartol veut dire ?
— Non pas une symbiose, Symbiose… Un gigantesque gravitant de mille kilomètres de longueur conçu par les Symbiosiens pour cultiver le règne organique dans la galaxie… D’ailleurs, j’y pense géantissimerie ! Je risque de manquer le départ de Symbiose avec tout ça ! Enfin, j’espère que ce fichu Abir pourra me joindre même si je n’ai pas de nucle. Il a promis de me prévenir dès que Symbiose sera sur le point de partir…
Bartol se mit à parler du Monde de Vouzzz et du Monde de Pooo en s’enflammant. Lozna ne put l’arrêter ou dévier le sujet de sa narration. Rien ne semblait pouvoir calmer l’exaltation paroxysmique du Marsalè quand il évoqua les Vouzzziens, les éléphants octoculaires, les Ovoïdes et tout ce qui lui passait par la tête au sujet de Symbiose. Un sourire radieux emplissait son visage. Sa respiration était presque haletante. Les multiples tentatives de Lozna ne parvinrent ni à le faire taire, ni à dévier le sujet de ses paroles enflammées. Il se mit ensuite à raconter comment il avait connu Cara Hito et pourquoi il avait décidé de rompre avec Sandrila Robatiny, bien qu’il ne fût pas certain d’arriver à l’oublier. Il s’arrêta brusquement au milieu d’une phrase : « …ne plus penser à Sandrila ! Pas facile. J’en ai plein l’esprit et plein le… ».
Lozna constata qu’il dormait.
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