Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
Cette arme n’est destinée qu’à vous convaincre
Çà et là et de temps à autre, quelques bruits d’ailes minuscules et de discrets gazouillements. Assise en tailleur au milieu de la petite jungle, Cara Hito attendait Bartol en se demandant chaque minute où il était.
Était-il encore en chemin ? Dans un roulant ? Dans un volant ? Ou bien était-il déjà en présence de Sandrila Robatiny ? Où ça ? Que se disaient-ils en ce moment ? Pourvu qu’elle ne soit pas dans ses bras ! Cette terrible et maudite rivale était capable de tout ! Sans doute même d’utiliser quelque machination technologique, si elle n’arrivait pas à reconquérir le cœur de Bartol loyalement !
La biogrimeuse avait du mal à s’intéresser aux informations sur Aristote que lui fournissait sa céph. Elle ne pouvait s’empêcher de se faire souffrir en imaginant celui qu’elle attendait sous l’emprise d’une drogue, sorte de version biochimique du philtre d’amour. Et que penser des ingénieries de cette femme se rapportant au cerveau ? Était-elle capable d’agir sur l’esprit de Bartol ou sur sa mémoire pour l’envoûter à l’aide de ses technologies ?
Dans le dessein d’oublier un instant ce qui la préoccupait, elle décida d’écouter les informations. « Canal Info-Marsa » pensa-t-elle. Une voix de femme parvint à son aire auditive :
« Le référendum marsalè concernant l’aménagement du bord de plage obtient pour le moment un taux de participation de trente pour cent. Nous rappelons que, si vous ne l’avez pas encore fait, vous pouvez vous exprimer sur ce sujet jusqu’à… »
« Canal Info-Mondes » désira-t-elle.
« Bienvenue sur Canal Info-Mondes. Le président Li Veroi a déclaré qu’il prendra part aux gros investissements dans les mines d’Hermès, la ville-base sous le Soleil. Il n’a pas encore décidé du montant de sa participation, mais… »
D’une manipulation oculaire sur son interface graphique, elle demanda le silence ; de toute évidence, aucune information n’arriverait à la distraire de ses préoccupations !
Bien que Cara et Bartol se fussent réciproquement accordé cet intime privilège, elle résistait à l’envie de le géolocaliser. Si elle le faisait, Bartol le saurait, sa céph le préviendrait. Quoique ce ne fût pas le désir qui lui en manquât, elle ne voulait pas lui donner l’impression qu’elle le surveillait. Elle s’efforça de détourner le cours de ses pensées en les concentrant sur sa recherche d’emploi. Décidément, elle reverrait tous ces renseignements au sujet d’Aristote une autre fois !
Un colibri bleu vif vint se poser sur son genou droit. Bien qu’il n’y restât que deux secondes à peine, elle en éprouva une grande satisfaction. Cette preuve de confiance que venait de lui témoigner le petit animal démontrait sans aucun doute qu’elle était une intime des lieux, donc de Bartol. Sandrila Robatiny avait-elle réussi à se faire accepter de la sorte ? Elle sourit à l’oiseau qui avait rejoint un congénère sur une fine branche souple. En se posant, il avait imprimé un mouvement oscillatoire à ce perchoir. Les observant se balancer doucement, collés l’un à l’autre comme des tourtereaux, elle se demanda s’il s’agissait d’un couple et se dit que si c’était le cas, elle enviait la simplicité de leur vie. Comme ils demeuraient en face d’elle, paraissant la regarder, elle se plut à imaginer en eux des complices qui lui délivraient un message : « Bartol va revenir, elle ne peut rien faire pour le retenir. C’est avec toi qu’il veut vivre. »
Rupture brutale du charme ! Un son la fit tressaillir. On frappait à la porte. Elle se leva aussi brusquement que si le sol lui eût mordu les fesses. Un train de supposition lui traversa l’esprit à grande vitesse. Était-ce déjà Bartol ? Peut-être n’avait-il pas pu voir Sandrila Robatiny… À moins qu’ils se fussent violemment disputés écourtant la discussion… Ça, ce serait une bonne chose !
La pièce était petite. Par conséquent, la porte n’était qu’à quelques pas. En un lieu dégagé, elle eût bondi pour ouvrir, mais céans, elle dut contourner troncs, branches, lianes et fleurs pour l’atteindre. Ce qui ne lui prit pas moins de quatre secondes. Secondes finalement opportunes puisqu’elles permirent à une question de naître en elle : pourquoi Bartol taperait-il à sa propre porte ?
Comme s’ils voulussent lui hurler la même question, les oiseaux s’étaient mis à piailler.
Il y avait un archaïque judas optique. En y mettant son œil, elle vit un homme qui, tête légèrement tournée, semblait tendre l’oreille pour écouter ce qui se passait dans l’appartement. Sans doute les protestations des colibris suscitaient-elles sa curiosité. Qui ne se serait pas étonné d’entendre un tel vacarme !
— Qui est là ? demanda-t-elle.
— Un ami de Bartol. Je viens vous donner de ses nouvelles.
Elle ouvrit brusquement en s’écriant :
— Des nouvelles de Bartol ! Que lui est-il arrivé ?
— Rien de grave, rassurez-vous, répondit l’inconnu en s’introduisant dans la pièce sans hésiter.
Il avait même appuyé, calmement mais fermement, sur la porte afin qu’elle lui livrât un passage plus large. Alors qu’il refermait derrière lui, les oiseaux interprétèrent un implacable crescendo. L’homme était entré avec une telle aisance que Cara l’avait tout d’abord pris pour un réel familier de Bartol, mais quand elle vit son regard inquisiteur et surpris, elle comprit qu’il découvrait les lieux. Il était malheureusement trop tard pour le repousser.
— Vous n’êtes pas vraiment un ami de Bartol, n’est-ce pas ? se risqua-t-elle.
— Oh, je ne suis pas son ennemi non plus, Grand Soleil !
L’inconnu avait un étrange accent très prononcé qu’elle avait déjà entendu, mais dont elle avait oublié la provenance. En une circonstance plus sereine, elle eût pu interroger sa céph à ce sujet, mais, dans le cas présent, c’était le dernier de ses soucis. Il était de taille et de corpulence moyennes. Le timbre androgyne de sa voix, l’absence totale de système pileux visible sur son visage, ainsi que son attitude corporelle donnaient à penser que c’était un asex.
— Que voulez-vous ? Si vous n’êtes pas un ami de Bartol, je vous demande de sortir. Je n’aurais jamais dû vous laisser entrer.
Elle avait conscience de l’inutilité de ses dernières paroles, mais elle ne savait comment rattraper l’erreur qu’elle avait commise en lui ouvrant la porte. Que pouvait-elle faire ? Elle n’était pas de taille à lutter physiquement contre lui et de plus il venait de saisir ce qui ressemblait à une arme. Ses connaissances en la matière n’étaient pas bien grandes, mais nul besoin d’être une spécialiste pour reconnaître un lance-sphérules. Aussi inutile que ce fût devant une arme de tir, elle ne put réprimer un mouvement de recul. Deux pas en arrière seulement, la végétation ne lui permit pas d’en faire plus.
L’individu était chauve. Totalement chauve. Son crâne était doré ; aussi brillant que de l’or sur le dessus, ce biogrimage disparaissait en dégradé sur le front, les tempes et la nuque. Il eut un sourire très doux qui paraissait réellement bienveillant.
— N’ayez pas peur, dit-il. Je ne vous ferai pas de mal. Cette arme n’est destinée qu’à vous convaincre de me suivre.
Sur ces mots, il tira. Cara sentit à peine l’impact sur son épaule droite. Elle y porta la main ; c’était un de ces gestes dérisoires et machinaux difficiles à retenir en pareil cas, un réflexe pour porter secours à une partie de notre corps que l’on sent agressée. L’homme accentua son sourire aimable et son attitude rassurante.
— C’est sans danger, insista-t-il. Je vous jure que vous ne risquez rien.
Il fit disparaître son arme dans le revers de sa veste et s’approcha de Cara qui commençait déjà à ressentir les effets de la substance contenue dans la sphérule.
— Prenez quelques affaires de rechange et de toilette… que sais-je… toutes ces sortes de choses que les femmes coquettes comme vous ont besoin d’avoir sans cesse avec elles.
Elle était vêtue d’une combinaison blanche très moulante. Ses bottes de corsaire, montant presque jusqu’aux genoux, ainsi que son col étaient en velours rouge. Sa longue et vaporeuse chevelure noire cascadait sur ses épaules et sa poitrine.
Il la parcourut du regard de haut en bas et dit.
— Vous êtes très belle !
L’étonnement, l’incompréhension et un nuage d’inquiétude durent se lire sur le visage de la biogrimeuse, car il ajouta :
— Je vous trouve objectivement belle, sans vous désirer sexuellement, n’ayez crainte. Je suis un asex. Prenez vos affaires, comme je vous le demande. Vous allez partir pour faire un petit voyage.
Elle réalisa que son esprit était dans une surprenante disposition, dans un état qu’elle n’avait jamais éprouvé. C’était si étrange de se sentir ainsi ! C’était comme si la volonté exprimée de cet homme agissait directement sur sa motricité. Elle était tout bonnement incapable d’ignorer son ordre. À la fois consciente de la nécessité de lui désobéir et ne pouvant lui opposer la moindre résistance, elle entra dans la chambre pour y prendre son sac. Sans hâte, mais sans non plus ralentir ses gestes pour gagner du temps. Elle y mit les quelques affaires personnelles qu’elle avait placées sur une étagère ; étagère que Bartol lui avait efficacement dégagée en jetant par-dessus son épaule tout ce qui s’y trouvait. Quelques vêtements et des ustensiles de beauté furent soigneusement rangés dans les compartiments du sac. L’homme l’observait. Le chaos qui régnait dans cette pièce semblait le surprendre plus encore que la jungle et les oiseaux.
— Avez-vous été cambriolés ? s’enquit-il.
— Non.
L’individu renonça à comprendre.
— Prenez votre bagage et allons-y, dit-il en élevant la voix pour couvrir les cris des colibris qui continuaient à monopoliser l’espace sonore.
Victime de la même drogue qui en ces mêmes lieux avait déjà paralysé la volonté de Bartol, elle le suivit. Ils sortirent.
À l’extérieur de l’appartement, il demanda :
— Votre sac n’est-il pas trop lourd ? Voulez-vous qu’on le porte pour vous ?
C’est alors qu’elle réalisa qu’une autre personne était là, sur le palier. C’était une femme en biogrimage chrome. Cara vit sur son visage sa propre image toute déformée qui s’y reflétait.
— Voulez-vous qu’on le porte pour vous ? répéta l’asex.
C’était étrange, mais elle se sentit tout à fait incapable de répondre à cette question. Elle n’avait qu’une envie, c’était qu’on décidât à sa place et qu’on lui donnât des ordres. Il dut le comprendre, ou devait le savoir, car il lui prit le sac des mains et le tendit à la femme.
— Suivez cette personne ! dit-il à Cara.
— Venez avec moi, ajouta sa complice miroitante. Nous allons utiliser l’escalier.
Elle obéit sans hésiter une seconde. L’idée qu’il fallait avertir Bartol occupait tout son esprit, mais elle ne pouvait rien faire de plus que de simplement y penser.
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