Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 30 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Il enjamba le garde pour sortir

 

 

Sandrila Robatiny, toujours assise sur le canapé en zirko noir, regardait le surmâle qui marchait de long en large devant elle. Bien qu’ils fussent tous les deux seuls dans cette pièce depuis plusieurs minutes, rien encore n’avait été dit. Par moments, les mains dans le dos, quelquefois dans les poches, de temps en temps les bras croisés sur la poitrine, Kall Mhoxxor se déplaçait ainsi en lui décochant de rares et vifs coups d’œil, mais il n’avait toujours pas articulé un son. Cherchait-il ses mots ? Prenait-il enfin la mesure de ses actes et se demandait-il comment en limiter les conséquences ? Elle n’en savait rien. Finalement, il commença à parler :

— Bartol m’a dit que… Disons plutôt qu’il a laissé échapper quelques phrases qui ont fini par exciter ma curiosité…

— En changeant de mot, comme vous venez de le faire, vous voulez dire par « laissé échapper » que vous l’avez torturé ou drogué ?

Ignorant tout bonnement la question qui lui était posée, Kall Mhoxxor poursuivit son propos. Continuant à marcher lentement devant l’impératrice du gène, de droite à gauche puis de gauche à droite, on eût presque dit qu’il se parlait à lui-même, qu’il pensait à voix haute :

— Il a parlé de Symbiose, donnant de nombreux détails. Détails que je n’avais jamais entendu ailleurs et qui par moments semblaient tenir de la divagation. Il a, par exemple, fait référence à un jardinier. Un jardinier du quatrième règne. Il m’a exactement expliqué que, selon un certain Abir Gandy, nous ne serions que des sortes de légumes dont ce cultivateur d’un règne supérieur prendrait soin. Que pensez-vous de ça ? Tout d’abord, Symbiose existe-t-il, selon vous ? Certains passagers du Grand Félin, un nombre non négligeable, ont témoigné de son existence, mais vous, vous ne vous êtes jamais publiquement prononcée à ce sujet.

Elle songeait au petit robot que l’Invisible avait mis dans sa poche et se demanda ce qu’il était advenu de cet objet. Avait-il été découvert par Kall Mhoxxor ? Ou bien Quader avait-il trouvé un moyen d’échapper à la détection ? Cela paraissait peu probable, malheureusement. Même si par une ruse quelconque il avait réussi à tromper la fouille, il avait dû perdre la télécorporation dans la pièce isolée du Réseau. C’était imprévisible ! Il était sûrement tombé au fond de sa poche. Mais les appareils de détection l’avaient certainement repéré et, dans ce cas, Kall Mhoxxor savait qu’elle n’était pas venue tout à fait seule.

Elle répondit sèchement :

— Je vous ai déjà dit que j’exige ma libération immédiate ainsi que celle de mes deux compagnons. Avez-vous entendu, ou avez-vous des problèmes d’audition ?

— Oui. Je l’ai bien entendu.

— Heum… Ce serait plutôt des problèmes de compréhension que vous auriez alors ? Connaissez-vous la définition du mot libération ? En aucune de ses acceptions, il n’exprime une forte envie de discuter de choses et d’autres.

— J’ai clairement entendu que vous me donnez l’ordre de vous libérer et j’ai parfaitement compris ce que cela veut dire. En revanche, vous, vous n’avez pas encore compris quelque chose. À vous écouter, ça semble évident !

— Ah bon ! Qu’est-ce que je n’ai pas encore compris ?

— Que je ne suis pas plus impressionné que ça par vos injonctions !

L’Éternelle n’était pas familiarisée avec le fait, pour le moins hardi, qu’on lui tînt pareillement tête. Et encore moins sur un ton aussi déroutant. Kall Mhoxxor était visiblement en possession de tous ses moyens. Malgré tout, au lieu de se comporter comme s’il avait conscience du danger auquel il s’exposait en la traitant ainsi, il paraissait très sûr de lui. Un ego démesuré et un orgueil pathologique eussent pu être les moteurs de sa témérité. Pourtant cela ne semblait même pas être le cas, car il s’exprimait sans la moindre arrogance, sur un ton calme et réfléchi tout à fait déconcertant. Depuis qu’elle était puissante et célèbre, c’est-à-dire depuis longtemps à présent, elle avait perdu l’habitude qu’on s’opposât à sa volonté avec autant d’assurance.

*

Bartol était seul. Après avoir essayé de justifier son comportement impardonnable, le faux Moz avait libéré le Marsalè de ses entraves puis il avait quitté la pièce sans explication. Il était parti depuis un moment déjà. Bartol ne savait ni où ni pour combien de temps. Plutôt que rester inactif, il décida d’exploiter la liberté de mouvement offerte par cette circonstance pour explorer la salle dans laquelle il se trouvait enfermé à la recherche de quelque chose qui pût lui servir d’arme ou de moyen de briser la seule porte visible, celle que Kall Mhoxxor avait empruntée pour disparaître. Il était dans une pièce rectangulaire d’environ dix mètres sur six. Les murs, ici bleus, avaient le même aspect translucide que ceux du couloir. Une table blanche carrée assez banale, six chaises, deux fauteuils, un canapé, des meubles de rangement…

Il retourna la table et en observa les pieds. Blancs comme le plateau, cylindriques, ils étaient visiblement assez robustes. Jugeant qu’ils tenaient bien en main, il se dit que l’un d’eux ferait assurément un excellent gourdin. En examinant leur fixation, il réalisa qu’il ne serait même pas nécessaire de mettre à exécution le projet qui avait traversé son esprit une fraction de seconde : essayer d’en rompre un à coup de chaise. Ils étaient tout simplement prévus pour se déboîter en douceur en enfonçant un petit poussoir. Ce fut donc presque déçu de n’avoir pas pu faire plaisir à sa rage en le brisant, qu’il en démonta un et le manipula en exécutant de grands gestes devant lui pour en tester la tenue en main et la maniabilité.

*

— Je ne suis pas si facilement intimidable, poursuivait le surmâle. Non pas que je doute de votre influence et de votre pouvoir, mais tout simplement que je suis fait ainsi. Je n’ai peur de rien. La vie comporte des dangers et j’admets que vous en êtes un pour moi en ce moment. Et alors ?… De toute façon, dès lors que l’on vit, il faut s’attendre un jour ou l’autre à mourir, n’est-ce pas ? La vie est un phénomène si éphémère, en dépit des efforts que font tant d’humains pour la prolonger le plus longtemps possible et malgré le fait qu’ils se comportent comme s’ils étaient éternels ! Alors, autant vaut-il prendre des risques pour exalter cette vie. D’autant plus que rien justement n’exalte plus la vie que les risques. Et puis, en prenant soin d’éviter tous les risques, il en restera toujours un auquel nous serons obligés de faire face et il deviendra d’autant plus grand que nous aurons été prudents. C’est celui de mourir sans avoir vécu. À mon avis, celui-là est le pire de tous les risques ! Et je ne voudrais le prendre à aucun prix. Mon courage a des limites ! Qu’en pensez-vous ?

Sur ces derniers mots, Kall Mhoxxor s’arrêta un instant de marcher pour se planter devant l’Éternelle. Les mains derrière le dos, il semblait s’être soudainement figé. Son regard interrogateur, cherchant son approbation, il la fixa quelques secondes, sans la moindre insolence, toujours aussi calme. À son visage, on eût pu croire qu’il venait de dire la plus grande des banalités à un inconnu de passage, quelque chose comme : « Tiens ! Il y a du monde aujourd’hui ! N’est-ce pas ? ». Il se remit à marcher, les yeux vers le sol devant lui.

L’Éternelle ne pouvait qu’être d’accord avec ses paroles, cette manière de penser étant un des composants, et non des moindres, de sa propre personnalité. Elle était toutefois par trop contrariée par sa captivité pour exprimer son adhésion ou pour laisser apparaître sa réelle surprise et même le trouble que lui occasionnait ce personnage :

— Si vous pensiez vous racheter avec votre petite leçon de philosophie, c’est raté, Monsieur Mhoxxor. Je saurai vous démontrer que le risque de m’avoir comme ennemie est bien plus terrible que celui de ne pas avoir vécu.

Elle fit semblant d’arranger la position de sa veste pour jeter un rapide coup d’œil sur le bord de sa poche. Privée de nucle, elle ne put mémoriser cette image en céphmémoire afin de l’examiner plus attentivement et en toute discrétion, mais elle remarqua malgré tout un petit objet qui ressemblait fort au RPRV. Ainsi, l’Invisible a réussi ! s’exclama-t-elle intérieurement. Elle ressentit sa téléprésence, et cette télécomplicité lui fit le plus grand plaisir.

— Ben la chose, Madame Robatiny ! Écoutez, il semble que ce soit très important pour vous d’être celle que l’on redoute. Alors, je vous propose la chose suivante pour vous prouver que je ne tiens pas à exiger quoi que ce soit de vous, mais que je le sollicite humblement. Je vous rends votre nucle tout de suite. Ainsi, vous pourrez appeler qui vous voulez pour vous faire libérer et me mettre sous les verrous. Est-ce que ça vous va ?

La femme la plus puissante des mondes était si peu préparée à cette surprenante proposition qu’elle fut incapable de répondre. En prononçant les mots : « il semble que ce soit très important pour vous d’être celle que l’on redoute », il avait levé un coude devant son visage pour mimer quelqu’un qui tente de se protéger. Elle ne savait pas si elle devait prendre ombrage de l’aisance avec laquelle il se moquait si ouvertement d’elle ou si elle devait au contraire en sourire, en acceptant l’idée qu’elle avait effectivement été un peu ridicule de n’avoir su plus tôt adapter son comportement à son interlocuteur.

Comme elle n’avait pas répondu au bout de trois secondes, ce qui représentait trois éternités pour elle, il reprit :

— Donc, je vous rendrai votre nucle dès que vous m’en ferez la demande. En attendant, j’en reviens à cette histoire de cultivateur et de règnes. Je vous serais très reconnaissant de me dire ce que vous pensez de tout ça. J’aimerais que vous me communiquiez des informations au sujet de Symbiose, du chant de Vouzzz, de tout ce qui a un rapport avec ce que m’a dit Bartol. Je vous le répète, ne voyez pas ma demande comme une condition à votre libération. Je vous rendrai votre liberté, bien sûr, sans rien exiger en échange. Je vous demande seulement et respectueusement, timidement même si ça vous fait plaisir, de me parler de toute cette affaire autour de l’éventuelle existence de ce gravitant géant et de ses créateurs extrasolaires.

— Timidement même si ça me fait plaisir, dites-vous ! N’en faites pas trop tout de même ! Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet à présent ? Et la technologie des engrammes, alors ? Vous ne l’avez même pas évoquée une seule fois !

Elle se tourna légèrement vers la droite de manière à ce que le petit RPRV fût mieux placé pour voir Kall Mhoxxor qui évoluait en parlant.

— Mon intérêt a brutalement changé de direction. Il s’est focalisé sur autre chose. Sur Symbiose. C’est à cause de ce que Bartol m’a dit.

— Qui lui a échappé, avez-vous rectifié tout à l’heure.

— Oui, si vous voulez…

— L’avez-vous torturé ou drogué pour que ça lui échappe ?

— Drogué, oui. Torturé, non.

— C’est donc ainsi que vous avez obtenu ces confessions de lui.

— Oui. Il a avoué avoir été Youri Yamaya. Il a parlé de nombreux sujets. J’ai appris à le connaître. Il vous aime encore, vous savez !

— Heum… fit-elle, embarrassée. Que vous a-t-il dit alors, exactement ? Il vous a parlé de Symbiose, de ce qu’il a vécu à bord. Il a certainement évoqué sa dernière aventure… Il était question de créatures qu’il nomme les Ovoïdes…

Elle s’interrompit, réalisant, dans une sorte de pensée d’arrière-plan, qu’elle se mettait soudainement à discuter de bon gré avec Kall Mhoxxor, individu qu’elle eût volontiers envoyé en enfer moins de cinq minutes auparavant. Tout ça parce qu’il venait de lui dire que Bartol l’aimait toujours et qu’elle avait besoin de dissimuler son trouble en déviant le cours de la conversation ! Cet homme visiblement intelligent ne pouvait que le comprendre. Elle s’en voulut d’être tombée si facilement dans un piège aussi grossier. En téléprésence de l’Invisible, en plus ! Se lever et étrangler cet homme fut la pensée qui occupa tout son esprit.

La manœuvre de diversion fut sans effet, car Kall Mhoxxor ne parut pas désirer parler des Ovoïdes pour l’instant :

— En tout cas, vous comptez encore beaucoup pour lui. Il m’a répété plusieurs fois quelque chose qui venait de vous. Quelque chose qui venait de vous et qu’il n’est pas près d’oublier… Grand Soleil, non !

— Quoi donc ?

N’ayant pu retenir la question, elle se promit qu’à la première occasion, dès qu’elle serait seule, ce serait elle-même qu’elle s’empresserait de gifler.

— Il disait que nous sommes tous faits d’un peu de tous. Et, il a bien insisté sur le fait que cet aphorisme était de vous. Aphorisme qui ne m’a pas laissé indifférent, je vous dirais plus tard pourquoi.

Cette fois, elle ne put totalement dissimuler son trouble et Kall Mhoxxor, qui s’était à nouveau arrêté de déambuler pour la regarder dans les yeux, n’en semblait pas dupe. Il avait même l’air de s’en amuser et cela la mit en rage, dans une rage d’autant plus grande qu’elle devait rester intérieure, car la laisser paraître eût été la confession de sa faiblesse.

— Que vouliez-vous obtenir de lui ? demanda-t-elle, juste pour rompre un silence qu’elle préféra éviter.

— Vous le savez bien, la technologie des engrammes. Je vous l’ai déjà dit.

— Certes ! Mais qu’espériez-vous faire avec cette technologie ?

— Ah ! C’est en vous le révélant que vous pourrez comprendre pourquoi j’ai été très interpellé par votre : « nous sommes tous faits d’un peu de tous. »

— Je vous écoute. Que vouliez-vous en faire ? Quel rapport y a-t-il avec ce que j’ai dit à Bartol ?

— J’ai bien compris que vous lui aviez dit cela pour le rassurer, ou le consoler, je ne sais quel mot choisir, du fait que les origines de sa personnalité soient un mélange de plusieurs individus. Il devait être si perturbé quand il a découvert qui il était que vous lui avez énoncé cette pure vérité. Nous nous influençons tellement les uns les autres ! Nous sommes tous constitués de toutes ces influences, c’est indéniable ! Mais, j’ai personnellement une raison pour avoir entendu votre formule d’une manière particulièrement amplifiée. J’ai imaginé que si nous parvenions à réunir tous les engrammes de toute l’humanité nous pourrions créer un esprit qui sera fait d’un peu de tous. Voilà ce que Kall veut dire ! J’avais ce projet. Il me tenait à cœur. Je lui avais même donné un nom : « Tous pour un ». C’est une partie de la devise : « Un pour tous, tous pour un » que nous devons à un auteur ancien.

Cette fois, l’Éternelle n’eut pas du tout conscience de l’intérêt inattendu qu’elle éprouva pour le personnage. Il s’était remis à se déplacer devant elle, dans un sens puis dans l’autre. Les yeux dirigés vers le sol, les mains à présent dans les poches, il parlait toujours sur le ton maîtrisé de quelqu’un qui songe à voix haute.

— Mais quel est le principe économique de votre idée, si ce n’est pas indiscret ? l’interrogea-t-elle.

— Hein ? fit-il, en se retournant brusquement, comme si elle l’avait tiré de ses réflexions.

— Je vous demandais comment vous comptiez gagner de l’argent avec votre esprit global de l’humanité.

— Hou la chose ! Je ne me suis jamais posé cette question, Grand Soleil !

— Vous n’étiez donc pas motivé par l’argent !

— Non. Juste par l’idée.

— Vous êtes un philanthrope !

— Pourquoi, un philanthrope ?

— Puisque vous songez à travailler gratuitement pour l’humanité.

— Je me fous éperdument de l’humanité ! Je vous dis que je ne suis séduit que par l’idée. Pensez-vous que tous ceux qui ont participé bénévolement à bâtir la civilisation humaine ont œuvré dans le but de la servir ? Je n’en crois rien. La plupart étaient possédés par leur idée. Pensez-vous que le but de Newton était d’offrir la loi de la gravitation universelle aux hommes pour leur bien ? Ah la belle affaire ! La plupart n’en avaient cure ! Même aujourd’hui ! Qui loue Newton pour ce qu’il nous a apporté ?

— J’admets que cette loi n’a pas le pouvoir de rendre les gens heureux, mais elle a permis des applications pratiques qui sont bien utiles.

— Et croyez-vous que Newton se soit brutalisé les méninges pour que nous puissions un jour concevoir des gravitants et autres machines ?

— Je n’ai jamais prétendu ça !

— Je vous le dis, comme presque tous ceux qui nous ont laissé quelque chose, il était possédé par ses idées. Il voulait savoir. Il voulait comprendre. C’est tout ! Sans doute que lui et tous ses semblables dans l’histoire étaient aussi poussés par leur ego, mais ce dernier les a aveuglés, aussi clairvoyants qu’ils étaient. Car ils n’ont été reconnus que très peu de temps et par très peu de personnes. La seule chose qui compte vraiment c’est l’idée, le but en lui-même. Le reste est sans valeur !

— Si vous le dites ! Dois-je en déduire que vous vous comparez à Newton ou à ceux qui nous ont laissé quelque chose, comme vous dites ?

— Oui. Mais uniquement en ce qui concerne le fait que je ne m’intéresse qu’à mon idée. La comparaison s’arrête là.

— Bien ! Pour en revenir au sujet de départ, puis-je savoir ce que Bartol vous a appris concernant les concepteurs de Symbiose ?

— Je suis heureux que vous rameniez la conversation sur ce sujet. J’allais justement vous en prier. Il a prétendu que ces êtres appartiendraient à un règne supérieur à notre propre règne animal. Il appelle ce règne le règne numérique. Selon lui, nous serions considérés par ces créatures exactement comme nous considérons nous-mêmes les végétaux.

— Et alors ? Qu’en pensez-vous ?

— Ne me retournez pas ma question, Grand Soleil ! C’est moi qui vous demande ce que vous en pensez !

— Je voulais seulement vous amener à réfléchir au fait que si les êtres numériques existent bel et bien, il est encore plus facile de les réunir pour en faire un être unique. Je parle de votre projet « Tous pour un ».

Pour la première fois, elle le vit sortir de son attitude tranquille, presque détachée. Son visage était transformé par l’intérêt :

— Existent-ils ?

— Qui ?

— Ces êtres numériques, bien sûr !

— Ayant vu Symbiose, cela me paraît extrêmement probable… D’autant plus que…

— Oui ?…

— Oh… Rien…

— D’autant plus que quoi ? insista le surmâle.

— D’autant plus qu’il semble établi que nous n’avons pas besoin de faire référence aux Symbiosiens pour supposer que des êtres numériques existent. Il existerait en effet des humains numérisés. Et ceci tout à fait indépendamment des Symbiosiens ; avant l’arrivée de Symbiose chez nous.

— La NT ! J’en avais déjà entendu parler… Comment savez-vous ce que vous venez de m’en dire ?

Ce n’était plus de l’intérêt qu’on pouvait lire sur la figure de Kall Mhoxxor, mais une avide curiosité. La colère que l’Éternelle avait eu tant de mal à contenir s’était peu à peu calmée. Cet homme lui avait tenu tête d’une manière qui ne lui déplaisait pas. Et, là, elle reprenait la situation en main en suscitant si fortement son attention.

Elle imagina que grâce au RPRV l’Invisible avait facilement pu la localiser. Il avait dû appeler du secours. Ce n’était sans doute plus qu’une question de secondes avant qu’on la libère, elle, Bartol et… cette Cara.

— Je vous dirai tout ça, peut-être… Je verrai. Je n’en sais pas plus que Bartol à ce sujet. Je ne peux rien vous apprendre de plus que lui.

— Mais lui ne m’a donné que des informations éparses et incohérentes, plus proches du délire que d’autre chose.

— Et pour cause ! Vous l’avez drogué pour obtenir ses confidences. Pourquoi ne l’interrogez-vous pas à présent ?

— Je viens de vous dire que je ne peux rien lui demander. Il me hait.

— Regagnez son estime…

— J’ai peur de ne pas en avoir le temps avant que…

— Avant que quoi ?

— Avant que Symbiose ne parte.

— Ah ! Il vous a donc parlé de ça aussi. Enfin, je voulais dire qu’il a laissé échapper ça aussi.

— Oui. Depuis, j’ai remplacé mon idée obsessionnelle d’esprit unique, constitué par un rassemblement d’engrammes, par celle de partir avec vous dans Symbiose. Je crois de plus en plus en l’existence de ce dernier et je donnerais tout ce que j’ai pour le voir, seulement pour le voir. Alors, imaginez comme un voyage interstellaire à son bord peut enflammer mes rêves !

— Si partir dans Symbiose est votre nouvelle principale idée obsessionnelle, comme vous dites, qu’attendez-vous de moi ? Que fais-je ici, en ce moment ?

— Je compte sur vous pour me confirmer l’existence de Symbiose et m’apprendre tout ce que vous pouvez à ce sujet. Et surtout me faire savoir comment je dois m’y prendre pour partir avec vous. M’aiderez-vous ?

— Peut-être ! Rendez-moi mon nucle. Je le veux maintenant.

Elle venait d’exprimer cette demande plus pour le tester que pour obtenir la réactivation immédiate de sa céph, puisque de toute façon elle comptait sur l’Invisible ; elle n’était plus à quelques secondes près.

*

Pour la troisième fois, Bartol tapa à coups répétés sur la porte avec son pied de table. Son arme improvisée levée, il attendit, dos contre le mur. Ce qu’il espérait finit par arriver ; un gardien décida de se rendre compte de ce qui produisait ce bruit. Passant très lentement la tête dans l’entrebâillement de la porte, prudent, l’homme le fut. Pas assez cependant ! La massue de Bartol s’abattit sur son crâne. Il tomba de tout son long dans la pièce, laissant l’ouverture libre. Bartol hésita à s’enfuir immédiatement. Il resta les deux mains serrées autour de son gourdin guettant l’éventuelle arrivée d’un autre gardien. Personne ne se montrant, il posa son arme à portée de main et se mit en devoir de fouiller rapidement sa victime. Un lance-sphérules fut la première récompense de cette heureuse initiative. Il mit sa trouvaille dans une poche de son pantalon et poursuivit sa recherche. La deuxième découverte le fit grogner de plaisir : un nucleur. Il continua à inspecter chacune des poches de l’homme inanimé dans l’espoir d’obtenir un nucle, mais il n’en trouva aucun. Jetant de brefs regards vers la sortie, prêt à se défendre si quelqu’un survenait, il ouvrit la combinaison du garde au niveau de la poitrine pour le dénucler. Le nucleur ne fut pas long à localiser la source d’énergie électrique du Mercurien. Bartol en pratiqua l’extraction puis il écarta fébrilement son propre col dans le but de s’équiper lui-même de son précieux butin, mais il ne réussit qu’à s’étrangler à moitié en tirant sur le vêtement. Avec une hâte grandissante, il ôta sa chemise pour faire passer l’appareil sous sa clavicule gauche et pressa la détente. Le dispositif aseptisa le nucle, ouvrit la peau, introduisit la petite source d’énergie dans son réceptacle et se retira en déposant un puissant cicatrisant. Il sentit l’habituelle légère douleur de l’implantation. Presque aussitôt, le son caractéristique du démarrage de sa céph se fit entendre avec bonheur dans son aire auditive et les éléments de son interface graphique apparurent dans son champ de vision. Pour être certain de ne pas être repéré, il prit soin de désactiver totalement la fonction de localisation. Alors qu’il remettait vivement sa chemise, le tissu dermique commençait déjà à se refermer. Laissant sur place sa première arme, il prit le lance-sphérules dans sa main droite puis il enjamba le garde pour sortir.

*

Quader n’avait pas eu d’autre choix que de jouer cartes sur table ; après avoir réussi à repousser son ancienne élève le plus élégamment possible, il avait avoué :

— Kola, je suis bien obligé de reconnaître que je t’ai appelée parce que j’ai besoin que tu me rendes un service.

Elle sourit, lui prit la main et l’entraîna avec elle à l’intérieur de ses appartements.

— Hou la chose ! Ne t’inquiète pas, fit-elle. J’ai bien compris, va ! J’ai juste essayé de profiter un peu de la situation.

Ils se retrouvèrent dans un espace circulaire découvert donnant l’impression de se trouver dans une tour sans toit.

— Mon jardin, dit-elle.

Quader jeta un coup d’œil autour de lui. Ils marchaient sur du gazon et ils étaient entourés de nombreuses espèces végétales. Quelques chants d’oiseaux témoignaient même d’une vie animale.

— Tu as bien rajeuni, remarqua-t-elle. Je me souviens pourtant que tu n’as jamais été un grand pratiquant de la plastique corporelle ! Tu te souviens quand on jouait dans ce mondagine de pirates, là… Comment s’appelait-il déjà ? Une énorme tempête avait coulé la moitié de notre flotte. Un pirate ennemi t’avait pendu à sa plus haute vergue et…

Il s’arrêta de marcher et la saisit par le bras pour mobiliser toute son attention :

— Kola, heu… nonobstant l’intérêt de cette conversation, je suis désolé, mais je dois t’interrompre. Je te jure que je parlerai avec bonheur de nos souvenirs communs dès que j’aurai fait ce que j’ai à faire, mais, là, je suis extrêmement pressé. C’est une histoire de vie ou de mort, comme on dit.

— Grand Soleil ! Que puis-je faire pour toi ?

— Est-ce que tu as toujours ton Nort Mando quarante ?

— Oui. Il a été un peu amélioré depuis que tu l’as piloté la dernière fois. Je l’ai modernisé et…

— Bien ! Est-il toujours rangé près d’ici ?

— Oui, oui. Dans le garage que tu connais et qui lui en revanche n’a pas changé. Il s’accorde bien visuellement avec l’environnement alors…

— Est-ce que tu peux me le prêter ?

— Te le prêter ? Oui, je peux. Mais…

— Fais-moi confiance, s’il te plaît. Ne me demande pas ce que je compte en faire, ce serait si long à justifier qu’à la fin de mon explication, il serait trop tard. Je n’en aurais plus besoin. En revanche, j’aurais besoin de quelques explications pour que je puisse atteindre rapidement mon but.

— Zorrr ! Compris !

Un identifiant RPRV et son mot de passe s’affichèrent dans la céphvision de Quader.

— Merci, dit-il avec chaleur. Merci beaucoup. Je ne saurais te remercier assez !

— Je serais toujours là pour toi, voilà ce que Kola veut dire. Suis-moi, allons quelque part où tu seras mieux pour te télécorporer. Je te donnerai quelques informations sur cette machine et je te présenterai très rapidement Maryba, ma compagne.

Ils se remirent en marche.

— J’aimerais aussi que tu me donnes des détails et le maximum d’informations sur un endroit très précis dont j’ai les coordonnées urbaines.

— Quel genre d’informations ? demanda-t-elle.

— Du sous-sol.

 

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