Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 37 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Quelque chose dont on ne pouvait situer la provenance

Quelque chose dont

 

on ne pouvait situer la provenance

 

Bartol, toujours ici nommé Bartolus, était aux commandes de son char romain, sur la ligne de départ. Au centre de la piste de course circulaire s’élevait une tour au sommet de laquelle de grandes flammes projetaient une lumière rougeoyante et tremblotante. Sur le bord extérieur de l’anneau de terre battue, tous les cinquante mètres environ, de hauts poteaux portaient des torches qui brûlaient au-dessus des gradins ; elles révélaient dans la même rougeur fantomatique le public qui hurlait des noms de gladiateurs supportés par leur enthousiasme. Personne ne criait Bartolus, il n’était pas assez connu. Tous ces feux crépitaient, fumaient et exhalaient une odeur âcre de graisse animale consumée ; l’absence totale de lune laissait s’exprimer le seul éclairage qu’apportaient toutes ces langues de feu.

Sur un petit balcon à mi-hauteur de la tour centrale, un homme leva une sorte de longue trompette et sonna les trois notes du signal de départ. Dès la première, cinquante chars s’élancèrent. Le martèlement des sabots et le bruit des roues sur le sol sec couvrirent les crépitements des flammes et la poussière arrachée à la piste se mêla à leur fumée.

Assise sous la jungle, et plus ou moins perdue dans ses pensées, Cara Hito regardait Bartol allongé sur le sol près d’elle. Quand elle vit que ses membres étaient envahis de petits mouvements et tremblements, elle comprit que la course était engagée. Elle lui sourit et se remit à songer aux conséquences du voyage interstellaire.

Durant et même après son séjour chez les Ovoïdes, elle considérait plutôt Symbiose comme une source d’infortune à éviter. Mais depuis que le gigantesque artéfact extrasolaire lui offrait l’opportunité de vivre près de Bartol sans avoir à se préoccuper des questions financières, il en était tout autrement. Elle savait que Sandrila Robatiny ferait partie de l’aventure, mais elle se disait que dans un monde sans argent, elle serait l’égale de sa rivale. En effet, se répétait-elle à l’envi, qu’a-t-elle de plus que moi, si ce n’est l’argent ? Rien !

Se regardant dans le miroir, elle pensa aux biogrimages qu’elle pourrait créer sans se préoccuper du prix. Elle ne rêvait pas de porter les œuvres des biogrimeurs célèbres, Alga Sorem, Arahldel Benoli ou autres, que pouvaient s’offrir l’impératrice du gène et tous les nantis. Cara avait suffisamment de talent pour imaginer ses propres biogrimages. Jusqu’ici, seuls les moyens lui avaient manqué, mais si les moyens cessaient d’être nécessaires… le rayonnement, au demeurant assez banal, de Sandrila Robatiny aurait de la concurrence !

Dans son esprit, le message d’Abir Gandy était très clair : elle aurait accès à la régénérescence cellulaire durant quarante années, au minimum. Quarante années de sursis, au moins, avant d’être à nouveau hantée par la terreur de se flétrir. Quarante années à lutter à armes égales contre la femme la plus puissante des mondes qui ne serait bientôt plus qu’une personne comme les autres et à son niveau. Seules les qualités humaines et la manière d’être une femme aux yeux de Bartol compteraient alors pour faire la différence. Pour ça, Cara n’avait pas peur d’affronter Sandrila Robatiny. Elle était même plutôt contente qu’elle fut du voyage pour prendre plaisir à ne lui laisser aucune chance, à être cette fois celle qui domine. C’était une réconfortante certitude : sans son argent, Sandrila Robatiny ne serait bientôt même plus une rivale digne de ce nom.

*

Le but du jeu n’étant pas le réalisme historique, les gladiateurs avaient un très large choix d’armes pour le moins fantaisistes. Cette fois, Bartolus avait choisi une masse d’armes garnie de redoutables pointes. Ses trois étalons noirs tiraient vaillamment le char au milieu de la mêlée. Il n’avait qu’une seule idée en tête : ne pas perdre cette dernière, cette fois-ci. Pour cela, il savait qu’il devait avant tout éviter d’approcher Claudius Ouraganus. Alors qu’il était concentré sur cette idée et qu’il venait plus par chance que par adresse d’éviter un coup d’épée, un nuage de poussière se dissipa à droite pour lui révéler l’inattendu. Le sort lui présenta justement le crâne de Claudius Ouraganus sur un plateau. Ce terrible gladiateur, redoutable et redouté, lui tournait le dos et il était trop occupé par deux adversaires situés sur sa propre droite pour se retourner durant une ou deux secondes. C’était plus de temps qu’il en fallait à Bartolus pour se venger. Il lança sa masse d’armes.

—::< Vous venez de mourir, dit une voix dans son cortex. Le responsable de votre défaite est vous-même. Vous vous êtes asséné un coup de masse d’armes létal derrière la tête. Vous ne pourrez plus participer au combat durant dix jours et vous devrez jouer le rôle de…

*

Bartol se déconnecta de Gladiateur et s’assit en retenant quelques jurons.

— Alors ? lui demanda Cara. Encore décapité par Claudius Ouraganus ?

— Bien plus humiliant, grande géanture !

Il lui raconta ce qui s’était passé. Cara pouffa, une main devant la bouche. Il adorait cette mimique. Elle était si jolie quand elle faisait ce geste ! Combien de fois avait-il fait le pitre dans l’intention de la voir faire cela ? Mais, elle ne le faisait pas systématiquement ; le plus souvent, elle riait sans mettre sa petite main aux doigts fins devant la bouche. Du gaspillage ! à son avis.

— Le moment approche, dit-elle. Je n’arrive pas à le réaliser.

Bartol ne répondit pas. Il se remit debout avec une certaine lourdeur dans ses mouvements.

Tous deux n’avaient pas encore tout à fait repris l’habitude de l’affectueuse étreinte de la planète mère. Les changements de gravité ne sont pas symétriques. Sentir son poids soudainement multiplié par trois est bien moins facile que n’en supporter qu’un tiers !

Il leva la main gauche dans sa jungle. Un de ses colibris se posa sur son index.

— Il faut dire que ne rien avoir à préparer ne m’y aide pas, ajouta-t-elle.

En taquinant l’oiseau de l’autre index, il ronchonna :

— Dans cinq heures, nous verrons bien si ce m’as-tu-vu d’Abir Gandy était sérieux.

— Pourquoi ne l’aimes-tu pas ?

— Comme ça, par principe ! Il faut en avoir, des principes, dans la vie !

— Mais, mon Peluchon chéri, cette réponse ne veut rien dire !

— Certainement ! Mais elle prouve au moins que je suis un être vivant, moi ! Que je ne suis pas un troupeau d’algorithmes, moi ! Tiens, je vais l’appeler « Algo », dorénavant. Ça lui va bien Algo. Abir Gandy est un nom d’homme et…

Il fut interrompu :

« Le départ de Symbiose aura lieu au moment prévu, c’est-à-dire dans cinq heures.

Comme cela a déjà été expliqué, ceux qui conserveront le désir de faire partie du voyage interstellaire se retrouveront à son bord instantanément et précisément à ce moment-là, à la seconde près ; il n’y a donc rien de particulier à faire pour embarquer. Tout ce qui a été dit dans la précédente annonce est également confirmé, à savoir que vos objets matériels vous suivront sans que vous ayez autre chose à faire que de souhaiter les emporter et que vous n’aurez pas besoin d’argent parce que tous vos besoins seront assumés par Symbiose.

Il est important de noter que, à l’heure dite, une fois que vous serez dans Symbiose, il sera trop tard pour changer d’avis ; vous resterez à son bord pendant toute la durée du périple.

La destination stellaire vous sera communiquée après le départ de Symbiose.

Il est pour le moment impossible de vous donner la liste de ceux qui feront ce voyage avec vous. Sachez toutefois que, si peu de personnes changent d’avis d’ici là, vous serez environ dix mille. À moins d’une nécessité imprévue, plus aucune autre information ne vous sera donnée d’ici là. »

— Algo ou Abir, il semble tenir parole, Peluchon ! lança Cara visiblement aussi heureuse que tendue.

***

Cong venait de retracer à Daniol Murat les grandes lignes des échanges qu’il avait eus avec les huit autres C12. Ils avaient tous demandé à revoir les cellules dans lesquelles ils avaient appris à parler, mais Sandrila Robatiny avait fait détruire toutes ces installations.

L’angémo était chez l’éthologue dans la propriété de ce dernier tout en haut de l’Arbre Ville. C’était la première fois qu’il venait ici. Ils étaient dans le jardin parmi des plantes d’agrément, pur produit de Génética Sapiens, qui exhalaient des fragrances subtiles. Près de la coupole transparente les protégeant des conditions extrêmes qui régnaient à dix mille mètres d’altitude, ils conversaient paisiblement. Cong, le front en contact avec la bulle en carbone regardait les étages inférieurs, essayant parfois de suivre des yeux les volants qui les desservaient. Ces machines, majoritairement rouges, n’apparaissaient pas plus grosses que des moucherons à cette distance. Daniol, assis sur un banc de bois à quelques pas de là, observait l’angémo.

Il avait de nouveau de graves crises de vertige qui l’empêchaient d’approcher du vide tout près de la coupole. La seule pensée qu’il se trouvait à dix kilomètres d’altitude était difficile à affronter. N’eût été le désir de sa femme, il n’aurait jamais habité ici. De toute façon, seul, il n’en aurait jamais eu les moyens. C’était Malaïca qui avait payé quatre-vingt-dix pour cent de cette prestigieuse propriété.

— Pourquoi dit-on les branches, pour parler des étages ? demanda Cong. Je ne trouve pas que ces disques ressemblent à des branches.

— Je suis d’accord avec toi. Ceux qui ont choisi de les nommer ainsi ont dû vouloir rappeler que cette construction était censée évoquer un arbre.

Daniol se souvint que C12/2 lui avait posé la même question, quand il était venu le voir ici.

— Alors tu viens dans Symbiose toi aussi, c’est sûr ? Nous serons ensemble ? Nous partons dans moins de cinq heures !

— Oui, je me suis décidé. Cela n’a pas été facile, mais j’ai fini par prendre cette résolution ferme.

— Tu as mis du temps à faire ce choix à cause de ta compagne Malaïca, n’est-ce pas ?

— Oui. C’est ça, avoua Daniol.

Il était sidéré par l’avance intellectuelle des C12. À les entendre, il était si difficile de se rendre compte qu’ils avaient à peine plus de trois ans ! En effet, depuis les pénibles moments où on leur apprenait à parler dans leur cellule individuelle, il ne s’était écoulé que deux années. Deux seulement ! Il s’était passé tant de choses depuis que Daniol avait l’impression que cela remontait au moins à dix ans.

— Es-tu amoureux d’elle ?

— Euh… ben… Oui, répondit Daniol décontenancé. Je oui…

— Pourquoi ne veut-elle pas venir avec nous dans Symbiose ?

— Parce qu’elle préfère finir ses jours sur Terre.

— Finir ses jours ?

— Oui. Malaïca est siphalienne. Comme moi, elle a soixante ans, mais elle ne veut recourir à aucune technologie pour prolonger sa vie. Partir pour au moins quarante ans, c’est prendre le risque de ne pas mourir sur Terre.

— Pourquoi les siphaliens ne veulent-ils pas prolonger leur vie et pourquoi veulent-ils mourir sur Terre ?

— Je ne saurais pas te l’expliquer. Il existe chez nous, humains, certaines formes de pensées qui ne sont pas du domaine de la raison. Des pensées non rationnelles. Sans doute est-ce tout simplement ça, être vivant, d’une certaine manière. Et puis… Vouloir vivre à tout prix le plus longtemps possible n’est finalement pas plus rationnel ! C’est seulement un désir, un souhait, une envie… un choix qu’on ne peut argumenter.

— Moi aussi, je suis vivant, il me semble.

— Bien sûr !

— Je ne crois pas avoir des pensées non rationnelles pourtant !

— Ah bon ! En es-tu sûr ?

— En tout cas, je n’en ai pas l’impression.

— Si tu le dis… Mais voyons voir… Es-tu content d’être avec moi ? Est-ce que tu m’aimes ?

— Ça oui, j’en suis certain, Poils sur le Crâne ! Je t’aime beaucoup !

— Tu vois que tu n’as pas que des pensées rationnelles, Petit Poilu ! Le plaisir que tu éprouves à m’appeler Poils sur le Crâne le démontre bien !

Cong sourit en s’approchant de l’homme.

— Qu’est-ce qui t’a décidé à partir, plutôt que de rester avec Malaïca ? s’enquit-il.

Daniol demeura un moment silencieux, fixant le C12 gravement. C’est avec une voix nouée qu’il finit par répondre :

— Elle m’a supplié de la laisser vieillir seule, confia-t-il, le visage soudainement ruisselant. Elle dit qu’elle supporte de moins en moins mon regard sur elle. Elle prétend déjà voir dans mes yeux qu’elle n’est plus aussi attirante qu’autrefois et qu’elle redoute tous les jours le moment où elle comprendra qu’elle est repoussante.

Le visage simiesque de l’enfant angémo se plissa de tristesse quand il partagea la détresse de Daniol. Il posa sa longue main sombre de chimpanzé sur un genou de l’homme. Daniol s’efforça d’afficher un pâle sourire puis sécha prestement ses yeux d’un revers de manche.

— Et Bolie ? demanda l’angémo.

L’éthologue lui avait parlé de sa fille à deux ou trois occasions.

— Je lui ai confirmé l’existence de Symbiose et nous en avons discuté. Elle ne viendra pas. L’idée du voyage interstellaire ne la fait pas plus rêver que ça. Et puis elle a sa vie ici, sa compagne…

Un barrissement de souris interrompit la conversation. Cong se baissa sur la pelouse pour saisir Copain qui l’appelait en levant la trompe. Daniol s’exclama sur un ton affable :

— Il sait se faire comprendre, je vois !

— Oui ! Il réclame souvent mes mains quand il est dans un lieu qu’il ne connaît pas trop.

— Peut-être a-t-il été effrayé par un monstre… du genre chenille ou escargot, plaisanta l’homme.

L’angémo prit une attitude boudeuse pour défendre son ami :

— Il ne faut pas se moquer de lui parce qu’il est petit ! Il est très courageux, tu sais, pour sa taille !

— Oh, je ne me moque pas méchamment. Juste une petite plaisanterie très amicale…

— Et Ka ? demanda le C12.

La question fit tressaillir l’humain. Il se souvenait d’avoir vaguement parlé de Ka Traime à Cong, mais il ne s’attendait pas, pour autant, à être interrogé à son sujet. La perspicacité de son petit ami le surprenait.

— Euh… que… euh…

— Penses-tu toujours à elle ? Aimerais-tu qu’elle vienne avec nous dans Symbiose ?

— Je n’ai plus de nouvelles d’elle depuis longtemps !

— Ah ! Mais tu ne réponds pas à mes deux questions, insista gentiment Cong en caressant Copain d’un index affectueux.

Non, il n’avait pas oublié la jeune commerciale des Ailes d’Or. Et il eût été faux d’ajouter « malgré tous ses efforts », car il n’avait jamais eu envie de faire quelque effort que ce fût pour éviter de penser à elle. Il était resté fidèle à Malaïca, mais Ka était toujours très présente dans ses souvenirs.

— Que t’ont dit les autres C12 quand tu leur as parlé de Symbiose ? demanda-t-il, pour éviter de répondre.

***

J’ai 17 ans. Mais bientôt 18.

C’est le soir. Je vais voir maman. Il va bientôt faire nuit. Je marche sur des planches, jetées au sol en guise de caillebotis, en évitant tant bien que mal de mettre les pieds dans la boue, mais ce n’est pas facile. De la boue il y en a partout dans le ghetto.

Drill est avec moi. Dans moins de cinq heures, nous partirons dans Symbiose très très loin ; nous ne reverrons plus la Terre pendant au moins quarante ans. C’est décerveautant ! Quader viendra avec nous, mais maman restera ici. Elle ne veut pas changer d’avis. Non point la moindre goutte, nonobstant tout ce que nous pourrions faire, comme dirait quelqu’un. Elle préfère finir ses jours au ghetto. Plus le moment approche, plus nous allons la voir souvent, Drill et moi. Et nous avons naturellement décidé de passer les dernières heures avec elle. Nous avons laissé de l’argent sur son compte, au cas où… Moi, j’en ai gagné un peu en donnant des cours de pilotage RPRV et Drill en défiant quelques créatures dans le Monde des Monstres. Après un combat particulièrement acharné, il a même réussi à tuer un zhorr. À grand-peine, c’est vrai, mais cet exploit lui a permis de récolter suffisamment de spectateurs pour se faire quelques Ranks. Puisque dans Symbiose nous n’en aurons pas besoin, nous avons tout laissé à maman.

Après avoir reçu le dernier message d’Abir Gandy, nous avons senti de l’ardeur jubilatoire nous galoper dedans, mais, bien sûr, nous nous griffons l’inquiétude pour elle.

Pas très loin de chez maman, il y a des nouveaux venus qui ont pris la baraque du vieil Ols. Ils sont quatre, un petit garçon, une jeune fille et leurs parents. C’est drôle comme mes yeux sont contents de la regarder, la jeune fille ! Pour un peu, j’aurais presque envie de revenir au ghetto. J’aimerais qu’elle vienne dans Symbiose, mais je n’ose pas lui en parler.

La baraque de Drill est occupée depuis longtemps. Vu qu’il n’était plus là pour la garder… Les places sont rares !

Drill m’a récemment montré quelque chose qu’il a gardé, en souvenir. Ah, la grande surprise décerveautante ! Je ne m’y attendais pas ! Nos sacs de camouflage isothermes ! Ceux que nous utilisions pour échapper au détecteur infrarouge des zarks. J’ai senti une grande émotion me galoper dedans quand j’ai revu le mien ! Je n’ai pas pu résister à l’envie de m’y engouffrer. Drill les avait lavés, car ils lui faisaient regretter d’avoir un nez, m’a-t-il dit. Nous avons évoqué la peur du zark. Tout cela est loin à présent, heureusement, mais je ne peux pas m’empêcher de songer que ce n’est pas fini pour tous. Je pense à la jeune voisine de Maman, en particulier, celle que mes yeux aiment regarder. Il faut que je trouve le courage de lui parler, sinon, je vais me griffer l’inquiétude pour elle quand je serai dans Symbiose.

Je vais quitter des mondes qui ont été transformés par le chant de Vouzzz. Les effets de ce son magique semblent s’atténuer avec le temps, mais je sais que les humains garderont dans leur histoire le terrible souvenir de la Charnière Climatérique. Et même si Symbiose ne se révèle jamais à tous, ils se souviendront que c’est bien le chant de Vouzzz qui nous a tous sauvés de l’autodestruction.

Je sais que dans Symbiose il y aura aussi, entre autres, Regard Furieux et Bartol, Quader me l’a dit. Moins de cinq heures… J’ai vraiment du mal à cerveauter !

Oui, moins de cinq heures… Oui, j’ai vraiment du mal à cerveauter !

Vais-je revoir Vouzzz et Pooo ? Ça me sucrerait le cœur !

***

Quader avait discrètement récupéré le RPRV 5 mm là où s’était un moment trouvé le cadavre de l’impératrice du gène. L’objet en carbone était d’une robustesse à toute épreuve ; le robot était toujours en état de parfait fonctionnement.

Venant de visionner l’enregistrement des aventures de cette minuscule machine aux prises avec Tozor, il poussa un sifflement d’admiration et s’adressa à son premier RPRV qu’il aimait comme un ami. Tenant le Dahon Katppat entre le pouce et l’index, il s’écria :

— Daneel, mon vieux ! Voilà un petit bonhomme qui mérite notre respect ! Il n’avait rien de moins qu’un tigre géant en travers de sa route et il a nonobstant accompli sa mission tout seul !

La mécanique anthropomorphe demeura bien sûr coite, debout contre le mur, mais Quader se plaisait à lui prêter vie. Il posa un bras affectueux sur les épaules du robot et dit :

— Dans moins de cinq heures, nous partons pour un long voyage qui nous amènera loin. Très loin, vraiment très très loin… Si loin que c’est très difficile de se faire une image mentale de la distance que nous allons franchir… Mais, tu viendras avec moi.

***

Les yeux pédonculés de Métallurgie 2007 erraient sous les frondaisons de la forêt humide, près du petit étang et du gros arbre trapu.

Il descendit de sa monture, un de ces rongeurs géants que Cara Hito avait nommés « mégalapin » bien que Bartol eût préféré « lapincornu », et fit lentement le tour de l’étendue d’eau. Tandis que ses cent huit jambes filiformes produisaient un léger bruissement en foulant le sol couvert de mousse et de feuilles mortes, il scruta ce tapis végétal à la recherche de traces humaines. Pas des traces humaines ordinaires ! Des traces d’humains qui ont des « habits à leurs bouts de pattes » ! Cette particularité n’était évidemment pas censée lui faciliter la tâche, mais Métallurgie 2007 était certain qu’il saurait reconnaître immédiatement ces empreintes pour peu qu’elles voulussent enfin se montrer. Quand il arriva à proximité du gros arbre trapu, il inspecta les environs avec une attention soutenue, car c’était ici même qu’il avait vu disparaître les deux incroyables créatures. Mais, à sa grande déception, aujourd’hui comme les jours précédents, il n’y avait toujours aucun signe indiquant qu’elles fussent revenues. Il remonta sur le mégalapin, qui l’attendait sagement en rongeant quelque racine, et sortit un bocal contenant un Doux Nuage d’une de ses poches. Les vingt-quatre doigts de son membre gauche ouvrirent habilement le couvercle et renversèrent le récipient pour faire tomber le lichen dans sa paume, juste à côté de l’œil de sa main. D’une autre poche, il sortit une bouteille d’eau qu’il utilisa pour humecter la petite boule déshydratée. Celle-ci se mit bientôt à émettre des couleurs enchanteresses. D’un mouvement de ses jambes, enfoncées dans la profonde fourrure de sa monture, il demanda à l’animal de se mettre en route sur le chemin du retour. Le mégalapin démarra sans rechigner. Métallurgie 2007 pensa aux deux humains. Ils lui avaient promis de revenir un jour. Il avait confiance. Un jour, il les reverrait.

Il parlait d’eux, parfois, avec Eau 631, Biologie 237, Biologie 455 et même avec 501 Mathématiques lequel gardait encore un souvenir douloureux de la torsion de son œil droit. Si Eau 631 était assez fier d’avoir été nommé Œuf Affable, Métallurgie 2007, lui, était très satisfait d’être Chanteur, pour les humains. C’était autrement plus valorisant que Œuf Affable… Mais bon… Il préférait garder cette réflexion pour lui.

Il eut de plus en plus de mal à suivre le cours de ses pensées, au fur et à mesure qu’augmentait l’effet du Doux Nuage, qui agissait autant sur ses deux yeux pédonculés que dans celui de sa main gauche. Mais, Danseur et Coquette reviendraient un jour, il le savait, il en était convaincu.

 

***

Le soleil de ce monde intérieur était haut dans le ciel. Les flots lançaient de petits éclats de lumière éblouissants. Hors d’atteinte des vagues, le sable sec était brûlant. Aussi Pooo préférait-il trotter sur la frange d’écume le long de la plage. Le jeune pachyderme octoculaire se pressait vers le nord à la rencontre de Vouzzz qui venait de descendre de la montagne. Les mèches de sa tignasse hirsute sautaient d’un côté à l’autre, se croisaient et s’emmêlaient, mais les huit yeux qui jaillissaient de cette touffe chaotique étaient tous braqués vers l’avant. Quand les deux amis se rencontrèrent, Vouzzz entraîna Pooo sous le couvert de la forêt afin de se mettre à l’abri de la chaleur et d’une éventuelle attaque de monstre volant. Tandis que le trioculaire creusait légèrement le sable pour s’installer confortablement, l’octoculaire s’éloigna d’une dizaine de pas pour aller chercher un de ces fruits coniques que son ami aimait tant.

— Pooo ! commenta-t-il en offrant sa trouvaille à Vouzzz.

Ce dernier émit une modulation que le jeune pachyderme reçut, avec raison, comme une expression de remerciement et de vif contentement. Vouzzz prit le cône vert dans une de ses trois mains et regarda les gros points rouge foncé qui le recouvraient. Il eût été difficile de dire exactement vers quoi se portait le regard de Pooo. Un de ses yeux était dirigé vers le haut dans les feuillages, un regardait son compagnon, un inspectait sa propre tignasse, un suivait un minuscule animal dans le sable, un tendu vers l’arrière sondait les profondeurs de la forêt, un pointait vers la mer, un se perdait entre les troncs vers la gauche et le dernier fouillait aussi le couvert des arbres vers la droite.

Vouzzz mordit dans le cône et émit une modulation qui, comme le fait un langage, fit naître des pensées dans l’esprit de son ami.

Tout en gardant bien à l’esprit que toute tentative de traduction ne peut être qu’approximative et réductrice, on pourrait donner un aperçu de leur conversation par les mots suivants :

— Pooo, te souviens-tu de ces créatures affreuses qui n’avaient que deux yeux, deux jambes et deux bras ?

— POOoOooOooo ! fit Pooo.

Ce que Vouzzz comprit comme : « oui bien sûr ! C’est vrai qu’elles étaient épouvantablement laides, mais certaines étaient gentilles… Il y avait même une petite créature qui me ressemblait, mais qui n’avait que deux yeux, elle aussi… »

— Oui, c’est vrai. Et bien, tu sais, il m’arrive de me demander si nous les reverrons un jour.

Pooo émit un autre « Pooo » qui voulait dire : « Qui sait ?… »

Oui, on eût pu assez bien traduire ce « Pooo »-là par « Qui sait ?… » mais l’être trioculaire, trimane et tripède sentit qu’il y avait autre chose encore dans cette réponse. Quelque chose de triste. Il émit une note interrogative.

Le jeune pachyderme enroula, déroula et agita sa courte trompe avant de poooer :

— Certaines de ces créatures terrifiantes étaient aussi mauvaises que laides. Elles ont tué ma mère et elles m’ont torturé.

— C’est vrai, chanta Vouzzz. Espérons ne jamais revoir ces êtres malades… Ou souhaitons qu’ils soient guéris.

***

 

Dans le salon de l’Éternelle, Kall Mhoxxor observait l’individu qui le regardait de l’autre côté de la surface d’un miroir mural.

— Comment pourrait-il me reconnaître ! s’exclama-t-il. Je ne reconnais moi-même ni ma voix ni mon image.

L’une et l’autre n’étaient plus celles d’un surmâle. La première sonnait à présent comme celle d’un homme commun et l’apparence était également celle d’un sujet aux attributs sexuels normaux, non hypertrophiés. De plus, sa morphologie était maintenant celle d’un Terrien, car il venait de subir une terrianisation aussi rapide que radicale qui lui avait fait perdre trente centimètres en taille, mais gagné en musculature.

Adossée sur le bord de la large ouverture qui conduisait à la terrasse, l’Éternelle l’observait.

— Il y a peu de chance qu’il te reconnaisse, en effet. Mais… surtout si tu ne parles pas.

— Mais… même ma voix a changé, Grand Soleil !

— Ta voix, oui. Mais ton accent et tes expressions sont toujours là.

— Oui, bon ! Il pensera avoir affaire à un Mercurien terrianisé, c’est sûr, mais pas à moi spécialement. Voilà ce que Kall veut dire.

L’Éternelle sourit :

— Comment comptes-tu t’appeler pour lui dissimuler ton identité ?

— Je ne le sais pas encore. Je n’ai pas encore trouvé.

— Tu aurais dû rester tel qu’il te connaissait et regagner peu à peu sa confiance.

Le Mercurien haussa les épaules.

— De toute façon, je ne voulais plus être surmâle. Je sentais bien que ça ne te plaisait pas.

Elle rit franchement, cette fois-ci :

— J’avoue qu’il y avait à mes yeux quelque chose de ridicule dans ton exposition ostentatoire de gonades hypertrophiées.

— Zorrr ! Est-ce mieux quand les surfemelles exhibent leurs glandes mammaires gigantesques ?

— Je n’ai jamais été surfemelle !

— Moi non plus… Pas encore…

— Quand comptes-tu le devenir ?

— Pourquoi ? Es-tu impatiente ?

— Pas du tout ! Je reconnais être d’une banalité affligeante sexuellement.

— Tu verras Grand Soleil ! Je saurais t’apprivoiser et te faire découvrir d’autres horizons quand je serai surfemelle.

— Qui te dit que nous serons toujours ensemble, d’ici là ?

Kall Mhoxxor détourna son regard du miroir pour le poser interrogativement sur l’Éternelle :

— Pourquoi ? Tu veux déjà me quitter ? Tu es déjà lasse de moi ?

Elle sourit :

— Pas encore… mais… Tu sais bien que je compte bien reconquérir Bartol, alors…

— Je vais donc m’efforcer de te le faire oublier, avant de passer à la phase de ton éducation sexuelle élargie !

Elle pouffa. Il avait l’indéniable avantage de la mettre de bonne humeur. Elle aimait sa désinvolte irrévérence. Tant que celle-ci restait dans certaines limites, bien sûr ! Bien qu’elles fussent quelque peu floues, ces dernières existaient.

— Tu sais que je prends un gros risque d’être avec toi. Si un jour il l’apprend, j’ai peur qu’il ait du mal à me le pardonner. Il ne t’a vraiment pas dans son cœur !

— Je ferai quelque chose pour toi, pour te remercier de prendre ce risque, répondit-il en marchant pesamment vers elle.

Bien que son squelette et ses muscles fussent à présent mieux adaptés à la gravité d’un g, il avait encore la démarche d’un Terrien débutant.

— Quelque chose pour moi… ?

— Oui, quand je serai surfemelle, je tâcherai de le séduire devant Cara Hito. Je sais qu’il est très faible de ce côté-là. Si je lui mets le nez entre mes seins…

L’Éternelle prit une mine offusquée :

— Tu es vraiment retors !

— Zorrr ! Si j’arrive à le conduire à la faute devant ta rivale, je te faciliterais le travail. Tu n’auras plus qu’à le récupérer quand leur couple ira de travers. J’exige en échange que tu fasses l’amour avec moi en étant surfemelle.

Elle éclata de rire :

— Tu es vraiment ignoble ! Machiavélique !

— Tu sais bien que je plaisante ! Je tiens trop à regagner l’estime de Bartol pour le trahir une seconde fois.

— Hum, hum bien sûr ! fit-elle, se demandant tout de même jusqu’à quel point il était sérieux.

Il voulut poser ses mains sur sa taille, mais elle s’esquiva pour aller s’accouder à la rambarde de la terrasse. Faisant la même chose à côté d’elle, il admira le paysage africain qui s’étendait devant eux. Elle l’interrogea :

— Qui étaient ces gens qui vous ont capturés tous les deux, toi et Bartol, et qui vous ont emporté chez les Ombres ?

— Mon frère et sa bande.

— … ! Ton frère ?

— Oui, Molord San, chef des koroks, est mon demi-frère plus exactement. Nous avons tous les deux hérité de la fortune de notre père.

— D’accord, mais cela n’explique pas pourquoi il vous a capturé ?

— Molord et moi entretenons un différend idéologique depuis très longtemps. Il veut régler la misère des Ombres, et de tous les défavorisés en général, par la violence, la révolte. Dans le but de fédérer le plus de monde possible, il essaye de rassembler tous ceux qui ont envie d’action, en acceptant dans sa coalition des esprits animés par des motivations souvent douteuses, les antiterriens par exemple.

— Mais combien sont-ils ?

— Je n’en sais rien, à vrai dire. Pas plus de quelques centaines, en tout cas.

— Et c’est avec cette armée qu’il compte changer les choses ?

— Selon ses dires, il espère au moins créer une pression sur les référendums. Que les gens se disent que les koroks risquent de devenir de plus en plus nombreux et poser des problèmes, si rien n’est fait en faveur des Ombres.

— Je comprends, mais je ne vois toujours pas pourquoi il t’a capturé, avec Bartol en plus ?

— Il me reproche de ne pas suivre sa cause. Il se demandait ce que je faisais avec Bartol qu’il prenait pour un gros nanti venu faire des affaires avec moi.

— … Je vois…

— J’ai essayé d’expliquer à Molord que sa solution n’est pas la bonne. Je lui ai parlé de mon projet « Tous pour un ». Le rassemblement des engrammes de toute l’humanité, mais il a trouvé cela farfelu. Il m’a dit que je pratiquais une sorte de « masturbation pseudo-intellectuelle » sans intérêt qui démontrait bien que je suis comme tous les nantis, que le sort des indigents m’indiffère.

— Il faut bien reconnaître que ton idée est sans rapport avec sa préoccupation !

— Je ne trouve pas ! Je pense au contraire qu’une conscience réunie de tous les hommes peut changer l’humanité en bien.

— Peut-être, mais les engrammes réunis ne donneront pas une conscience commune, mais une mémoire commune, seulement.

— C’est déjà un bon début. Il ne manquera plus qu’à s’atteler à la suite. Tu dois bien savoir comment s’y prendre toi, pour réunir toutes les consciences autour d’une mémoire unique et commune !

L’Éternelle rit :

— Je suis très flattée que tu me croies capable d’un tel prodige ! Je vais y réfléchir, c’est promis. Dans quarante ans, si nous sommes de retour, nous en reparlerons.

Il tendit vivement le bras :

— J’ai cru voir une sorte de… Un homme, très grand et bâti comme un titan, courir à la lisière de la forêt là-bas !

Elle zooma son regard dans la direction indiquée et expliqua :

— C’est Titan, justement.

— Titan ?

— Oui, un lutteur. Un des superlutteurs qui m’avait été commandé il y a dix-huit ans. Je ne sais même pas ce que sont devenus les autres… Mais je n’ai pas envie de parler de ça.

— Que fait celui-là ici ?

— J’ai dit que je n’avais pas envie d’en parler, répéta-t-elle sur un ton plus appuyé.

C’était le matin, de bonne heure. Le soleil commençait à sécher la rosée, pendant qu’un vent léger déplaçait les rideaux de brume s’élevant de la canopée.

Il sentit que mieux valait changer de conversation :

— Tu es certaine de venir avec moi, à bord de Symbiose ?

— Oui ! Pourquoi ?

— Je ne te vois rien préparer et…

— Tu as entendu comme moi, le message mental d’Abir Gandy. Il n’y a rien à faire d’autre que de désirer partir jusqu’au départ.

— Oui, oui… Mais… Nous sommes censés embarquer dans moins de trois heures à présent et tu laisses tout en plan… Que vont devenir ta maison, tes affaires… tout ce qui t’appartient ici ? On dirait que tu abandonnes tout sur place…

— J’ai tout prévu. Je n’abandonne rien.

— … ?

— Quelqu’un s’en occupera. Quelqu’un qui a toute ma confiance.

— Zorrr ! Ce doit être quelqu’un que tu connais très bien alors !

— Oui, très très bien !

Enfin, j’espère ! Autant que l’on puisse se connaître soi-même, pensa-t-elle avant de lui retourner sa question :

— Et toi ? Que vont devenir tes affaires ?

Il eut un petit rire :

— Mes affaires ! J’ai fait ce que j’ai pu en toute hâte à ce sujet. Je ne leur donne pas trop d’importance, puisque je ne serais plus aux commandes. Dommage ! Je m’apprêtais à t’affronter !

— M’affronter ? Comment ça ?

— Si tu crois que je n’ai pas compris pourquoi tu offres un tarif préférentiel à Décorpora !

— …

— Je te parle comme si tu n’avais pas prévu de partir. Quand Décorpora aura écrasé ses deux concurrents, tu auras également piétiné ceux qui sont en compétition avec Génética Sapiens pour les technologies de décorporation. Tu seras donc la seule à proposer ces moyens, tout du moins pour un temps. Décorpora sera donc obligée de travailler avec toi à n’importe quel prix, ou bien même…

— Ou bien même ?…

— Ou bien même tu pourras racheter la société pour l’incorporer à Gén. Ce qui fait qu’ensuite, tu aurais été mon unique cliente. Ce qui t’aurait permis de m’imposer tes prix. C’est pour ça que je te voyais venir et que je me demandais déjà comment t’affronter.

Elle lui sourit pour demander :

— Et avais-tu déjà des idées ?

— Peut-être… Mais, bon. Pourquoi en parler puisque de toute manière nous partons pour au moins quarante ans ?

L’observant à la dérobée, il ajouta :

— Titan, c’est comme les C12, tu n’aimes pas en parler. Tu culpabilises, n’est-ce pas ? C’est assez touchant de découvrir que tu as des points faibles.

La voix de l’Éternelle se transforma instantanément. Elle eût pu être celle de quelque terrifiante déesse sur le point de foudroyer un imprudent mortel lui ayant manqué de respect :

— Là, tu viens de la franchir, la limite !

— La limite ? Quelle limite ? s’étonna le Mercurien frappé par ce brusque changement de ton.

— Celle de ta désinvolte irrévérence.

— Je… ma désinvolte irrévérence ?

— Oui. Sache que je n’ai pas de points faibles ! Aucun ! Ne t’avises plus jamais à me parler de cette manière, ou tu l’apprendras à tes dépens !

***

Le moment du départ de Symbiose approchait.

Solmar et C avaient décidé de s’isoler tous les deux pour attendre ensemble.

Bien que cette dernière fût désormais officiellement appelée Solie, par habitude, nous continuerons parfois à la nommer C.

Ils se trouvaient chez celle-ci, dans la maison sous-marine située au fond de l’océan Pacifique.

Le Martien se tenait debout dans la piscine. L’eau lui arrivait à la taille. La gravité terrestre n’était plus un réel problème pour lui, il en avait pris l’habitude, sa masse musculaire avait augmenté et les nanomachines squelettogènes avaient depuis longtemps achevé leur travail, mais il aimait alléger son poids en mi-flottaison. Cette sensation de légèreté lui rappelait la pesanteur martienne.

Finissant sa pratique thondolite quotidienne, il chuchota ces derniers mots :

« Tu es ce que nous sommes.

Tu es en partie ce que je suis.

Si je m’améliore, tu t’améliores, si je me dégrade, tu te dégrades.

Je te promets de tout faire pour nous transcender. »

Cela fait, il glissa prestement ses deux bras sous Grande Bouche pour essayer, par jeu, de le projeter un ou deux mètres plus loin. Il y parvint tant bien que mal, car le gros poisson aux lèvres charnues était particulièrement difficile à saisir ; il glissait entre les mains et se débattait vigoureusement. Devenant de plus en plus familier, l’animal n’avait cessé de le harceler durant son rite en lui mordillant les jambes et le ventre.

Solie était allongée sur la petite plage. À travers le plafond transparent, elle laissait son regard se perdre dans les miroitements de la surface de l’océan, cinquante mètres plus haut. Les bruits d’agitation aquatique dirigèrent son attention vers le Martien. Elle s’assit et lui dit en plaisantant :

— Nous partons pour un voyage interstellaire dans moins de deux heures et tu ne trouves rien de mieux à faire que de chahuter avec un poisson !

Il sortit de l’eau et vint s’asseoir en tailleur près d’elle.

— Voyons comme il faut les choses, répondit-il. Il est très fort probable que je ne le reverrai plus. Alors, puisque nous n’avons rien à préparer, autant que je lui fasse mes adieux en jouant un peu avec lui. Ça me fait quelque chose de le quitter ! Cette créature de mère Terre est tellement… stupéfiante et sympathique !

— Mais, Abir Gandy nous a dit que si nous ne voulons pas nous séparer de quelque chose, il nous suffit de désirer le prendre avec nous à bord de Symbiose. Alors, selon ses dires, tu devrais le retrouver.

— Mais Grande Bouche n’est pas un objet ! Grande Bouche est un être ! Je suis certain qu’Abir Gandy, en tant que représentant d’un peuple bien plus évolué que nous, fait la différence. On ne peut pas embarquer un être sans son consentement.

Elle sourit en lui prenant la main :

— Tu as certainement raison ! Mais pour que Grande Bouche puisse choisir de nous accompagner, il faudrait qu’il soit capable de comprendre de quoi il s’agit. Rien n’est moins sûr ! Tous les organismes qui vivent en symbiose avec toi ne sont pas non plus des choses, mais des êtres, n’est-ce pas, si tu vas par là ?

— ?…

— Oui, je parle de ton microbiote intestinal, par exemple. Penses-tu qu’Abir va demander à chaque organisme symbiote s’il est d’accord pour se lancer dans un voyage interstellaire ?

— Je ne sais pas à partir de quel niveau de complexité, et donc de conscience, on peut considérer qu’une structure est un objet ou un être, effectivement. Mais, pensons comme il faut les choses : puisque les êtres dont tu parles font partie de moi, volontairement car ce n’est pas moi qui les ai contraints à habiter mon intestin, on peut penser que, soit ils influencent mes choix, soit ils me délèguent le travail de choisir. Dans les deux cas, ma décision de partir vaut pour eux, démocratiquement si j’ose dire.

Elle lui accorda un regard admiratif et répondit :

— Réponse pertinente. Est-ce le thondolisme qui te donne cette manière de concevoir ?

— Le thondolisme préconise une vision symbiotique d’un tout.

Ils furent un instant distraits par trois énormes requins qui approchaient de l’aquarium inversé. Ne pouvant réaliser qu’un obstacle invisible se trouvait sur leur chemin, chacun d’eux se cogna plusieurs fois à l’une des parois de carbone transparentes.

— Espérons que Grande Bouche n’ait pas la mauvaise idée de sortir maintenant, dit C.

Le mérou avait trouvé tout seul le moyen d’entrer et sortir à sa guise en passant par les canalisations qui permettaient les échanges d’eau entre la piscine et l’océan.

— Je vois que tu l’aimes bien, toi aussi !

— Bien sûr ! Je l’ai connu avant toi !

— Oui, bon… Ce n’est pas une raison. Pour changer de conversation… Tu sembles éviter d’en parler, mais je suis étonné par le fait que tu laisses cet empire ici apparemment sans le moindre regret.

— Cet empire, comme tu dis, n’est pas le mien. C’est celui de Sandrila. Moi, je n’ai pratiquement rien fait. C’est elle qu’il faut admirer pour ça.

— Oui, tu y as contribué beaucoup moins qu’elle. C’est certain ! Mais, disons comme il faut les choses, tu aurais pu saisir l’occasion de son départ pour prendre sa succession, pour profiter de son trône. Au lieu de ça, tu l’abandonnes toi aussi, malgré ce qu’il représente.

— Que représente-t-il, selon toi ?

— Ce dont la plupart des humains rêvent, bien sûr ! L’argent, le pouvoir, la célébrité !

— Il faut croire que je ne fais pas partie des êtres humains que ça fait rêver !

— Je ne peux que t’en aimer davantage, ma Solie !

Les requins avaient cessé de se cogner contre les murs en diamant. Ils avaient fini par contourner la maison transparente et ils s’éloignaient lentement vers une destination mystérieuse. Solmar, qui jusqu’à présent ne les avait pas quittés des yeux dit songeusement :

— Comme c’est surprenant tout de même, que Sandrila abandonne Génética Sapiens comme ça, aussi simplement ! Je ne l’aurais jamais crue capable de faire cela ! Après tant d’efforts pour être parvenue au sommet ! Tout laisser sans se retourner pour redevenir socialement une personne comme une autre… J’admets comme il faut les choses ! Elle me surprend beaucoup !

C le fixa un moment avant de répondre :

— D’abord, qui te garantit qu’elle abandonne tout ? Personne ne peut dire ce qu’elle a derrière la tête ! Même pas moi qui la connais mieux que tout le monde. Tu n’as aucune idée de ce qu’elle est capable de faire !

— …

Souriante, mais visiblement un peu contrariée, elle ajouta :

— Ensuite, je trouve que tu penses un peu trop à elle !

***

Bartol était assis sur sa petite table basse, imitation roche martienne polie. Il se tordait les doigts, se rongeait les ongles, ou s’arrachait un cheveu. Cara, assise à côté de lui, essayait de le calmer, mais elle était elle-même le siège d’une vive surexcitation qu’elle avait du mal à contenir. Le compte à rebours de leur céph-horloge indiquait à présent : « temps restant : 00 :00 :20 ».

Bartol prit Cara dans ses bras pour lui dire qu’il l’aimait.

— Moi aussi, très très fort, mon Peluchon, lui répondit-elle, répondant à son étreinte en le serrant en retour de toutes ses forces.

Les comptes à rebours affichèrent : « temps restant : 00 :00 :10 ».

Bartol prit la tête de Cara entre ses mains. Elle garda ses bras autour de lui. Ils se sondèrent l’un l’autre, se cherchant tout au fond de leur regard croisé.

« temps restant : 00 :00 :05 »

Bartol fixa le dernier chiffre en pensant qu’il ferait tout pour que Cara soit heureuse le reste de sa vie, quelque chemin que prît cette dernière dans ce qui allait suivre. Cara dévora ce même dernier chiffre des yeux, concentrée sur l’idée que, dans un instant, elle n’aurait plus rien à envier à sa puissante rivale.

« temps restant : 00 :00 :00 »

Ils regardèrent autour d’eux. Rien n’avait visiblement changé. Ils étaient toujours au même endroit, assis sur la petite table, se tenant dans les bras.

— Ah le mythomane ! s’écria Bartol. Je le savais que ce n’était qu’un mythomane !

Quelque chose qui avait changé dans la luminosité fit que Cara se leva et se dirigea vers la fenêtre.

— Non, Peluchon, dit-elle. Notre ami Algo n’est pas un mythomane. Tu devrais regarder par là, viens !

Mais Bartol voyait déjà en partie ce qui n’était plus pareil à l’extérieur. Il se précipita.

En effet, Algo n’était pas un mythomane ! Il n’y avait plus d’immeubles en face du sien. Il n’y avait pas non plus de rue en bas. Bas qui n’était d’ailleurs pas si bas que ça, puisque son appartement, celui dans lequel ils étaient en ce moment, était de plain-pied. De plain-pied dans une clairière. À une centaine de mètres, la bordure des arbres projetait une frange d’ombres.

Alors, quelque chose dont on ne pouvait situer la provenance parut dire :

« Bienvenue à bord du gravitant Symbiose. N’ayez aucune crainte. Vous ne courez aucun danger. »

 

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Table des matières

Mercure 11

1 Qui était Aristote ? 15

2 Cette arme n’est destinée qu’à vous convaincre 25

3 De la part de Bartol, dis-lui 31

4 Sois direct, se recommanda-t-il 39

5 Petit éclair exaspéré dans le regard de l’Éternelle 47

6 Sommes tous des légumes ! 57

7 Un mecdule qui bossait sur la mémoire, non ? 65

8 Bartol se mit à parler 77

9 C’est un têtu ! Un grand têtu ! 87

10 Je ne suis pas seul ! hurla Bartol 93

11 L’apanage de l’habitude face à l’inexpérience 99

12 Tu as peur pour Cara Hito ! Je te comprends… 107

13 Tu réfléchis à l’envers, Terrien ! 115

14 Zorrr, Terrien ! À qui t’as volé ce zuk ? 123

15 Sandrila Robatiny désire entrer 131

16 T’es un bien drôle de Terrien, j’en conviens ! 139

17 Zolss, ne perdons pas de temps ! 149

18 J’étais en train de faire un petit somme 161

19 Je parle au nom de Sandrila Robatiny, dit-il 177

20 Nous nous battrons au corps à corps, sans arme 187

21 Quader mit ce court moment à profit 197

22 Il pensa au ghetto de Marsa 207

23 C’est une très longue histoire, tu sais ! 215

24 La surprise va te foudroyer 225

25 Il est effectivement temps de me présenter 235

26 L’animal se mit en devoir d’arrêter le fuyard 247

27 Hé ! Compatriote ! Réveille-toi ! 259

28 Il enjamba le garde pour sortir 273

29 Face aux feux du Soleil 287

30 Elle s’élança vers Sandrila Robatiny 303

31 Jouez avec les enfants de votre âge ! 319

32 Une trentaine d’heures pour trouver une idée 333

33 Un anéantissement total du système solaire 343

34 Non, plus de « c’est comme si » ! 355

35 Quelque chose dont on ne pouvait situer la provenance 365

 

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REMERCIEMENTS

 

Toute ma reconnaissance à :

Serge BERTORELLO

Lotta BONDE

Nathalie FLEURET

Jacques GISPERT

Diwezha PICAUD

Bernard POTET

Paul A THÉORÊT

 

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