Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
Non, plus de « c’est comme si » !
Alan Blador, dans son bureau de grand directeur d’Amis Angémos, effleurait distraitement la surface en véritable cuir de ses accoudoirs. À la vue de ce fauteuil antique, nombreux étaient ceux qui avaient marqué de l’étonnement et, parmi eux, rares étaient ceux qui avaient pu retenir une expression de dégoût en apprenant que ce meuble était recouvert de vraie peau d’animal. Alan Blador ne venait qu’exceptionnellement dans son bureau, seulement pour s’entretenir avec certains de ses subordonnés quand il fallait éviter d’utiliser le Réseau afin qu’aucune information capitale ne s’échappât.
Mais aujourd’hui, il y était pour une raison tout aussi exceptionnelle qu’inattendue. Sandrila Robatiny, en personne, lui y avait donné rendez-vous. Elle n’avait pas précisé pour quel motif. Tandis que ses doigts prisaient la texture du cuir, il s’interrogeait. En y réfléchissant, il ne pensait pas devoir s’inquiéter. Ses résultats étaient bons. D’après les dernières nouvelles, Gabel Pailur, son gendre, avait donné satisfaction dans son poste de premier mandataire de Sandrila Robatiny sur Mercure. De toute façon, même si cela n’avait pas été le cas, un motif de mécontentement n’eût pas été assez important pour qu’elle demandât un rendez-vous en vive voix seulement dans le but de lui reprocher d’avoir recommandé cet homme.
Quand son aire auditive entendit « Sandrila Robatiny est là », il sursauta légèrement et se leva. « Laisser entrer », répondit-il. Il savait que la patronne avait le pouvoir de pénétrer dans n’importe quelle pièce ici, mais qu’à sa connaissance elle ne le faisait jamais sans s’annoncer et attendre qu’on lui ouvre.
Quand elle entra, il eut de nouveau presque un sursaut, d’étonnement cette fois. Elle avait une robe de velours noir, courte, très échancrée et serrée à la taille, mettant en valeur un biogrimage bleu qui donnait à sa peau des reflets irisés rappelant les ailes de certains papillons. Mais l’apparence de sa patronne n’était pas le motif de sa surprise. En effet, celui-ci se trouvait plutôt à côté d’elle. Alan Blador regarda le singe qui ne pouvait être qu’un C12 et oublia toute formule de politesse d’accueil pour émettre un simple :
— Euh ?…
— Oui, bonsoir aussi, Alan ! fit-elle, tandis que la porte se refermait.
Il était vingt-deux heures.
— Bonsoir, Monsieur Blador, dit Cong.
— Bonsoir, Sandrila. Bonsoir euh… C… heu…
Sandrila Robatiny lui vint en aide :
— Il s’appelle Cong. Rasseyez-vous, je vous en prie, Alan.
Il reprit place dans son fauteuil et articula :
— Bonsoir Monsieur Cong… Enfin… je
Alan se sentit ridicule. Il eut envie de savoir quel numéro de C12 était cet angémo, mais il n’osa le demander.
— C’était le 5, l’informa l’Éternelle en s’asseyant à son tour en face de son employé, visiblement embarrassé. Vous savez, celui que vous aviez confié aux soins particuliers de Daniol. Celui-ci ne devrait pas tarder à arriver au fait ! J’ai oublié de vous avertir que je lui ai demandé d’être là, à lui aussi. Oui… C’est un drôle de moment pour vous, j’imagine, cher Capitaine ! Dire que tous les C12 étaient là, chacun dans une pièce, tout près d’ici, et qu’aujourd’hui l’un d’eux vous rend visite dans votre bureau ! Et vous l’appelez monsieur !
Le visage du grand directeur subit une série de déformations dans sa tentative de sourire de lui-même tout en conservant un minimum de dignité.
— Monsieur Blador est un capitaine ? s’étonna Cong.
Sandrila Robatiny croisa les jambes et se déhancha pour prendre appui sur l’accoudoir gauche, du côté de l’angémo. Ses longues mains semblaient gantées, presque jusqu’au coude, dans une matière transparente aux reflets de nacre évoquant l’aspect des ailes de libellule. Magnifique illusion créée par son biogrimage.
— Pas vraiment, répondit-elle. Mais j’aime lui donner ce titre parce qu’il a un jour comparé Amis Angémos à un navire qu’il dirigeait et qu’il connaissait, selon ses propres dires, du fond de la cale à la pointe du grand mât et de la poupe à la proue. Depuis cette métaphore, il m’arrive de l’appeler ainsi parce que ça lui va à ravir.
Une nouvelle série de grimaces se mit à pétrir la figure d’Alan Blador pendant qu’il se demandait pourquoi elle était là avec C12/5. Sa céph offrit une diversion qui le sortit de l’embarras : « Daniol Murat est là ». Il regarda la porte et souhaita qu’elle s’ouvrît. La technologie s’exécuta. L’éthologue apparut.
— Bonsoir, dit-il en entrant.
— Bonsoir, Daniol, répondit l’Éternelle.
— Bonsoir, Daniol, fit Alan Blador.
— Bonsoir Poils sur le Crâne, articula Cong en souriant affectueusement.
L’impératrice du gène et le grand directeur d’Amis Angémos posèrent sur Cong et Daniol un air étonné.
— Poils sur le Crâne ? s’enquit l’Éternelle.
— Oui, euh… essaya d’expliquer l’éthologue.
— C’est un peu comme Capitaine, pour monsieur Blador, dit Cong. C’est le premier nom que je lui ai donné à l’époque où je ne connaissais pas le sien. Je prends plaisir à l’appeler comme ça de temps en temps parce que ça nous remémore ce moment à tous les deux.
Les yeux de la femme la plus puissante des mondes et ceux du grand directeur d’Amis Angémos oscillèrent plusieurs fois de Cong à Daniol pour s’arrêter sur ce dernier.
— Oui, oui… confirma-t-il. C’est exactement ça. Je n’aurais pas pu mieux vous l’expliquer moi-même. C’est comme si… euh… Comme si votre ami d’enfance vous avait donné un surnom et que, en se retrouvant adulte, vous euh…
— Nous avons compris, mon cher Daniol, l’interrompit Alan Blador. Inutile de développer plus que ça votre « c’est comme si ». Asseyez-vous, je vous en prie.
Daniol s’installa dans un fauteuil à droite de l’Éternelle. Les deux hommes fixèrent cette dernière interrogativement.
— Oui, bon ! fit-elle. J’ai demandé à vous voir ensemble parce que j’avais promis à C12/2 de réunir tous les C12. J’ai tenu à respecter cet engagement. Cong est donc là et les huit autres C12 encore en vie sont ici aussi, dans mon gravitant, en haut sur le toit. Vous viendrez les chercher avec moi avant mon départ à la fin de cette discussion… Qu’est-ce qui vous étonne, Capitaine ? Pourquoi me regardez-vous comme ça ?
— Je… non… euh…
— Vous êtes surpris de m’entendre dire que je veux respecter une promesse faite à un angémo, n’est-ce pas ? Je vous comprends. Il se trouve que j’ai un peu changé, un peu… peu importe que ça vous étonne ou pas, en fait ! Contentez-vous d’écouter et d’exécuter mes ordres à la lettre ! Vous m’entendez ?
— Très bien, bien sûr !
S’avisant que Cong l’observait avec une expression de surprise, elle se radoucit en prenant conscience qu’elle s’était emportée plus que les circonstances ne le justifiaient :
— Je disais donc que… que je voudrais que vous organisiez une réunion pour les neuf C12, que vous mettiez donc une salle à leur disposition ainsi que des locaux, des appartements en quelque sorte, pour qu’ils puissent demeurer ici aussi longtemps qu’ils en auront le souhait. Alan, vous vous occuperez de la logistique et de toutes ces sortes de choses et vous, Daniol, je compte sur vous pour gérer le côté psychologique afin que tout se passe bien. Cong, j’aimerais que tu sois mon porte…
Elle s’interrompit, parut hésiter une seconde, une de ces secondes qui équivalent pour elle à une éternité, et demanda :
— Cong, depuis le début, j’ai pris la liberté de te tutoyer et…
— C’est très bien. Je ne suis pas habitué à être vouvoyé. Ça me ferait une drôle d’impression.
— J’aimerais donc que tu sois mon porte-parole auprès des autres C12. Il faudrait qu’ils sachent tous que j’ai voulu cette réunion pour respecter la promesse que j’avais faite à C12/2. Je te laisse le soin de leur expliquer tout ça à ta manière.
Alan Blador cessa de tâter le cuir de ses accoudoirs pour se frotter involontairement les yeux. Était-il en train de rêver ? Tout cela se passait-il réellement devant lui ? Sandrila Robatiny avait-elle vraiment sollicité l’autorisation de tutoyer un angémo ?
— Pensez-vous que ce soit une bonne idée, Daniol, que je choisisse Cong pour porte-parole, plutôt que vous ? demanda l’Éternelle.
— Oui, bien sûr. Mais…
— Mais ?
— Mais, il y a du bon et du mauvais.
— Le bon, pour commencer ?
— Le fait que ce soit l’un des leurs qui leur rapporte vos propos offrira à ces derniers une sorte de crédibilité. Ils seront certainement accueillis avec un peu plus d’intérêt et moins de méfiance.
— Et le mauvais ?
— Cong risquerait d’être perçu par certains comme notre complice.
— Notre complice ? s’étonna Alan Blador.
— Oui, il pourrait en effet être soupçonné de complicité ou d’une complaisance suspecte parce qu’il a des relations privilégiées avec nous les humains et en particulier avec la plus haute responsable de la société qui leur a donné le jour. Ils pourraient même en éprouver une certaine jalousie. Pourquoi lui ? pourront-ils se demander. Dans tous les cas, ce privilège rendrait Cong différent d’eux, à leurs yeux. C’est comme si nous étions nous-mêmes les produits d’une autre espèce et que je vienne vous parler au nom de l’un de ses individus. Vous auriez plus de facilité à m’entendre que ce dernier, mais vous auriez en même temps un réflexe de défiance envers moi en vous disant que je ne suis pas tout à fait comme vous puisque l’un des leurs m’a accordé sa confiance en tant que porte-parole.
Non, gémit secrètement Alan Blador au fond de lui-même. Non, plus de « c’est comme si » ! Je vous en supplie, Daniol.
— Vous avez pourtant dit au début que c’était une bonne idée. J’en conclus que vous estimez le bilan du pour et du contre positif. Non ?
— En effet ! Je m’entretiendrai un peu avec Cong pour le conseiller sur l’attitude à avoir quand il s’exprimera en votre nom.
— Bien d’accord ! Qu’il en soit donc ainsi ! Vous devez sans doute vous demander pourquoi je ne leur parle pas moi-même, n’est-ce pas ?
Alan Blador émit un « Euh… » pusillanime.
— Non, dit Daniol. Je ne me pose pas cette question, Madame. On devine qu’il n’est pas facile pour vous de les affronter avec ce que vous avez sur la conscience et…
L’Éternelle s’emporta :
— Daniol ! Ce n’est pas la première fois que je vous demande de garder votre scalpel psychologique grotesque dans votre poche en ce qui me concerne. Dites-vous bien que pour ouvrir mon esprit, il n’est pas plus tranchant qu’une éponge ! Retenez d’abord qu’il n’y a rien que je ne puisse affronter ! Rien, entendez-vous ! Rien ! Ensuite, ce qu’il y a dans ma conscience ne regarde que moi. Si vous vous avisez, une seule fois encore, de me parler ainsi, je jure de vous défenestrer avant que vous n’ayez terminé votre phrase !
Elle se leva brusquement devant les deux hommes et Cong interloqués pour ajouter sur un ton péremptoire :
— Tout est dit ! Suivez-moi à présent pour accueillir les C12 qui attendent en compagnie de ma gravipilote, dans le Youri-Neil en haut.
***
Les neuf C12 étaient réunis dans une salle carrée sans fenêtre située dans les locaux de production d’Amis Angémos, à quelques pas des installations dans lesquelles ils avaient grandi et appris à parler. Murs et plafond blancs. Sol gris clair. Éclairage tamisé provenant du haut.
Les angémos venaient de prendre place autour d’une table circulaire. Le plus grand nombre était assis à cheval sur l’accoudoir de leur fauteuil, d’autres restaient debout sur le siège. Cong était de ces derniers.
— Bonsoir à tous ! Je suis C12/5, dit-il. Mais je me suis moi-même nommé Cong. Nous voilà tous réunis grâce à Sandrila Robatiny qui a souhaité rendre un hommage à la mémoire de C12/2. C12/2 qui voulait lui aussi changer de nom et qui a perdu la vie lors d’un drame auquel je suis le seul ici à avoir assisté. Tout comme lui, je désirais fortement vous rencontrer tous. Je suis très content donc de vous voir, car j’espère faire votre connaissance et apprendre tout ce que vous avez pu vivre depuis que vous avez comme moi quitté ce bâtiment où nous sommes… Euh…
Quelqu’un prit la parole :
— Où nous avons été « produits ou fabriqués » sont, je pense, les termes qui conviennent le mieux. Je suis C12/7. Bonsoir à tous. Excuse mon intervention sans préambule, C12/5, mais tu semblais chercher tes mots. Nous avons été plusieurs fois vendus et achetés, comme de vulgaires objets. Les objets sont produits ou fabriqués. Ils ne naissent pas. Je te rends la parole.
Décontenancé, Cong prit malgré tout note que C12/7 avait préféré l’appeler par son nom de série que par celui qu’il s’était lui-même donné.
— Euh… Oui, merci, reprit-il. Quoi qu’il en soit, je ne tiens pas à me présenter comme l’organisateur ou le meneur de cette réunion. Je me suis permis de prendre la parole le premier parce que Sandrila Robatiny m’a demandé de vous dire qu’elle a voulu ce rassemblement pour respecter une promesse qu’elle avait faite à C12/2. À présent que c’est fait, je vais laisser la discussion suivre son cours.
— Bien, merci numéro 5, dit C12/9. Bonsoir à tous. Je suis numéro 9. Tu as l’air d’insister sur le fait que c’est grâce à Sandrila Robatiny que nous sommes réunis et qu’elle a honoré son engagement envers ce pauvre numéro 2. Mais, j’aimerais te rappeler que c’est bien elle qui est à l’origine de notre existence, notre existence en tant qu’objet, comme l’a justement fait remarquer numéro 7. Personnellement, je ne suis pas près de lui accorder la sympathie que tu sembles éprouver pour elle.
— Je… Je n’éprouve pas une sympathie excessive pour elle, tenta de se défendre Cong en se disant que lui aussi avait évité de prononcer son nom préféré. Je voulais seulement énoncer les faits. Nous sommes bel et bien réunis ici par l’initiative de Sandrila Robatiny et elle a fait ça sur la demande de C12/2. Je ne sais rien de ce qu’a pu être votre vie. Certains ont certainement eu moins de chance que d’autres. Pour cette raison, il est facile de deviner que nous avons tous développé des niveaux de rancœur différents envers les responsables de nos existences et de ceux que nous appelons nos maîtres, faute d’autres mots pour parler d’eux. Si je compare mon destin à celui de C12/2, je suis bien obligé de reconnaître que j’ai eu beaucoup de chance et que j’ai beaucoup moins de motifs d’avoir du ressentiment. Il est donc possible que, pour certains ici, je puisse paraître complaisant envers Sandrila Robatiny. Je ne vous soutiens pas moins. Que ceux qui ont le plus de raisons d’éprouver de la haine sachent que je n’oublie pas que je suis l’un des leurs, que je suis un C12 comme eux et que je suis de tout mon cœur de leur côté. Je suis avec vous, prêt à défendre notre cause commune et nos intérêts collectifs. Il apparaît certain que, de nous tous, je suis le plus proche de Sandrila Robatiny. Je jure de ne vouloir en tirer aucun avantage personnel et même, si vous me le demandez, de ne jamais communiquer avec elle sans la présence et l’autorisation de vous tous. Si je me suis permis de prendre la parole le premier et de paraître de ce fait superviser cette réunion, c’est parce que j’ai eu l’occasion de connaître C12/2, de savoir que c’est lui qui l’a demandée à Sandrila Robatiny et que j’ai assisté à sa fin dramatique. Aucune autre raison ne m’a conduit à parler le premier. Soyez tous certains que je ne pense pas pouvoir et devoir diriger quoi que ce soit dans notre communauté.
Cong se tut, ne sachant que rajouter. Il y eut un moment de flottement durant lequel les C12 se regardèrent les uns les autres, tous gênés de se trouver pour la première fois en présence de huit doubles. Des doubles dont ils ne savaient rien, malgré la ressemblance physique qui les unissait. Chacun découvrait huit reflets de lui-même ayant tous un vécu différent tout à fait inconnu.
C12/7 mit fin à ce silence embarrassé :
— C12/5, tu prétends que c’est Sandrila Robatiny qui est à l’origine de cette réunion. C’est pourtant bien So Zolss qui est véritablement celui qui nous a rassemblés. C’est lui qui nous a rachetés à chacun de nos propriétaires pour nous regrouper chez lui.
— C’est sans doute exact, répondit Cong. Toujours est-il que nous sommes aujourd’hui réunis dans les locaux d’Amis Angémos, société dirigée par Sandrila Robatiny. Je te rappelle que je ne suis que le porte-parole de cette dernière qui m’a demandé de vous dire qu’elle avait fait une promesse à C12/2 et que c’est pour cette raison que nous sommes tous là. Je ne me porte pas garant de ses mots, je ne fais que vous les rapporter sur sa demande.
— J’entends bien ce que tu dis et je t’avoue que je préfère le détachement que tu exprimes plutôt que la complicité que je t’ai soupçonné d’entretenir avec elle.
C12/7 parlait sur un ton fielleux qui en disait long sur ce qui se passait dans son cœur. Il ajouta sur la même intonation :
— Tout à l’heure, tu disais que tu employais le mot « maître » faute d’autre mot pour désigner ceux qui nous possèdent. C’est malheureusement le mot juste et il est inutile d’en chercher un autre. Nous avons des maîtres en effet, car nous sommes des angémos, c’est-à-dire des animaux ! C’est ce que nous sommes ! Des animaux ! Les animaux ont à peine plus de droits que les objets pour les humains. Il y a peu de temps, notre maître était So Zolss, à présent Sandrila Robatiny est notre maîtresse. Nous sommes des marchandises. De simples produits d’Amis Angémos. Nous devons notre brillante condition et notre merveilleuse existence à celle qui dirige cette société. Il y a de fortes chances pour qu’elle nous écoute en ce moment. Je dirais même que c’est certain. Qu’elle sache ce que je pense d’elle ne me dérange pas. Qu’elle prenne des sanctions contre moi me laisse indifférent. Qu’elle me tue me rendrait un grand service. Nous ne sommes que des singes. L’espèce dominante de ces mondes est l’humain. Nous serons à tout jamais traités comme des animaux, c’est-à-dire, pour eux, des créatures exploitables à l’envie, sans autres droits que celui de les servir.
Un nouveau silence pesant s’installa. Il ne dura heureusement pas. Un des assistants prit la parole pour la première fois :
— Bonsoir à tous. Bonsoir Cong. Je suis C12/6. Mes derniers maîtres m’ont nommé Toto, mais, comme il est facile de s’en douter, je préfère C12/6, en fait.
Tous eurent un large sourire entendu. C12/6 poursuivit :
— En revanche, ça ne me dérange pas de t’appeler par le nom que tu as toi-même choisi de te donner. Cong, je pense que nous avons tous bien compris que tu ne veux pas te placer au-dessus de nous quoique tu connaisses personnellement Sandrila Robatiny, la principale responsable de notre existence et la femme la plus influente des mondes. Je t’en remercie et je suppose que mes semblables ici présents t’en remercient également, même si j’ai cru deviner que certains, sûrement ceux qui ont le plus de raisons d’accumuler de la rancœur, ont du mal à accepter que l’un de nous ait les faveurs de celle qui dirige Amis Angémos.
— Je n’ai aucune faveur particulière… essaya de plaider Cong.
— Ne t’en défends pas, poursuivit C12/6. Je ne t’accuse pas, puisque tu viens de nous assurer que tu n’as pas l’intention d’en tirer personnellement profit. Je veux seulement t’adresser la question que tout le monde doit se poser ici, j’imagine. Tu nous as appris que tu as assisté à la disparition tragique de C12/2. Peux-tu tout nous raconter à ce sujet ? Où, quand, et comment ? Je suis certain que nous t’écouterons tous avec attention.
L’assistance produisit un murmure d’approbation. Cong leur parla longuement de Symbiose et de ce qui s’était passé dans ses flancs.
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