Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 22 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Nous nous battrons au corps à corps, sans arme

 

Afin que végétation et faune pussent survivre dans ce cycle diurne égal à cent soixante-seize jours terrestres, il avait fallu opérer des modifications génétiques et faire quelques compromis. Ainsi, la gigantesque coupole protégeant la surface d’Hélios des ardeurs paroxysmiques du Soleil s’opacifiait par moments davantage pour diviser encore par deux la quantité de rayonnement. Cela simulait une semi-nuit, de dix heures toutes les quinze heures, à laquelle les animaux s’étaient également adaptés. Quand, après un crépuscule interminable de quelque cinquante heures, la nuit réelle de Mercure plongeait tout dans l’ombre, l’obscurité s’éternisait trois mois. De puissantes sources d’éclairage artificiel prenaient alors le relais de l’astre du jour pour poursuivre l’alternance des jours et des nuits factices.

Le Terrien et le Mercurien se trouvaient de nouveau à l’intérieur du dôme d’Hélios. Bartol était assis en tailleur dans l’herbe entre deux cyprès. Les coudes sur les genoux, le menton calé sur ses doigts emmortaisés, il regardait quelques vaches qui paissaient tranquillement. À sa gauche, le colossal soleil posé sur l’horizon étirait encore et encore toutes les ombres, donnant à celles de ces animaux l’aspect surréaliste de fantômes sombres rampant dans l’herbe. Les deux zukis noirs étaient à quelques mètres d’eux. Les combinaisons et les casques sur leur fauteuil. Le Marsalè était calme et pensif. Sa reconnaissance et son estime envers le Mercurien ne cessaient de se renforcer.

Moz lui avait lu le dernier message, pour le moins laconique, envoyé par l’Éternelle :

« Je suis en route. Arrivée sur Mercure prévue dans moins de trois heures. »

C’était le Mercurien qui marchait de long en large à présent. Il semblait inquiet. Bartol était calme, lui, exceptionnellement. Il songeait. Il songeait qu’il lui serait difficile de soutenir le regard de l’Éternelle sans avoir l’impression d’être un adolescent fugueur que sa maman vient sortir d’une situation délicate. Il se disait qu’il lui devait déjà beaucoup d’argent. La faire venir à son secours augmentait sa dette et allait à l’encontre de son désir d’émancipation. Mais, il n’y pouvait rien. C’était comme ça. De plus, il n’était pas le seul en cause ; il y avait Cara aussi.

Sa créance allait donc encore prendre du poids ; heureusement, il y avait tout de même un point positif : cet homme avait des informations importantes à transmettre à la créancière… C’était en partie grâce à lui-même qu’elle en prendrait connaissance. Peut-être que l’Éternelle en aurait conscience et qu’elle considérerait ceci comme un service rendu. C’est ce qu’il se plut à imaginer. Il s’adressa à son compagnon :

— Dis, Mercurien ! J’espère que…

— Quoi, Terrien ?

— J’espère que les informations que tu destines à Sandrila Robatiny sont réellement très importantes !

— Elles le sont. Moz te le dit !

— Bien ! Mais pourquoi parais-tu si nerveux ?

— Continue à observer les vaches sans te préoccuper de moi, Terrien ! Tu seras bientôt sur Terre et tu n’auras plus l’occasion d’en voir de sitôt.

— …

Bartol lui adressa un léger sourire pour le payer de sa plaisanterie, mais il garda ses yeux interrogateurs sur lui. Le surmâle se décida à parler :

— Nous sommes tranquilles depuis un moment et…

— Géantissime Soleil, Mercurien ! Pourquoi s’en plaindre !

— Je ne m’en plains pas, je m’en inquiète. Voilà ce que Moz veut dire.

Les deux hommes ne pouvaient pas savoir qu’ils étaient à moins d’une minute de découvrir qu’il y avait effectivement toutes les raisons de s’inquiéter.

— En plus, poursuivit le surmâle, je dois t’avouer que je n’ai plus de nouvelles de Dazark.

— ?…

Le surmâle s’arrêta de marcher de long en large pour préciser :

— Dazark est mon meilleur ami. Il est considéré par mes hommes comme mon second. C’est lui qui me remplacera en prenant la tête de notre groupe de lutte s’il m’arrive quelque chose. Nous avons l’habitude de communiquer régulièrement, surtout dans un moment pareil, en envoyant un simple point d’interrogation pour demander des nouvelles et un point d’exclamation pour dire que tout va bien. Cela fait à présent plus d’une heure qu’il n’a pas répondu à mon dernier point d’interrogation. Voilà pourquoi Moz s’inquiète.

— Tout ça à cause de moi ! Ne te pète pas la bille, Moz, mon ami ! Sandrila Robatiny arrive. Elle va arranger tout ça. Je le sais. Elle arrange toujours tout ! C’est une sorte de fée. Sa baguette magique, c’est sa fortune. Sa fortune et aussi sa détermination. Bon ! Quoi qu’il en soit, je ne serai bientôt plus là pour t’embarrasser. La fée Robatiny va tout régler !

— Zorrr ! Tu es encore très mordu ! Grand Soleil, tu l’as dans le cœur !

Bartol parut ne pas entendre cette remarque :

— C’est bien dommage que ce crétin de Kall Mhoxxor se soit mis dans la bille que je pouvais lui servir à quelque chose dans le domaine des engrammes et que cette idée fixe et stupide te cause autant de problèmes, parce que je serais bien resté près de toi pour combattre ce fat ! J’aime ce que tu fais. J’aime ce genre d’activité subversive. J’aime moisir la vie des puissants. C’est ce que je faisais déjà dans… heu…

— Dans l’Organisation, je sais.

Bartol n’eut pas le temps de réagir à cette réponse spontanée qui avait échappé à Moz et ce dernier n’eut pas plus de temps pour regretter d’avoir étourdiment confirmé qu’il savait cela aussi.

Une vingtaine de zukis venait de surgir soudainement. Ils se mirent à tourner autour des deux hommes. Bartol se leva brusquement et fit des mouvements de tête pour essayer d’en accompagner certains du regard. Il reconnut tout de suite leur accoutrement. Short noir pour seul vêtement. Biogrimages : une peau de crocodile bleue, agrémentée d’une crête de coq rouge du haut du front jusqu’au milieu du dos. Détail qu’il n’avait pas remarqué la première fois : des piquants, transparents comme du verre et en forme de croc, s’étalaient des épaules jusqu’aux poignets sur le côté extérieur de leurs bras.

Les zukis étaient tous ornés de graphismes aux couleurs très vives représentant des scènes de violence. Tête tranchée par un sabre, poignard enfoncé dans une poitrine, mâchoire déboîtée par une massue, hache plantée dans un crâne… toutes les images étaient de ce macabre acabit.

Heureusement, ces mécaniques n’étaient tapageuses que pour les yeux. Comme tous les zukis, elles étaient toutes très silencieuses ; on percevait seulement le son de leurs roues sphériques écrasant l’herbe. Les pilotes en revanche étaient eux beaucoup plus bruyants. Toutes sortes de hurlements et de sifflements se mêlaient dans cette ronde infernale en un tohu-bohu hystérique. Mais Bartol entendit bientôt se détacher deux courtes phrases chantonnées qui revenaient de plus en plus régulièrement pour former une sorte de litanie : « Un Terrien, c’est pas bien ! … Un Terrien, ça sert à rien ! ». Ces quelques mots scandés étaient accompagnés dans leur rythme par des mouvements de leur bras droit qui agitait au-dessus d’eux des armes primitives tout à fait étonnantes : massues cloutées, épées, haches, masse d’armes, javelots, chaînes…

Distrait par ce spectacle aussi surprenant que peu rassurant, Bartol réalisa avec retard que le surmâle n’était plus debout à ses côtés. Il le découvrit avec effroi à ses pieds, ensanglanté, gisant dans l’herbe, une sorte de javelot planté dans le dos.

— Mais qu’est-ce que donc de qu’est-ce que mais ! s’écria le Marsalè atterré ! Qu’avez-vous fait bande de…

Un des zukistes traversa soudainement le cercle hurlant et gesticulant de ces patibulaires personnages, pour passer juste à côté de Bartol qui sentit une violente douleur sur la poitrine. Son agresseur ricana en se remettant à tourner avec les autres, secouant frénétiquement son cimeterre de haut en bas. Le Terrien comprit que ce n’était pas cette arme qui l’avait blessé ; en passant, l’homme venait de lui labourer le torse avec les grosses épines acérées d’un de ses bras. Le morceau d’étoffe qui était encore accroché à l’une d’elles le montrait bien. La tunique grise de Bartol était en effet déchirée sur toute la poitrine. Quelques répétitions de « Un Terrien, c’est pas bien ! … Un Terrien, ça sert à rien ! » furent ponctuées par des hululements féroces. Le Marsalè reconnut son agresseur. Ils avaient tous deux échangé quelques paroles, quelques paroles qu’il était permis de qualifier de peu courtoises.

Ce Mercurien l’avait apostrophé :

— Zorrr, Terrien ! À qui t’as volé ce zuk ? Pas possible qu’il soit à toi ! Tu es avachi dessus comme une merde molle ! Et tu t’y cramponnes comme un poltron désespéré !

Ce à quoi Bartol avait répondu :

— Et toi, Grand Coq Demeuré ! À qui t’as volé cette crête que tu portes sur ta bille de débile ? Pourquoi te tripotes-tu cette excroissance comme un obsédé ? Serait-elle érogène ? Ou bien est-ce même ton organe sexuel ?

Le Marsalè se mit à genoux pour se pencher sur Moz.

— Comment te sens-tu ? lui demanda-t-il.

Le surmâle émit un son entre le gémissement et le râle. Bartol considéra la pique dans son dos, essayant de deviner jusqu’à quelle profondeur elle était enfoncée. L’idée lui vint de tenter de la retirer, mais il eut peur d’y toucher. Il se releva et cria :

— Arrêtez un moment vos pitreries ! Cet homme est en train de mourir ! Vous ne le voyez pas ? Il perd son sang ! Aidez-le !

Ces quelques mots décuplèrent l’excitation des zukistes tournant sans cesse autour de Bartol et du blessé apparemment sur le point de succomber. Ils se mirent à hurler plus fort encore et balancèrent rythmiquement la tête de gauche à droite, entraînant leur énorme crête charnue dans ce mouvement d’oscillation. Bartol distingua ce qu’ils répétaient en s’égosillant tous ensemble : « … mort !… mort !… mort !… mort !… ».

Sur un seul geste de celui qui avait lacéré la poitrine de Bartol, un silence total se fit soudainement et tous les zukis s’immobilisèrent. Le Marsalè supposa que l’individu qui leur avait intimé ce calme était leur chef. Celui-ci descendit de son véhicule, enfonça son cimeterre dans un fourreau qui était fixé à droite de sa taille, puis il avança vers Bartol. Ses cheveux en brosse étaient noirs dans la partie gauche de son crâne et blancs à droite. Au lieu d’ongles, il avait des griffes noires, robustes et pointues que Bartol n’avait pas remarquées lors de leur première rencontre. Il était chaussé d’impeccables bottes blanches, sans talon, lui arrivant à mi-mollet, dont le bout était pourvu d’une pointe métallique dorée très brillante d’au moins cinq centimètres. Arme aussi redoutable qu’ostentatoire !

— Zorrr ! Terrien, dit-il quand il ne fut plus qu’à un mètre de lui. Mon nom est Molord San. Je dois te tuer. Tu dois mourir de mes mains, car tu m’as offensé. Telle est notre loi. Telle est la loi des koroks.

— Zorrr ! Mercurien, d’accord. Mais, regarde cet homme à terre. Il va perdre la vie, lui aussi. Il n’est pas Terrien, lui, mais Mercurien, comme toi. Dois-tu le tuer, lui aussi ?

— Je ne dois pas le tuer, mais ce n’est pas grave si sa vie n’est plus. Il a pris la défense du Terrien qui m’a offensé. Ce n’est qu’une merde molle.

— Encore de la matière fécale molle ! C’est incroyable ! Tu n’as décidément que ça dans la bouche, mille grandes géantures ! À se demander comment tu peux articuler avec tout ça sur la langue !

L’homme crocodile à crête rouge eut un mouvement du regard vers le cercle de ses congénères qui ne perdaient rien de la scène.

— C’est la deuxième fois que tu essayes de me faire perdre la face devant mes frères. Tu dois payer ça de ta vie.

— Tu ne vas pas me dire que tu redoutes de perdre l’estime de ton petit troupeau de sinistres coqs à roulette ! Es-tu le chef de tous ces tristes bouffons ? Si c’est le cas et que tu ne veux pas perdre ta face de saurien à crête devant eux, affronte-moi à armes égales. Aurais-tu peur d’un Terrien ?

Comme la majorité des habitants de tous les mondes dits « légers », le Mercurien qui se tenait face à Bartol était plus grand que lui, mais aussi plus mince, comparativement gracile. Le Terrien qui le défiait était, pour lui, petit, mais très trapu, constitué d’une robuste charpente et d’une musculature puissante. Bien sûr, la plastique corporelle pouvait développer les muscles à l’envi et renforcer le squelette à souhait, mais en plus de la motivation, il fallait en avoir les moyens. Or, à supposer que Molord San et ses amis eussent le désir de changer leur corps, ils ne semblaient visiblement pas faire partie de ceux qui pouvaient se permettre de telles dépenses. Bien qu’il fût des plus excentriques, le biogrimage qui était l’attribut de cette bande coûtait bien moins cher qu’un squelette plus robuste.

— Non, je n’ai peur de personne, dit Molord San. Je suis un korok. Nous nous battrons au corps à corps, sans arme.

Pour les raisons développées plus haut, affronter physiquement le Terrien n’était pas pour lui une épreuve gagnée d’avance, malgré les redoutables piquants qui armaient ses bras et qui avaient déjà blessé Bartol.

Réciproquement, rien ne garantissait à Bartol que sa robustesse de Terrien lui assurât l’avantage. Molord San avait l’habitude de se battre, qui plus est de se battre, dans le champ gravitationnel de sa planète. Sous cette faible pesanteur, il était en effet beaucoup plus agile que Bartol qui, malgré son séjour sur Mars et même sur Phobos, évoluait ici avec le handicap d’avoir perdu deux tiers de son adhérence native. Tous les réflexes du Terrien avaient été acquis dans une pesanteur de 1 g. S’il arrivait à se déplacer presque aisément dans le champ de gravitation mercurien de seulement 0,38 g, il était très loin de pouvoir accomplir avec rapidité et précision les attaques, les esquives et tous autres mouvements requis par le combat. De plus, contrairement à Molord San, Bartol n’avait pas l’habitude de se battre. L’issue de cet affrontement était donc tout à fait incertaine.

— Je t’attends, dit le Marsalè en prenant une attitude défensive.

— Nous ne nous battrons pas ici, Terrien.

— Pas ici ?

— Non, répondit laconiquement le korok en tirant avec un lanceur de sphérules.

Bartol, surpris, recula de quelques pas en titubant avant de s’écrouler près de Moz.

— Zorrr ! s’écria Molord San. Allez ! Dénuclez-moi ces deux-là !

Deux hommes se penchèrent sur le surmâle et le Terrien pour extraire leur nucle. Leur chef les regarda faire, puis, s’adressant à une des femmes, il fit un geste de la tête vers le surmâle toujours gisant pour ordonner :

— Marozzah, occupe-toi de leurs zuks. Vois ce traître pour le code.

Marozzah descendit de son zuki. Elle avait de longs cheveux, verts à droite de sa crête écarlate, jaunes à gauche. La plupart des membres de cette bande de zukistes avaient, comme elle, une couleur capillaire différente de chaque côté du crâne que délimitait leur crête. Ses seins étaient d’un bleu beaucoup plus clair que le reste de son corps. Son arme était une massue noire bardée de piques rouges en forme de pyramides pointues. Les cuissardes qui lui arrivaient à mi-cuisses avaient un aspect métallique rappelant quelque antique armure.

Elle arracha le javelot planté sous l’omoplate droite de Moz et glissa l’objet quelque part dans sa ceinture. À l’aide de son pied, elle fit tourner le corps sur le dos, mit sa massue à dix centimètres des yeux du blessé et tint ce propos :

— Le code de tes zuks, ou je t’écrase le crâne avec ça !

— Tous pour un, répondit Moz en gémissant.

— Quoi ?

— « Tous pour un ». Le code est : « Tous pour un ».

— « Tous pour un ? », murmura Molord San, avec un froncement des sourcils accompagné d’un haussement d’épaules. Que veut dire ce code mystérieux ?

Marozzah prit place sur le monoroue de Bartol et toucha quelque chose en prononçant :

―> « Tous pour un ».

―< Prêt, répondit simplement le zuki en allumant un témoin dans la céphvision de la femme, pour confirmer qu’il acceptait de fonctionner.

— C’est bon, fit-elle à l’intention de Molord San. J’essaye l’autre !

— « Tous pour un… », répéta Molord San pendant qu’elle s’installait sur le véhicule du blessé.

Il s’approcha de Moz, s’accroupit devant son visage et demanda :

— Pourquoi « Tous pour un » ?

— Sans raison particulière, répondit Moz.

— C’est bon aussi ! lança Marozzah depuis le second zuki.

— Allons-y, alors ! cria Molord San. Emmenez-les tous les deux.

Chacun des deux corps fut assis sur un des zukis réquisitionnés. Les deux anneaux de sécurité sortirent du dossier pour les maintenir dans cette position en entourant leur taille et leur buste.

D’une céph commande, Marozzah ordonna alors aux deux zukis noirs de suivre le sien et tout le monde quitta les lieux.

 

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