Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
Une trentaine d’heures pour trouver une idée
Finalement, Quader n’était pas rentré à bord du Youri-Neil avec l’Éternelle. La stupéfiante démonstration du pouvoir de résurrection de celle-ci ainsi que son soudain changement physique l’avaient quelque peu déstabilisé ; ses empressements s’en étaient refroidis, tout du moins pour un temps. Non pas que l’attrait qu’elle exerçait sur lui se fût amoindri, c’était même sans aucun doute le contraire, mais depuis, elle l’intimidait au point de le mettre vraiment mal à l’aise. C’est pour cette raison qu’il avait évité de voyager avec elle, préférant prendre le prochain gravitant de la Transmonde, le Jupiter-Maïa, dont le départ vers la Terre était prévu quelque quatre jours plus tard. Sans doute est-il important de préciser : quatre jours terrestres environ ; quatre jours mercuriens eussent duré presque deux années de la Terre.
Quader avait mis cette centaine d’heures à profit pour passer du bon temps avec Kola et Maryba. Et, autant dire qu’il ne l’avait pas regretté ! Il avait dû toutefois faire savoir qu’il préférait que le robot sexuel mâle restât inutilisé et hors de vue durant leurs rapprochements.
Kall Mhoxxor s’était fait oublier.
Attendant, eux aussi, le départ du Jupiter-Maïa, Bartol et Cara avaient été hébergés par le chef des koroks qui leur avait fait visiter Hélios. Le Marsalè avait pris le temps d’enduire ses blessures de Cicatrivite ; les machines moléculaires avaient fait leur travail de réparation du tissu cellulaire ; on ne voyait plus une trace des profondes griffures infligées par Molord San. Ce dernier avait donné très peu d’explications au sujet de l’affrontement qui l’opposait à son demi-frère. Il avait toutefois répondu à quelques questions :
— Pourquoi aucun zudarme n’est-il intervenu quand tu es arrivé avec ta bande nous capturer, Kall et moi ? On ne peut pourtant pas dire que vous avez été discrets ! Vous avez fait un géanturesque carnage ! Vous avez même dangereusement blessé ton frère ! Pourtant, pas le moindre zudarme. Étonnant, non ? Il m’a suffi de sauter sur ton zuki et de t’étrangler un peu pour qu’une de ces saleries de machine en fasse toute une histoire !
— Le territoire sur lequel nous étions, quand tout cela s’est passé, est notre propriété, à Kall et moi. C’est un bien que nous a cédé notre père. Un propriétaire a le droit de refuser toute intervention chez lui, même celles des zudarmes et même pour sa propre sécurité. C’est la loi. Nous avons tous les deux fait ce choix. Cette explication donnée, je précise que j’ai du mal à partager ton appréciation quand tu dis que tu m’as étranglé « un peu » !
— Quand je pense que je croyais lui devoir une reconnaissance éternelle ! Ce traître n’a fait que me tromper !
Molord San avait gardé le silence et un visage fermé.
— Il y a autre chose que je voudrais éclaircir, avait dit Bartol. Je me souviens de « Un Terrien, c’est pas bien ! … Un Terrien, ça sert à rien ! » À quoi rimait cette ritournelle idiote ? Êtes-vous xénophobes, vous les koroks ?
— Zorrr, non ! Pas radicalement en tout cas. Mais je dois avouer que le comportement impérialiste de la Terre nous irrite. Je reconnais que tous les koroks ne sont pas des génies, tant s’en faut. Mais, les esprits rebelles sont extrêmement rares, s’il faut en plus ne garder que les intelligents… Tout ça pour dire que je suis bien obligé d’accepter un peu tout le monde dans mes rangs et que je suis même par moments contraint d’en caresser certains dans le sens du poil. Je suis désolé d’avoir pu paraître un peu primaire à tes yeux à cause de ça.
Pendant le voyage de retour, devant durer vingt-huit jours terrestres, Quader n’avait encore rien fait de particulier, à part beaucoup penser à l’Éternelle et s’interroger sur ses pouvoirs. Il avait aussi passé quelques moments avec Bartol et Cara dans le grand salon dont le plancher transparent laissait voir l’espace qui semblait glisser sous les pieds parce que le Jupiter-Maïa tournait autour de son axe afin de créer une pesanteur artificielle, d’un tiers de g à ce niveau, pour le confort des passagers. Ils s’étaient également tous les trois amusés dans la classique salle cylindrique zéro g située au centre du gravitant ; comme nombre d’entre elles, celle-ci comportait une piscine annulaire qui en faisait le tour sur une partie de sa longueur, ainsi que des pièces intimes pour les activités sexuelles en apesanteur.
Pendant que le Jupiter-Maïa traversait les quelque quatre-vingt-sept millions de kilomètres de vide qui séparaient, à ce moment-là, les deux planètes, Cara et Bartol avaient surtout eu le temps de s’aimer, notamment en zéro g, de se confier et de faire le point sur leur situation commune, sur leur situation matérielle en particulier. À cet égard, heureusement que l’Éternelle avait été généreuse en prétendant seulement leur rembourser le voyage de retour. Les deux cent mille Ranks versés sur le compte de Bartol représentaient près de cent fois le prix des deux places à bord du gravitant, le coût pour une seule personne étant de deux mille cents Ranks seulement.
Bartol avait envoyé un message à l’impératrice du gène pour lui faire remarquer cette disproportion dans sa compensation. Elle lui avait répondu que tous les ennuis qu’ils avaient subis tous les deux à cause d’elle valaient bien ce dédommagement et que n’ayant osé demander les informations bancaires à Cara, elle le priait de lui donner lui-même la moitié de cette somme. Bartol avait sa fierté, Cara aussi. Cependant, ils étaient tous les deux dans une situation où ce luxe de personnalité a autant de difficultés à s’épanouir qu’un nénuphar en plein désert. Bartol dulcifiait les remarques embarrassantes de son amour-propre en se répétant qu’effectivement ce qu’ils avaient vécu sur Mercure méritait bien une compensation, surtout pour Cara.
Cette dernière devait choisir entre refuser cet argent, pour éviter cette humiliation, ou l’accepter et voir ainsi avec soulagement reculer la perspective de vieillir brutalement ; elle avait si peur de perdre sa fraîcheur que le choix s’était imposé de lui-même. Il lui suffisait d’imaginer le regard de Bartol découvrant les premières rides sur son visage pour comprendre que, non seulement elle serait dans l’incapacité de tourner le dos à l’offre de Sandrila Robatiny, mais, qu’en plus, tout ce qui lui était arrivé ces derniers temps sur Mercure devait être considéré comme une aubaine, puisque cette mésaventure inattendue justifiait ce dédommagement, somme toute bien opportun.
Comme Cara, Bartol se disait qu’il ferait tout ce qu’il pourrait pour gagner de l’argent dès qu’il aurait remis les pieds sur Terre et qu’il s’efforcerait de rembourser l’Éternelle, au moins en partie. Mais, comme Cara également, il n’avait pas de projet professionnel vraiment précis. Certes, il était assez adroit en programmation, mais l’informatique évoluait si vite que c’était déjà un exploit, méritant des louanges sincères, qu’il eut été capable de coder aussi longtemps. Malheureusement, il était à présent dépassé et il n’avait ni le courage ni les capacités d’apprendre les nouvelles méthodes d’ingénierie logicielle et de conception algorithmique. Depuis pas mal de temps déjà, c’étaient des logiciels qui concevaient les logiciels. Pour être encore utile, un esprit humain devait imaginer non pas de simples algorithmes, mais des algorithmes engendreurs d’algorithmes. Ceci demandait des capacités d’abstraction qu’il n’avait pas. D’après ce qu’il avait appris de ses origines dans le journal de Youri Yamaya, Bartol supposait qu’il tenait ses connaissances en informatique de l’homme dont il avait hérité une partie des engrammes, un certain Soll, ce Soll tenant lui-même ses propres compétences de sa compagne Naïa. Quader lui avait aussi inculqué beaucoup de notions concernant les technologies du Réseau, mais tous ses savoir-faire, un peu hétéroclites, réunis ne suffisaient pas aujourd’hui pour obtenir une activité rémunérée. Après avoir beaucoup réfléchi, il avait fini par se convaincre qu’il pourrait donner des cours de céph. C’était Cara qui le lui avait suggéré. Elle avait eu cette idée parce qu’un jour, une de ses clientes lui avait parlé de son professeur de céph, un certain Sompolo. Cara de son côté espérait encore trouver un emploi dans le domaine de la plastique corporelle et le biogrimage. Le dédommagement versé par l’Éternelle leur donnait à tous les deux le temps de se retourner et comme ils s’aimaient beaucoup, ils se sentaient très forts ensemble.
*
Le voyage tendait à sa fin. La Terre n’était plus qu’à un million et demi de kilomètres, donc à cinq secondes-lumière. Bien qu’elles fussent encore peu commodes, à cause des dix secondes d’attente entre chaque réponse, les conversations entre la planète mère et le gravitant redevenaient praticables à cette distance.
Bartol venait justement d’avoir un entretien avec l’Éternelle. Il l’avait lui-même appelée pour aborder la question du remboursement de tout ce qu’il lui devait, mais elle s’était contentée de répondre par un « si tu veux », un « on verra », un « hum hum… » et un « oui, oui, d’accord » sans conviction. Elle l’avait même finalement interrompu, lui demandant de passer la voir au plus vite, pour un entretien privé, en céph éteinte, de la plus haute importance. Sur ce, sans même attendre sa réponse, elle avait coupé la communication avec cette absence de conclusion et de formule de politesse, pour elle superflues, qui lui était coutumière.
À la réception de son dernier mot, Bartol ne put que constater qu’elle n’était plus en ligne. La connaissant, il supposa que durant les cinq secondes qui s’étaient écoulées depuis le moment où elle l’avait prononcé, elle avait eu le temps de clore une seconde conversation, ou de faire nombre d’autres choses. Non seulement elle semble capable de se dédoubler, mais en plus elle vit déjà deux à trois vies en une seule ! se fit-il la réflexion en regardant la Terre à travers le hublot de sa cabine. La planète se montrait sous un diamètre apparent proche de celui de la Lune vue par les Terriens.
Pour avoir cette conversation, le Marsalè s’était isolé un moment dans la cabine qu’il occupait avec Cara. Il avait préféré établir la communication en l’absence de cette dernière parce que l’attitude un peu crispée de la biogrimeuse, quand il dialoguait avec l’Éternelle, le mettait mal à l’aise.
Il s’apprêtait à sortir de cette petite pièce pour rejoindre Cara, qui assistait à un exposé sur la régénérescence cellulaire par les machines moléculaires, quand il reçut en texte et en audio le céphmessage d’Abir Gandy tant attendu :
« Symbiose quittera le système solaire dans deux cent quarante heures à partir de la réception de cette annonce.
Ceux qui désirent faire partie du voyage n’ont rien d’autre à faire que de continuer à le désirer jusqu’au départ, pour être à bord le moment venu.
En ce qui concerne vos objets matériels, ne vous demandez pas ce que vous aurez le droit de prendre, ni comment procéder pour l’emmener. Vos souhaits seront connus et exaucés. Dans la mesure du possible, vous disposerez donc à bord de Symbiose de tout ce que vous voudrez emporter.
Concernant les nécessités matérielles liées à votre corps, telles que les besoins médicaux, l’hygiène, la régénérescence cellulaire, les implantations diverses, la plastique corporelle, le biogrimage et d’une manière générale toutes les choses qui ont un rapport avec une action matérielle sur votre corps seront, non seulement réalisables, mais entièrement assumées par Symbiose. Pour résumer et généraliser ce dernier point, la seule chose qui n’existera plus à bord de Symbiose sera l’argent, car aucun d’entre vous n’en aura besoin.
Information importante pour ceux qui voudront regagner le système solaire. Ils doivent savoir qu’il se sera écoulé au minimum une quarantaine d’années sur Terre. Il sera impossible de faire revenir qui que ce soit avant quarante ans.
D’autres renseignements viendront plus tard. »
Bartol, qui s’était immobilisé et même assis sur le lit pour se concentrer à l’écoute de cette annonce, se releva de mauvaise humeur. Il maugréa quelques imprécations à l’adresse du représentant des Symbiosiens :
Ce petit prétentieux pédant et vaniteux lit dans les esprits, se dit-il. Inutile de lui adresser la parole, car il sait déjà ce que nous désirons ! Et bien, j’espère qu’il lit bien en moi ce que je pense de lui ! Et toujours rien sur la destination ! Il se garde bien de nous renseigner à ce sujet… Il est vrai que nous ne sommes que des lombrics pour lui !
Il sortit de la cabine et se dirigea vers Cara en l’appelant en céph :
—:: Ma chérie, as-tu reçu, toi aussi, le message de ce godelureau d’Abir ?
—:: Oui, à l’instant même, Peluchon ! …
Peluchon était le surnom qu’elle lui donnait depuis quelque temps. Autant dans l’intimité, il trouvait ça affectueux et même tendre, autant près de Quader, qui ne pouvait s’empêcher de sourire d’un air à son goût très niais, cela le gênait. Mais, il n’avait pas osé dire à Cara qu’elle devrait s’abstenir de l’appeler de la sorte en présence d’autres oreilles que les deux siennes. La biogrimeuse avait pris cette habitude depuis qu’elle avait vu dans le couloir un angémo dans les bras d’une petite passagère occupant la cabine en face de la leur. L’animal ressemblait à une grosse boule de poils éthérée avec un museau noir et des sourcils froncés qui lui donnaient toujours l’air de songer à quelque chose de sérieux et compliqué. Cette voisine s’appelait Cara, elle aussi, Cara Polikant exactement. C’était une petite jeune fille d’un peu plus de huit ans qui avait tout de suite plu à Cara Hito. L’enfant avait expliqué que Nounours était un peluchon et qu’elle l’avait depuis toute petite. Après cette rencontre, au moment où Cara Hito et Bartol allaient prendre congé de Cara Polikant, la grande sœur de cette dernière était sortie à son tour de la cabine. Devant Bartol assez surpris, Cara Hito et cette deuxième Polikant s’étaient exclamées l’une et l’autre : « Ah ! mais vous ici ! » Il s’était en effet trouvé que la grande sœur de la petite Cara n’était autre que Saphi Polikant, la cliente de Cara Hito qui lui avait parlé de son professeur de céph. C’est à la suite de cette double rencontre, que Bartol se trouvait affublé, tantôt pour son plaisir, tantôt avec une secrète irritation, du surnom de Peluchon ; et qu’il songeait de plus en plus à exercer l’activité de professeur de céph, comme un certain Sompolo.
—:: … L’exposé vient de prendre fin, poursuivit Cara. Me rejoins-tu ?
—:: J’arrive ! Je voudrais parler de l’annonce d’Abir. J’appelle Quader…
Bartol n’eut pas le temps de le faire, l’Invisible se joignit à leur conversation :
—:: Avez-vous, comme moi, reçu des nouvelles des Symbiosiens ?
—:: Oui, dit Cara
—:: Oui, moi aussi, dit Bartol.
—:: Voyons-nous dans ma cabine pour en parler, proposa Quader.
—:: J’y serai dans moins de dix minutes, fit savoir Cara.
—:: Moi, j’y suis presque, déjà. Je vous attends, répondit Bartol.
Le Marsalè fit demi-tour dans le couloir pour se rapprocher de la cabine de Quader qui était située à quelques portes après la sienne. Progressant en se tenant à la rampe, du fait que la pseudo pesanteur assez réduite à ce niveau limitait l’adhérence, il pensa à l’Éternelle.
De quoi veut-elle me parler en privé ? se demandait-il. Sans doute de l’annonce du départ de Symbiose… Si c’était bien le cas, cela indiquerait qu’elle l’avait appris avant lui. Abir ferait-il des préférences ? L’aurait-il contactée plus tôt que lui, Cara et Quader ? Sur quels critères accorderait-il des privilèges ? Sur la richesse et l’influence ? Cela semblait peu probable tout de même… Ce dont elle voulait parler était vraisemblablement tout autre finalement…
Il lui restait encore une trentaine d’heures avant d’arriver sur Terre pour l’apprendre ; c’était long ! Mais, comment aller à un rendez-vous privé avec Sandrila Robatiny sans que Cara en fît toute une histoire ? C’était aussi une question qu’il se posait. Il n’avait pas envie de lui cacher, mais il n’avait pas non plus envie de la sentir tendue et contrariée. Il ne lui restait qu’une trentaine d’heures pour trouver une idée ; c’était court !
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