Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
Je parle au nom de Sandrila Robatiny, dit-il
Gabel Pailur, premier mandataire sur Mercure de Sandrila Robatiny, n’avait mis que trois minutes à rencontrer la directrice de l’astroport d’Hélios. Il n’habitait qu’à six kilomètres de chez elle et sa fonction lui ouvrait rapidement toutes les portes.
Elle lui avait en tout cas ouvert la sienne en grand pour le prier d’entrer, avec un large sourire porteur d’une trace visible d’étonnement.
— Respect, Monsieur Pailur, dit-elle. Entrez, entrez.
La durée du jour de Mercure étant égale à cent soixante-seize jours terrestres, on n’y employait pas les mots « bonjour ou bonsoir ». Ces termes n’étaient d’ailleurs presque plus usités ailleurs que sur Terre.
Gabel Pailur entra.
La pièce était spacieuse et très claire. Sur toute la surface de l’un des murs s’étalait un paysage terrestre animé, une haute chute d’eau s’abîmant dans un précipice entouré de végétation.
Cette magnifique image piégea le regard de Gabel. À présent qu’il gagnait relativement bien sa vie, grâce à l’emploi que lui avait offert Sandrila Robatiny, il envisageait de visiter la Terre, mais l’idée de peser plus de soixante-dix kilos l’effrayait un peu. Avant d’affronter cette terrifiante pesanteur, il devait se faire terrianiser, comme on avait coutume de le dire. Des changements notables devaient être apportés à son corps. Le remplacement de son squelette par une structure artificielle était, entre autres, au programme de cette transformation. Un travail qui serait accompli par des nanomachines squelettogènes, lui avait-on expliqué. Il ne sentirait rien. C’était sans risque et totalement indolore. Peut-être… mais il avait peur. Et puis ça coûtait cher ! Il lui faudrait faire des économies. Aller sur Terre restait dans ses projets, mais il attendrait encore un peu. Cela ne pressait pas.
Gabel fit un effort pour détacher son regard des brumes éthérées qui s’échappaient de la cataracte et que le vent portait vers les arbres. Les cinq secondes qu’il avait consacrées à ce spectacle eussent déjà été considérées comme une faute professionnelle par Sandrila Robatiny, d’autant plus qu’elle avait insisté sur le caractère urgent de sa mission. Il avait obtenu son emploi grâce à son beau-père, Alan Blador, qui était le grand directeur d’Amis Angémos. Celui-ci lui avait clairement laissé entendre qu’il comptait sur lui pour ne pas décevoir sa terrible patronne. Aussi en vint-il au fait le plus rapidement possible :
— J’ai un service à vous demander. Je parle au nom de Sandrila Robatiny, dit-il.
— Je vous écoute, répondit-elle, avec une aimable politesse, mais sans obséquiosité. Asseyez-vous, je vous en prie. Je ne m’attendais pas à pouvoir rendre un jour service à Sandrila Robatiny !
Il prit place dans le fauteuil que lui présentait la directrice.
— Merci de m’inviter à m’asseoir, mais je ne serai pas long, vous savez ! Voilà de quoi il s’agit : Sandrila Robatiny vous offrira trente millions de Ranks, si son arrivée prochaine dans votre ville passe inaperçue. Vous disposerez de cette somme si, dix heures au moins après son atterrissage dans votre astroport, aucun média n’a encore mentionné son arrivée. Trente millions semblent suffisants pour acheter les collaborations que vous estimerez nécessaires et pour vous réserver une jolie part, non ?
— C’est une bien belle somme, c’est certain, fit-elle en se laissant tomber dans un autre fauteuil. Une somme énorme, Grand Soleil !
— En effet ! Je ne vous cache pas que j’aimerais moi-même être en mesure de lui rendre le service qu’elle vous demande, mais il me faudrait être à votre place pour ça !
— Euh… Je suppose que la vôtre ne doit pas être mal non plus, fit-elle, en élevant légèrement un sourcil.
— Je ne me plains pas. Mais le temps presse. Elle attend de savoir si sa proposition vous intéresse.
— Je vais faire tout ce que je peux pour lui donner satisfaction, je vous le garantis.
— C’est bien ! C’est tout. Je n’ai plus rien à rajouter.
— Puis-je savoir quand elle arrivera ?
— Une demande d’autorisation d’atterrissage vous parviendra d’un instant à l’autre.
— Bien ! Une dernière question…
— …
— Pour quelle raison vient-elle ici et pourquoi tient-elle à ce que personne ne soit au courant ?
— Ben la chose ! Doutez-vous bien que, vu les moyens qu’elle met en œuvre pour le cacher, ce n’est pas à moi qu’elle va le dire. Je n’en ai pas la moindre idée.
***
Poussé par le puissant faisceau de son propulseur ionique, dont la lumière bleutée trouait les ténèbres cosmiques, le Youri-Neil se ruait vers Mercure. Le gravitant abolissait les distances grâce à son ahurissante accélération de cent g. Les quatre-vingt-sept millions de kilomètres du voyage seraient dévorés par la machine en cinq heures et quatorze minutes.
Sandrila Robatiny était immergée dans le liquide respiratoire de son caisson anti-g. Un fin bonnet élastique emprisonnait ses cheveux pour éviter qu’ils flottent autour de son visage, voire que certains se détachent et dérivent dans le liquide au risque de gêner la respiration. Le fluide incompressible, qui emplissait les alvéoles de ses poumons et entourait son corps, maintenait une pression égale sur chaque millimètre carré à l’intérieur et à l’extérieur d’elle. Grâce à cela, ce dispositif lui eût permis de supporter des milliers de g sans le moindre dommage, ni même le plus petit inconfort.
Elle relut le message avec application, essayant de voir si quelque chose d’important ne lui avait pas échappé :
« Respect.
Oui, je suis sur Mercure. Oui, j’ai aidé qui vous savez à s’enfuir. Oui, je suis en ce moment près de lui. Je fais ce que je peux pour le cacher, mais il est impossible de prétendre qu’il est totalement hors de danger, nous pouvons être retrouvés à tout moment. Je ne préfère pas donner le nom de celui qui nous traque, car j’ai peur que ce soit un critère de recherche dans l’espionnage du Réseau. La raison, je vous la donnerai de vive voix quand je vous rencontrerai. Il n’a dans ce message rien de particulier à ajouter, mais il déclare qu’il aura beaucoup de choses à vous dire quand il vous verra. Je lui ai demandé de me fournir un détail afin de vous prouver qu’il est bien avec moi. Il a évoqué le souvenir d’un jour où quelqu’un l’a assommé sur son palier ; il s’agissait d’une méprise due au fait que son agresseur ne l’avait pas reconnu. Si vous devez venir seule, c’est par discrétion. J’ai des informations extrêmement importantes à vous transmettre de vive voix. Je ne peux prendre le risque qu’elles tombent dans d’autres oreilles que les vôtres. Ces informations ont bien sûr un rapport avec la technologie des engrammes que vous possédez et ce qui arrive à qui vous savez. Elles vous permettront de retourner la situation à votre avantage et de sauver la cause que je défends. Nous vous attendons. »
La réponse de l’inconnu avait décidé l’Éternelle à accepter de se rendre seule au point de localisation de Bartol. Seule, elle le serait. En revanche, en ce qui concernait l’incognito, la seule chose qu’elle avait pu faire était de changer encore une fois son apparence physique. Mais…
Comment se poser discrètement avec le Youri-Neil dans quelque astroport que ce fût ? Ce véhicule spatial était suivi à la trace par tous les passionnés d’astronautique qui ne manquaient aucune occasion d’aller le voir atterrir ou décoller. Ils étaient la plupart du temps prévenus par le personnel même des astroports dont certains membres faisaient partie de ses aficionados. Être beaucoup plus discrète eût été possible, bien entendu, mais aller sur Mercure dans le ventre d’un gravitant de ligne ordinaire lui eût pris aux alentours d’un mois. Un mois durant lequel mille occasions de perdre son anonymat se seraient présentées, à supposer qu’il existât un moyen de monter à bord en échappant à l’obligation de décliner son identité. À se demander comment l’inconnu pouvait croire qu’il lui était facile de passer inaperçu ! Quoiqu’il en fût, elle avait fait ce qui était en son pouvoir pour être la plus discrète possible. Il ne lui restait plus qu’à compter sur Gabel Pailur, son nouveau premier mandataire sur Mercure. Alan Blador s’était porté garant de la confiance que l’on pouvait accorder à son gendre. Elle espéra qu’il ne se trompait pas.
« J’ai des informations extrêmement importantes à vous transmettre de vive voix. » éveillait énormément sa curiosité. Quelles étaient-elles ? Et surtout, qui les détenait ? Avaient-elles été découvertes accidentellement, ou bien délibérément à la suite d’efforts tenaces et de minutieuses recherches ? Quelle faute avait-elle commise pour laisser quelqu’un s’en emparer ?
« Il a évoqué le souvenir d’un jour où quelqu’un l’a assommé sur son palier. » Elle eut un léger sourire en se remémorant encore le jour où elle avait assez brutalement étourdi Bartol en le prenant pour un inconnu qui s’était introduit chez lui. L’envie de revoir cette scène en céphvision lui vint, mais elle s’efforça de penser à autre chose ; il n’y avait de nouveau plus de place dans sa vie pour de ridicules sensibleries !
C’est ce qu’elle se disait, en tout cas. Une question apparaissait cependant malgré elle dans son esprit. Quelle était la plus forte motivation qui la poussait à se rendre si vite sur Mercure : découvrir tout ce qui se cachait derrière ses fameuses informations de la plus haute importance, ou Bartol ?
Elle avait déplacé l’affichage de la localisation du Marsalè en haut à droite de sa céphvision et avait opté pour des caractères verts sur fond noir ; sans en avoir pleinement conscience, elle ajustait régulièrement ces réglages, comme s’il eût été déterminant de choisir avec minutie taille, couleur et emplacement de ce texte qu’elle lut une énième fois :
« Il y a 2 min 55 s, la localisation était : Mercure. Hélios. Coordonnées urbaines : 38,432. -11,149. 0,051 ».
Bartol s’était soudainement déplacé de plusieurs kilomètres. Avait-il été poursuivi ? Si c’était le cas, l’avait-on recapturé ? Ces questions occupaient son esprit.
Juste sous la localisation, elle avait souhaité voir la distance qui la séparait de Bartol. Le compteur, qui diminuait chaque seconde de plus en plus rapidement au fur et à mesure que le Youri-Neil gagnait de la vitesse, indiqua au moment où elle lui jeta ce coup d’œil : « 52 463 680 km ».
Elle avait dû jouer de ruses et même soudoyer deux responsables du service de sécurité que lui imposaient les plus gros actionnaires de Génética Sapiens. Cette idée, à son avis irritante et grotesque, de la faire protéger était venue d’eux à la suite de sa longue et mystérieuse disparition due à son séjour dans Symbiose.
Elle pensa aux C12. Ils étaient six à présent sur Terre, accueillis par son équipe. Il n’en restait plus que deux à attendre pour les rassembler tous avec Cong. Elle avait songé à ce dernier pour lui servir de porte-parole auprès des huit autres. Elle prévoyait d’organiser la réunion des neuf angémos dans les locaux de production d’Amis Angémos, de demander à Alan Blador de s’occuper du choix des lieux et à Daniol Murat de faire en sorte que tout se passe pour le mieux. Mais aussi importants que fussent les C12, cette réunion devrait attendre son retour sur Terre, après qu’elle eut appris et réglé ce qui se passait sur Mercure.
Elle avait eu du mal à argumenter pour convaincre Quader de la laisser partir seule. Il lui avait répété que ce n’était pas raisonnable, que cela sentait le traquenard, que ce serait plus prudent qu’il l’accompagnât. C’était certainement beaucoup plus pour optimiser le sauvetage de Bartol que pour elle qu’il avait essayé de la raisonner, mais espérant que c’était aussi un petit peu pour la protéger d’un éventuel danger, elle avait fini par accepter un compromis. Elle irait seule, oui. Mais à partir d’où devrait-elle l’être ? L’inconnu ne l’avait pas précisé ; l’Invisible avait eu raison d’en faire la remarque.
Dans son propre caisson anti-g, juste à côté de celui de Sandrila Robatiny, Quader éprouvait du plaisir à se dire qu’il accélérait en ce moment à cent g tout en ayant la paradoxale impression de se trouver en apesanteur. Il imaginait l’effarante poussée du torrent d’atomes de xénon qu’éjectait le Youri-Neil avec la félicité intellectuelle que ressentent les grands techniciens prisant ce que la technologie peut offrir de mieux. C’était la deuxième fois qu’il vivait les cent g à bord de la même machine. Mais la première fois, étant un Mécan, il n’avait pas eu besoin de s’immerger dans un caisson. Ses pensées technophiles étaient toutefois troublées par ses réflexions et les questions qu’il se posait au sujet de ce qui était arrivé à Bartol. Il était convenu qu’il resterait en céphcontact avec Sandrila Robatiny, soit à bord du Youri-Neil, soit quelque part ailleurs dans Hélios, prêt à intervenir, mais en cas d’extrême urgence seulement. L’Éternelle avait souhaité qu’il lui apportât son aide seulement à la condition expresse qu’elle le lui demandât.
Il en était arrivé, bien malgré lui, à souhaiter qu’il se passât quelque chose de suffisamment sérieux, sans être trop dangereux, pour la décider à requérir son intervention. Était-ce ce nouveau corps biologique, plus jeune que celui qu’il avait perdu, qui le mettait dans cette disposition d’esprit envers elle ? Cela était-il dû à des influences hormonales ? La question méritait que l’on s’y intéressât ! Habiter un nouveau corps biologique entraînait bien plus de changements que n’importe quelle télécorporation, même dans le plus surprenant des RPRV. C’est ce qu’il ne pouvait que constater. Il aimait s’entendre appeler l’Invisible par Sandrila Robatiny. Elle utilisait ce surnom, avec le temps de moins en moins légitime puisqu’il n’œuvrait plus dans l’Organisation, sur un ton qui le touchait. Il s’en dégageait une complice intimité qui le troublait et le ravissait même, pour tout dire. Quant à savoir si les hormones étaient vraiment responsables de tout ceci, ce n’était pas une priorité. Après tout, il ne s’agissait pas d’une maladie, bien au contraire ! Il était content de ressentir ce qu’il ressentait, même si son cœur, loin de la sérénité, était le siège d’une surexcitation pas toujours confortable : entre l’ardeur et l’anxiété, entre l’espoir et la crainte.
Qu’est-ce qui la poussait à se précipiter sur Mercure ? se demandait-il. Les informations que cet inconnu prétendait vouloir lui communiquer, le fait qu’on s’intéressât de si près aux engrammes ou… Bartol. Souhaitant, bien malgré lui, que ce dernier ne fût pas la principale cause qui motivait l’Éternelle, il eût beaucoup donné pour le savoir.
On aura compris qu’il était content de l’accompagner. D’autant qu’il avait parfaitement conscience que si elle avait accepté sa présence à ses côtés ce n’était certainement pas pour se sentir protégée par lui. Quand il avait essayé de lui parler du danger que représentait le fait d’être seule, elle avait laissé échapper un infime, mais perceptible, sourire énigmatique. Un peu comme si elle se savait totalement hors d’atteinte de quelque péril que ce fût. Il ne savait pas ce qui pouvait lui donner une telle assurance. Tout simplement sa personnalité profonde ? Sa situation sociale déformait-elle sa perception de certaines réalités ? Ou avait-elle secrètement prévu quelque chose lui offrant la certitude de n’avoir rien à craindre ? En repensant à son furtif sourire, il se posait encore la question.
Comme le faisait l’objet de ses conjectures, réflexions et secrets espoirs, il regardait de temps à autre où se trouvait le Marsalè :
« Il y a 1 min 57 s, la localisation était : Mercure. Hélios. Coordonnées urbaines : 38,437. -11,152. 0,050 ».
Au sujet du soudain déplacement de Bartol, il se posait les mêmes questions que Sandrila Robatiny.
Nous avons déjà dépassé la moitié de la distance, se dit-il, le Youri-Neil doit être en train de ralentir.
Ils n’étaient en effet plus qu’à un peu plus de trente-cinq millions de kilomètres de Mercure et le gravitant dirigeait à présent son faisceau ionique dans la direction de la planète pour perdre la vitesse accumulée durant la phase d’accélération qui avait atteint un peu plus de trente-trois millions de kilomètres à l’heure à mi-parcours.
Une autre pensée occupait l’esprit de Quader : le départ de Symbiose. Il savait que Sandrila Robatiny voulait faire partie du voyage, mais il n’en avait pas encore parlé avec Bartol. Ne connaissant pas les intentions de ce dernier à ce sujet, il était partagé : si le Marsalè ne partait pas avec eux, il perdrait sans doute un ami, car l’aventure serait certainement très longue, mais il serait aussi radicalement débarrassé d’un rival de poids, car rien, en effet, ne permettait d’être certain qu’il ne reviendrait pas vers l’Éternelle.
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