Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 3 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Qui était Aristote ?

 

 

Bartol, qui, rappelons-le, était resté debout en revenant de sa chambre et qui, rappelons-le aussi, venait d’émettre un des grognements les plus sophistiqués de sa riche collection, reprit sa place assise près de Cara, devant la table basse.

— Quand le départ est-il prévu ? s’enquit-il.

— Le moment n’est pas encore fixé, répondit Abir Gandy.

— Vous nous demandez si nous désirons partir, sans nous indiquer une destination, ni même une date. Comment pouvez-vous exiger une réponse ?

— Je n’exige rien. Je vous ai seulement proposé un voyage interstellaire. Si vous ne voulez pas me répondre… ne répondez pas. Je n’ai vraiment pas conscience d’avoir exigé une réponse. Je suis sincère ! Mais si c’est comme ça que vous avez interprété mes paroles, je vais faire un effort pour communiquer plus efficacement avec vous.

La mine de Bartol exprima plus d’impatience que de réelle contrariété. Était-il las de se mettre en colère, ou finissait-il par comprendre que son interlocuteur ne méritait pas ses emportements ? Déterminé à rencontrer l’Éternelle dans les meilleurs délais afin de clarifier leur situation réciproque, il souhaitait écourter cette conversation. Cependant, une question occupait son esprit. Il décida de la poser avant d’aller voir l’impératrice du gène :

— Comment fonctionne le dispositif qui nous a permis d’aller instantanément dans Symbiose chez les Ovoïdes et d’en revenir tout aussi rapidement ? Pouvez-vous me l’expliquer ?

— Je ne peux pas vous l’expliquer pour la bonne raison qu’il ne nécessite aucune explication, comme tout ce qui fait partie de l’ordre naturel des choses.

— Vous ne pouvez pas me l’expliquer pour la bonne raison qu’il ne nécessite aucune explication ! C’est la réponse la plus insolente qu’on ne m’ait jamais faite, grande géanture !

— Je vous assure que je ne suis pas insolent. Croyez-moi sincèrement désolé d’avoir tant de difficultés à me faire comprendre de vous. Vous êtes incapable d’appréhender ce fonctionnement dans l’état actuel de vos connaissances. Votre espèce en découvrira un jour le principe. C’est le même que celui qui est à œuvre dans les stations interstellaires que Symbiose installe près des étoiles.

Bartol avait l’intention d’aller parler à l’Éternelle le plus rapidement possible, c’est-à-dire dès la fin de cette conversation qu’il souhaitait donc la plus courte possible, mais il ne put pour autant se conduire comme il fallait pour l’écourter. Quelque chose de plus fort que lui le poussa à répliquer :

— Mon cerveau est trop primitif ! Beaucoup plus rudimentaire que le vôtre ! Si j’ai bien compris, c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ?

— Non, vous n’avez pas bien compris, car ce n’est pas ce que je veux dire. En premier lieu, je ne dispose pas d’un cerveau, il n’y a donc pas de comparaison possible. Ensuite, je ne pense pas que le vôtre soit trop primitif. Votre cortex est au même niveau d’évolution que celui de votre congénère Aristote. Pourtant, vos plus brillants penseurs de cette époque n’auraient pu s’expliquer, bien qu’ils eussent près d’eux la Lune comme exemple, comment un gravitant peut se déplacer sur son orbite sans être ni poussé ni tiré, c’est-à-dire sans force pour le maintenir en mouvement. Ce n’était pas parce que leur cerveau était primitif que l’explication serait restée hors de portée de leur esprit ! Mais parce que, n’ayant pas le bon paradigme de la dynamique, ils n’auraient pas pu être convaincus qu’il n’y a justement rien à expliquer. Avec le bon paradigme, ils auraient su qu’il n’y a pas d’explication à fournir dans le fait qu’un gravitant se comporte ainsi, puisqu’il eût été pour eux normal qu’en absence de résistance une masse conserve sa vitesse.

— Je vois ce que veut dire Abir, intervint Cara. S’il avait rencontré les humains à l’époque d’Aristote et que celui-ci lui avait demandé comment Symbiose reste en orbite sans être ni poussé ni tiré, il lui aurait répondu : « Je ne peux pas vous l’expliquer pour la bonne raison que cela ne nécessite aucune explication, comme tout ce qui fait partie de l’ordre naturel des choses. »

— C’est exactement cela, approuva Abir Gandy. Vous, vous savez que, comme la Lune, un gravitant ne fait absolument rien pour se maintenir en orbite, alors qu’Aristote m’aurait demandé comment fonctionne le dispositif invisible produisant la force qui le pousse ou le tire. Pour autant, je n’aurais jamais pensé qu’Aristote avait un cerveau primitif. Il était certainement très intelligent, mais selon les observations que l’on pouvait faire à son époque : un chariot s’arrêtait d’avancer dès que le cheval s’arrêtait de le tirer. Vous, humains d’aujourd’hui, vous êtes dans le même cas que les penseurs aristotéliciens.

Cara ne laissa pas à Bartol le temps de montrer comment cette réponse agissait sur son humeur :

— À combien de personnes allez-vous proposer ce voyage extraordinaire ? demanda-t-elle.

— Je ne le sais pas encore.

— Allez-vous un jour révéler votre existence à toute l’humanité ou Symbiose restera-t-il toujours indécelable ?

— Je ne le sais pas encore.

— Si je comprends bien, vous ne savez absolument rien, Abir ! intervint Bartol. Il est permis de se demander à quoi vous pouvez bien servir ! Je vais finir par vous croire quand vous dites que vous n’avez pas de cerveau ! Quelle que soit notre question, nous obtenons chroniquement la même réplique : « Je ne le sais pas encore ». Saurez-vous quelque chose un jour ? Je ne le sais pas encore, allez-vous probablement nous répondre !

Apparemment content de son intervention, Bartol afficha un sourire sardonique.

— Je ne manquerai pas de vous communiquer chaque information demandée dès que j’en serai en possession, affirma Abir sur un ton toujours égal.

Cara reprit la parole :

— Dites-nous Abir, comment se fait-il que vous restiez patiemment si longtemps avec nous malgré toutes les inimaginables occupations que doit vous donner Symbiose ?

— Comme je l’ai expliqué à Bartol, je peux gérer un grand nombre de choses simultanément tout en vous donnant l’impression d’être ici, devant vous, grâce à cette représentation de moi qui agit sur votre sens de la vue.

— En parlant d’impression, vous m’impressionnez bien plus encore que les Ovoïdes, avoua Cara.

— Avez-vous toujours besoin de moi ? Avez-vous d’autres questions ?

— Je ne le sais pas encore ! marmonna sarcastiquement Bartol.

— Moi, je n’ai plus rien à vous demander, dit Cara, qui avait hâte de se retrouver un moment seule avec son homme.

— Moi non plus, ajouta celui-ci… Si, j’ai une ultime question ! Mais ne me dites pas que vous ne le savez pas encore, s’il vous plaît, Abir. De combien de temps disposons-nous pour vous donner une réponse au sujet de votre proposition de voyage ?

— Cela dépend du moment du départ, bien sûr. Ce dernier n’étant, je vous le rappelle, pas encore fixé.

— En d’autres termes, vous me dites encore une fois « Je ne le sais pas encore », quoi !

Cara formula la question d’une autre manière :

— Est-ce que cela signifie que vous risquez de partir d’un moment à l’autre sans que nous en soyons informés ?

— Si j’arrive à vous joindre, je vous préviendrai et si vous voulez toujours faire partie du voyage je saurais faire ce qu’il faut pour que vous ne ratiez pas le départ.

— Merci, Abir. Je pense que c’est ce que Bartol voulait entendre.

— En effet, confirma l’intéressé. Merci, Abir ! Je n’ai plus de questions.

— Moi non plus, Abir.

— Dans ce cas, je vais vous laisser. Au revoir.

L’image de la chose qui fut un temps un gravipilote de Sandrila Robatiny disparut.

— Pourquoi ne l’aimes-tu pas ? demanda Cara.

— Je ne sais pas trop. Je ne veux pas être un docile organisme d’expérimentation pour lui. Je préfère lui montrer que je suis vivant et que j’ai des pensées libres… Il doit aussi comprendre que je n’ai pas peur de lui malgré ce qu’il est par rapport à nous.

— Mais, il t’a dit qu’il n’est pas une personne. Tu le traites pourtant comme s’il en était une.

— Sans doute, mais ce doit être aux Symbiosiens que je m’adresse à travers lui. Que ces mecdules-là ne s’imaginent pas m’impressionner juste parce qu’ils ont un grand gravitant ! Un grand gravitant et des paradigmes qui nous dépassent ! Petits m’as-tu-vu, va ! N’empêche qu’il m’a donné envie de savoir qui était cet Aristote… Je vais voir ça, tiens !

Cara l’interrompit d’un éclat de rire.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit-il.

— Depuis un moment, tu as un oiseau sur la tête.

Comme s’il eût compris qu’on parlait de lui, le colibri émit un bref gazouillement.

— Je sais ! Je n’arrive pas à imposer le respect à cette volaille impertinente, fit-il, en dissimulant très mal la fierté qu’il éprouvait à être le bénéficiaire de cette familiarité aviaire.

Le minuscule animal avait un plumage d’un dégradé écarlate iridescent remarquable de beauté. Les cheveux ébouriffés du Marsalè cachaient ses pattes et la moitié inférieure de son corps. On l’eût dit au milieu de hautes herbes entremêlées. L’oiseau s’envola quand Bartol se pencha vers Cara pour l’embrasser.

Il était presque onze heures. Le soleil entrant par la fenêtre inondait la jungle du petit appartement. De temps en temps, on entendait un gazouillis ou un bruissement d’ailes. L’ambiance était paisible…

Ils échangèrent un long moment de tendresse.

 

*

Cara Hito était seule dans l’appartement de Bartol. Le Marsalè venait de partir pour une durée indéterminée afin de clarifier sa situation auprès de Sandrila Robatiny. C’est ce qu’il avait dit à Cara. Elle l’attendait non sans une certaine appréhension. Bien qu’elle ne doutât pas de l’honnêteté de Bartol, elle redoutait les pouvoirs de sa rivale, en particulier celui qu’elle avait sur lui. Le souvenir de cet homme que l’amour rendait presque idiot et qui était venu la voir dans son salon de plastique corporelle revenait sans cesse aiguillonner son inquiétude.

Une autre pensée la préoccupait : le solde de son compte bancaire donnerait bientôt des signes de faiblesse ; il lui faudrait rapidement retrouver un emploi. Elle ne travaillait plus pour Jymo Laya. Le musicien lui avait donné congé. Non pas qu’il fût mécontent d’elle ; c’était dans ses habitudes de changer régulièrement de biogrimeur. L’artiste avait même été généreux ; en lui annonçant qu’il n’aurait désormais plus besoin d’elle, il lui avait offert une jolie somme. Il lui avait aussi dit qu’il la recontacterait sans doute un jour ou l’autre pour faire à nouveau appel à son talent. Elle s’imagina déposer sa candidature dans les salons de plastique corporelle, car elle préférerait ne plus travailler pour une personnalité. Suivre son employeur dans ses déplacements risquerait de l’éloigner de l’homme qu’elle aimait. Il était hors de question de laisser le champ libre à Sandrila Robatiny !

En attendant, il lui fallait tromper le temps jusqu’au retour de Bartol.

« Qui était Aristote ? » pensa-t-elle à l’adresse de sa céph.

*

En ce milieu d’après-midi d’été, il faisait très chaud à l’extérieur. Sans ses vêtements climatisés et ses angéblancs corporels, Bartol eût trouvé la température difficilement supportable.

Il n’avait pas osé appeler l’Éternelle devant Cara, une forme de timidité, de blocage… Même pour dire simplement : « Bonjour, je suis de nouveau de ce monde et j’aimerais qu’on se voie un moment pour parler », il avait préféré cépher hors de la présence de Cara.

Il venait de sortir. Les mains dans les poches, perdu dans ses pensées, il marchait sur le trottoir en s’éloignant de chez lui. S’arrêtant devant la première intersection, il murmura :

― ::> Com céph : Appeler un roulant.

Ce n’était que par habitude qu’il commençait encore souvent par : « Com céph ». L’interface encéphalique avait fait tant de progrès qu’il était désormais totalement inutile de prononcer un préfixe de commande. La céph « savait » qu’on s’adressait à elle grâce à la cartographie des activités neuronales. En l’occurrence, le logiciel d’interprétation noétique sut même, une fraction de seconde avant que l’ordre ne fût articulé, qu’un véhicule allait être demandé.

― ::< Attente estimée à moins de deux minutes, entendit son aire auditive.

― ::> Com céph : Appeler Sandrila.

Malgré l’égard qu’elle réservait personnellement à Bartol, l’Éternelle était la plupart du temps relativement difficile à joindre. Aussi fut-il surpris par la rapidité inhabituelle de la réponse.

—:: Bartol ! Mon petit Choléra ! Te voilà enfin !

—:: Oui, je t’expliquerai la raison de mon absence.

—:: D’accord ! Viens vite me parler de votre disparition soudaine et inattendue. Ça tombe bien, je suis à Marsa. Au siège d’Amis Angémos.

—:: Je sais, j’ai vu.

Bartol et l’Éternelle s’étaient depuis longtemps réciproquement octroyé une autorisation de géolocalisation.

—:: Je t’attends.

—:: J’arrive.

Entrant dans le roulant qui venait de s’arrêter devant lui, Bartol pensa qu’elle avait ostensiblement dit : « VOTRE disparition » ; elle avait de toute évidence tenu à en venir rapidement au fait. Tant mieux ! Au moins, il n’aurait pas besoin de tourner autour du pot.

Le temps passant, sans qu’il s’en rendît tout à fait compte, il était devenu pécuniairement dépendant de l’Éternelle. Il en avait eu plus ou moins conscience, mais il avait remis l’examen de cette idée à plus tard, se disant à chaque cadeau, à chaque aide financière, qu’il rembourserait. Mais ce qui était pour elle des dons et pour lui des prêts avait fini par représenter une somme qu’il était tout à fait incapable de restituer. Dépendance d’autant plus réelle que c’était elle qui l’employait, puisqu’il travaillait pour Génética Sapiens. Rappelons que la tâche que lui confiait la puissante société consistait à s’assurer que les plantes d’agrément qu’on lui fournissait étaient stériles. Bartol n’avait aucune connaissance particulière pour effectuer ces tests. Génética Sapiens lui avait seulement fait suivre une formation d’une journée à la suite de laquelle il devait exécuter un protocole de contrôle qu’on lui avait enseigné. Il avait en outre le droit de faire tout ce que bon lui semblait pour tenter de démontrer que les végétaux n’étaient pas stériles, pourvu que l’expérience fût reproductible devant témoins. Non seulement il en avait le droit, mais il y était même fortement encouragé par une prime de dix millions de Ranks. En offrant cette somme, étourdissante pour le commun des mortels, au millier d’expérimentateurs dont Bartol faisait partie, Génética Sapiens prouvait aux organisations écologiques que ses plantes ne risquaient pas de se répandre accidentellement dans la nature. Bartol, pas plus que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, n’avait réussi à empocher le gros lot ; il avait dû se contenter du salaire de base de mille huit cents Ranks. Combien de siècles lui eût-il fallu pour payer lui-même son endosynthétiseur protéique ?

S’apprêtant à rompre avec l’Éternelle, il se mit à penser que ce serait psychologiquement plus confortable pour lui de trouver une autre source de revenus.

―< Puis-je connaître votre destination, s’il vous plaît ? demanda le roulant.

—> Le magasin Amis Angémos.

 

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