Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 11 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

C’est un têtu ! Un grand têtu !

 

 

La plus grande source de revenus de Mercure était la production d’énergie à partir du rayonnement solaire. On eût pu dire que ce monde vendait du soleil.

La plupart des clients disposés à payer pour cette marchandise étaient des Mondaginaires. Des milliers de kilomètres carrés de capteurs photovoltaïques fournissaient l’énergie nécessaire aux installations souterraines qui gardaient ces décorporés en vie et les reliaient au Réseau. Bien sûr, Mercure n’était pas la seule à offrir des moyens aux Mondaginaires. La Terre pouvait produire plus d’énergie qu’elle n’en avait besoin grâce à la fusion, mais Mercure avait un discours publicitaire qui touchait de plus en plus les Mondaginaires :

« Rien n’est plus simple et donc plus robuste qu’un capteur photovoltaïque. Il pourrait fonctionner des milliers de siècles sans le moindre entretien. Préférez-vous confier votre vie décorporée à une centrale de fusion thermonucléaire, ou au rayonnement naturel de notre étoile ? Celle-là même qui a fait naître la vie sur la Terre et qui a permis son développement durant des millions d’années ! Mercure vous donne la possibilité de vivre au plus près du Soleil pour jouir au mieux de sa paternelle offrande. Comment ne pas faire confiance à celui grâce auquel nous existons tous ? Pourquoi prendre le risque de dépendre d’une machinerie humaine complexe et fragile ? »

Sans le dire explicitement, ce message faisait référence aux dramatiques catastrophes de la Charnière Climatérique durant laquelle tant de décorporés avaient perdu la vie sur Terre. Bien sûr, la cause de cette tragédie n’était pas uniquement une simple panne de centrale à fusion, mais la publicité, comme la politique, a sa rhétorique.

De plus en plus de futurs Mondaginaires étaient sensibles à ces mots. Aussi, pour satisfaire leurs clients, Décorpora, Décarna et Mondagina, les trois décorporiums proposaient une vie décorporée sur Mercure.

Les deux plus grandes villes de cette planète se partageaient cet énorme marché. Hélios en avait pour l’heure la plus grosse part, mais Hermès, la ville-base sous le Soleil comme certains l’appelaient, faisait de considérables efforts pour n’être point en reste.

Un homme détenait à lui seul soixante-cinq pour cent du marché de l’hébergement de décorporés sur Mercure. Ce mercurien commerçait avec les trois décorporiums. Son nom était Kall Mhoxxor.

 

***

— Grand Soleil, c’est un échec ! s’exclama Lozna en revenant dans la pièce voisine. Il a complètement déraillé.

Toujours assis sur la table, l’homme avait assisté à l’interrogatoire.

— Heum… fit-il, d’un air pensif.

Elle se remit à marcher de long en large, tandis qu’il observait Bartol endormi sur le canapé.

— Je ne m’explique pas un pareil délire, dit-elle. Avec une dose relativement faible et en si peu de temps ! Il a pourtant perdu la raison ! Il était en plein égarement onirique !

— Hum… peut-être pas…

Elle s’arrêta d’arpenter la pièce pour le dévisager :

— Que veux-tu dire ?

— Ce que j’ai dit : peut-être pas.

— … ?

— Et si tout ce qu’il a raconté était vrai !

— Cette histoire de légumes et de jardinier du règne numérique ?

— Non, pas ça, bien sûr ! La drogue a visiblement eu un effet inattendu sur lui, c’est certain. Non, je parlais du reste, ce gravitant géant se nommant Symbiose.

— Il a brodé sur cette histoire que certains ont racontée pour expliquer la disparition momentanée des deux gravitants, le Youri-Neil et le Grand Félin…

— Justement…

— Si c’était vrai, pourquoi SR n’en aurait-elle rien dit ? Pourquoi garde-t-elle le silence à ce sujet ? Médiatisée comme elle est… Elle est pourtant très concernée, le Youri-Neil est son gravitant personnel !

— Le fait qu’elle n’en dise rien ne prouve pas que tout cela n’existe pas. Ne conserve-t-elle pas obstinément le secret des engrammes alors que nous savons qu’elle en possède la connaissance ?

— Je suis d’accord, mais… Symbiose… qui pourrait fabriquer un gravitant d’une telle taille, Grand Soleil ? Et en plus, pouvoir le cacher à tous les yeux des mondes, au point qu’aucun radar, aucun télescope, n’en détecte le moindre signe, c’est tout simplement impossible.

— Sauf si ce fameux Symbiose a vraiment été conçu par des ingénieurs qui dépassent tous les nôtres. Sauf si ses technologies sont inestimablement plus évoluées que toutes celles que nous avons mises au point.

— Veux-tu dire que tu crois à cette histoire de Symbiosiens ?

— Je ne crois pas si facilement que cela, mais je ne rejette pas si facilement que cela non plus. Un esprit rationnel doit cultiver sans cesse le doute ; en ce qui concerne l’existence de toute chose, il est raisonnable de penser en termes de probabilité. Il est grandement probable que la table sur laquelle je pense être assis existe d’une certaine manière, il est d’une probabilité infiniment proche de zéro qu’un génie sorte d’une lampe aussi fort que je la frotte.

— …

— La probabilité de l’existence de Symbiose se trouve entre celle de la table et celle du génie dans la lampe. Quelques indices lui donnent un peu de crédit.

— Lesquels ?

— Les témoignages, tout d’abord. Il est étonnant que tant de personnes soient tombées d’accord pour raconter la même histoire, quand on voit combien il est difficile pour les hommes de parvenir à une entente au sujet de la moindre des choses dès qu’ils sont plus d’un. Ensuite, il y a le chant de Vouzzz. Évènement extrêmement surprenant en soi. Phénomène d’une telle rareté qu’il ne s’est produit, à notre connaissance, qu’une seule fois dans l’histoire humaine. C’est un concours de circonstances plus qu’inouï que, vu sa rareté, son apparition coïncide justement avec ces témoignages et les disparitions de ces deux gravitants ! Mon esprit ne peut être qu’ébloui par cette stupéfiante coïncidence. Bien sûr, il est possible qu’un artiste humain anonyme ait réalisé une œuvre musicale dépassant tout ce que nous avons connu jusqu’à ce jour. Une structure de sons, tout à fait nouvelle, n’obéissant à aucune règle musicale connue, mais cependant capable de faire vibrer le tréfonds de la sensibilité de tous les humains à les faire tous littéralement pleurer de bonheur. Cet artiste humain inconnu aurait conçu son œuvre à ce moment-là ? C’est possible. Il y a des probabilités pour qu’il existe. Mais, je crois davantage à l’existence de la table. Ajoutons à tout ça que ce musicien inégalé ne peut être de plus qu’un très habile technicien pour nous avoir fait croire à tous que l’œuvre en question a commencé à se répandre sur le Réseau près de Jupiter, là où les deux gravitants ont justement disparu… L’existence de ce double génie…

— Je vois… Tu y crois à peine plus qu’à celui de la lampe !

— À peine, oui, en effet ! Entendre parler ce Terrien m’a fait réfléchir sur le sujet. Dire qu’hier je ne me posais même pas la question !

— Bon ! Quoi qu’il en soit, ça ne nous apprend rien sur les engrammes !

— Non. Je pense que nous allons arrêter un moment l’interrogatoire chimique. J’ai peur de le perdre. Il est vrai qu’avec son jardinier un peu logiciel, mais pas trop… Et ses chevaux en orbite… Je crois qu’il a frisé l’explosion neuronale. Il faudra essayer autre chose. Mais tu sais, il m’a donné à réfléchir au sujet de l’existence des Symbiosiens. Quelque chose me dit qu’en voulant pêcher une sardine on peut remonter une baleine.

— Pêcher une sardine ? Une baleine ?

— Des créatures qui vivent dans les océans de la Terre. Un petit coup de céph te renseignera. Ta détestation de la Terre te ferme à tout un pan de culture, celui qui concerne tes origines. Moi, ce n’est pas la Terre que j’ai l’intention de combattre, c’est l’individualisme de tous les humains sur tous les mondes. Voilà ce qui nous rend différents tous les deux. Je n’oublie pas qu’au départ, nous étions tous des Terriens.

— C’est vrai que je n’ai rien à reprocher aux sardines et aux baleines, répondit Lozna en regardant dans un céphécran quelques images de ces animaux marins.

Elle s’attarda quelques secondes sur le texte qui accompagnait celles du cétacé avant de faire disparaître l’information et de conclure :

— Tout cela nous éloigne des engrammes.

— Ne t’inquiète pas. Mon esprit ne s’en éloigne pas du tout. Même si cette idée de Symbiose et de Symbiosiens titille de plus en plus ma curiosité, je ne perds pas de vue l’engrammation. Je suis même plus que jamais déterminé à m’emparer de ces connaissances et des technologies qui en découlent pour atteindre mon but.

— Penses-tu que nous avons devant nous Youri Yamaya, ou du moins celui qui était Youri Yamaya ?

— Ça me semble extrêmement probable.

— Pourquoi ?

— Le fait que Sandrila Robatiny se soit amourachée de lui. Il n’y a guère que dans les contes de fées qu’une personne aussi riche et célèbre partage sa vie avec quelqu’un d’un niveau social comparativement si modeste. Normalement, ils n’auraient même jamais dû se rencontrer. Des gens de conditions si différentes ne s’approchent pas plus qu’un aigle et une taupe… des animaux de la Terre aussi, l’un est dans les airs, l’autre est sous le sol…

— Et alors ?… fit Lozna tout en effectuant une céph recherche sur le mot taupe.

— Alors il est beaucoup plus probable que la grande SR soit tombée amoureuse de Youri Yamaya, qu’elle avait beaucoup plus de chances de rencontrer et pour cause, puisque c’était son employé.

— C’est un argument de poids.

— Ensuite, ses histoires de jardiniers et de légumes… Se séparer de SR… On voit bien qu’il n’a pas toute sa tête, n’est-ce pas ?

— Grand Soleil ! Je ne te le fais pas dire ! s’exclama la Mercurienne.

— Cela renforce l’hypothèse qu’il s’agit d’un homme ayant subi les dommages d’une engrammation mal maîtrisée. Comme nous l’avons entendu dans le journal de Youri Yamaya. C’est donc très probable que ce soit lui. Le problème, si c’est bien le cas, c’est qu’il a été engrammé avec la source d’un esprit idéaliste qui ne se laisse pas facilement corrompre. Un combattant militant, comme il y en a un sur cent mille ! C’est bien notre chance !

— Ce n’est pas parce qu’il est incorruptible qu’il refuse de coopérer. Tu l’as bien entendu ! C’est parce qu’il n’a pas la garantie que nous le libérerons s’il parle. Et il ne se trompe pas.

— Oui, tu as raison, reconnut le Mercurien. J’ai bien entendu. Mais tu remarqueras qu’il n’a même pas insisté pour obtenir cette garantie. Ce n’est pas un négociateur. Je pense que c’est plus fort que lui, dans ce genre de situation quelque chose le pousse à tenir tête. À dire non. C’est un têtu ! Un grand têtu !

— Zorrr ! Grand têtu est un euphémisme ! soupira Lozna. Hé ! Je viens de voir qu’Aristote a existé.

— Je sais bien qu’il a existé ! C’était un philosophe grec qui a marqué son temps. Mais, je ne pense pas que celui-ci était préoccupé par les chevaux dans l’espace !

— Certainement pas, non ! Que faire alors ? J’interroge cette Cara ?

— Oui. Fais comme tu as fait pour lui. Sans chimie, puis avec… Pour ce qui est de lui, je vais réfléchir.

 

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