Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 20 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

J’étais en train de faire un petit somme

 

Depuis un moment déjà, Bartol était de nouveau en pleine crise de volubilité. Il était même en proie à une exubérante logorrhée :

— … comme je te le disais, Vouzzz ressemblait à une pastèque lorsqu’il était en état de choc. Quand je le portais sous le bras, tout le monde me posait cette question : que faites-vous avec cette pastèque ? Ça finissait par m’irriter géantissimesquement les gonades ! Tu n’as pas idée, grande géanture !

Le Mercurien sourit :

— Combien y avait-il de créatures semblables à Vouzzz ?

— Parfaitement ! Je me souviens même que nous avons pris un ascenseur dans un long tube transparent, puis nous avons marché dans un tunnel qui nous a amenés devant un sas. Là, dans ce sas, nous avons été brusquement inondés de la tête aux pieds. Symbiose nous a douchés gratuitement. Ça ne m’étonnerait pas que ce godelureau d’Abir y soit pour quelque chose, du reste tiens ! J’y pense tout à coup ! Cette manière d’agir lui ressemble !

— Grand Soleil ! Douchés ! Mais pourquoi donc ?

— Parfaitement ! Et même qu’ensuite de la nourriture nous a été proposée. Une nourriture très appétissante, nous n’avons pas pu résister à l’envie de nous en gaver. Là aussi, nous avons tous soupçonné que Symbiose avait agi sur nos esprits pour nous inciter à la consommer.

— Dans quel but, selon toi ?

— Parfaitement ! géantissimerie de géante géanture ! J’ai même appris par la suite que Œuf Affable m’avait donné un nom qui ne me plaisait pas du tout. Pipi Carafe, il m’appelait, Œuf Affable ! Non, mais tu imagines ! Pipi Carafe ! Heureusement, plus tard ils m’ont appelé Danseur.

Mains dans les poches, le Marsalè tournait autour du Mercurien qui était debout au milieu de la pièce, tournant sur lui-même pour garder dans son champ de vision le Terrien volubile. Toutes les questions étaient sans effet sur ce dernier. Il sautait imprévisiblement d’un sujet à l’autre selon ce qui lui passait par la tête d’une seconde à l’autre.

— Œuf Affable… Pipi Carafe… ?

— Parfaitement ! Parfois, Cara me demande si elle est jolie. Alors, je lui dis que oui, qu’elle est très jolie. Elle est très jolie ! J’adore quand elle me demande ça ! Est-ce que je suis jolie ? C’est très mignon quand elle me pose cette question. Tu ne trouves pas ?

— Euh… Oui, certainement…

— Parfaitement ! Il y avait aussi une colonne d’eau, chez Œuf Affable. Une colonne d’eau, du sol au plafond, et même qui traversait le plafond. Elle tenait toute seule debout, comme ça, miraculeusement !

— Ah ! Et… euh…

— Parfaitement ! Moi quand j’ai vu cet Ovoïde géant volant qui arrivait sur moi, j’ai plongé sous les étals pour lui échapper. Mais, j’avais sommeil. Je titubais. Je me cognais partout… J’ai fait tomber beaucoup de choses autour de moi. Finalement, je me suis endormi dans un œuf.

— Endormi dans un œuf ! Oui, j’aime bien dormir dans un œuf moi aussi de temps en temps. Ça repose bien. Youri Yamaya faisait ça aussi, tu penses ?…

— Parfaitement ! Claudius Ouraganus m’a décapité plusieurs fois ! Mais je me vengerai, je t’en fais la promesse solennelle. Ça me rappelle quand le Gnome m’avait attaché au mur par un pied, d’ailleurs. Tu sais que les araignées du Grand Raid Rouge sont très puissantes !

— Il paraît, oui. Qui est Claudius Ouraganus ? Comment t’a-t-il décapité ?

— En m’amputant de la tête, tout simplement.

C’était la première fois que Bartol répondait à une des questions du Mercurien.

— Tu devrais prendre un peu de repos, dit celui-ci. Tu ne veux pas t’étendre un peu ?

— Parfaitement ! Tu sais, Aristote avait un cerveau biologiquement identique au nôtre ! Avec tout ce qui m’arrive, je n’ai pas eu le temps de me renseigner pour apprendre qui était exactement ce mecdule, mais ce qu’il faut retenir c’est qu’il était forcément d’une intelligence supérieure, mais que… mais qu’il… En tout cas, nous sommes tous faits d’un peu de tous… Donc même d’un peu de lui, car grâce à lui nous savons que nous ne pouvons pas aller dans l’espace avec un gravitant tiré par des chevaux. C’est ce qu’il a découvert… Enfin, je crois que je me mélange un peu, là, mais… heu… Tu comprends ce que je veux dire…

— Je ne connais pas trop Aristote non plus, mais je doute que ce soit exactement cela qu’il a découvert. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas très important pour le moment. Je te conseille vraiment de te reposer. Allonge-toi un instant.

— Non. Je me sens atterrir, là. Grande géanture, géantissimesque ! Il semble que j’ai eu une rechute. N’est-ce pas ?

— Il semble, oui.

Bartol s’assit sur le lit. Il se tint la tête et se massa le front du bout des doigts, comme pour essayer de calmer son esprit.

— Zorrr ! rugit tout à coup le surmâle. Nous sommes repérés. Il faut fuir, vite !

― Quoi ? qu’est-ce que donc ?

— Nous sommes repérés, te dis-je. Je viens d’être prévenu qu’une escouade d’une dizaine d’hommes de Kall Mhoxxor vient sur nous. Nous n’avons pas le temps de fuir par le chemin inverse.

Bartol se leva brusquement et regarda en tous sens, demeurant dans l’attitude de quelqu’un qui ne sait dans quelle direction se mettre à courir.

Le Mercurien fit vivement coulisser un panneau dans un mur pour sortir d’un placard deux combinaisons et deux casques. Il jeta un de ces équipements sur Bartol en criant :

— Enfile ça tout de suite et suis-moi.

Le Marsalè, l’esprit encore un peu échauffé, tenta d’enfiler ses jambes dans celle de la combinaison. Dans sa précipitation, il tomba deux fois, mais une petite bordée de mots dissonants lui rendit apparemment l’équilibre, car il parvint finalement à se vêtir. Sa nanofermeture ventrale se referma automatiquement. Déjà entièrement équipé, le surmâle aida Bartol à mettre son casque. Dès que ce fut fait, le Terrien sentit que l’objet se raccordait tout seul au col de la combinaison. Il sentit une légère piqûre à l’intérieur de ses poignets juste sous ses paumes. Bien que, d’après ses souvenirs, ceux auxquels il avait accès depuis qu’il était Bartol, ce fût la toute première fois qu’il revêtait une tenue spatiale, il sut que le système respiratoire venait d’enfoncer de fines aiguilles dans ses veines afin d’alimenter directement son sang en oxygène. Il connut pour la première fois l’étrange sensation de n’avoir plus besoin de respirer. Mais, le moment ne se prêtait pas à se concentrer sur ce phénomène, quelque inhabituel qu’il fût. Le Mercurien se mit à courir en lui redemandant de le suivre. Bartol l’entendait grâce à des haut-parleurs situés dans le casque ; une chance que ce matériel fut prévu pour pouvoir communiquer en l’absence de céph !

Dans la pièce voisine, le surmâle sauta sur son zuki noir à fauteuil blanc. Bartol prit promptement place sur l’autre monoroue. Extrêmement légères et souples, les combinaisons ne gênaient pas les mouvements ; dans le feu de l’action, une question traversa en trombe la tête de Bartol : à quoi allait servir cet équipement ? Ce Mercurien fou n’allait tout de même pas les précipiter dans l’espace, comme ça, là, maintenant !

À sa surprise, au lieu de sortir dans le couloir-rue, ils traversèrent la deuxième pièce. Le Mercurien donna un grand coup de pied à la table pour laisser le passage aux zukis. Une ouverture apparut dans le mur en face. Ils l’empruntèrent pour se retrouver dans un étroit tunnel en béton brut peu éclairé. Là, le surmâle s’arrêta un instant pour regarder derrière lui. Bartol suivit ses yeux. Il y eut alors une explosion. Le plafond de la pièce qu’ils venaient à l’instant de quitter, et dans laquelle ils avaient passé un moment ensemble, s’écroula tout entier. Il ne resta plus que des décombres et un nuage de poussière se propageant vers eux.

— Une attaque ? demanda Bartol en s’égosillant.

— Non. C’est moi qui leur entrave le passage pour ralentir leur progression. Partons !

Quelque part, dans la masse cérébrale du Terrien, des neurones eurent à peine le temps de s’organiser en réseau et d’échanger quelques signaux pour former la pensée : « Où ça ? » La question se volatilisa sous la soudaine brutalité de l’action. Ils traversèrent les deux portes d’un sas automatique, puis les zukis se penchèrent en avant, presque horizontalement. L’accélération fut si forte que le Terrien sentit sa colonne se tasser sous la compression des g. Durant cette courte phase de prise de vitesse, les machines furent si inclinées que le sol ne fut plus qu’à une cinquantaine de centimètres du visage de leur passager ; pourtant Bartol ne le distingua plus, car à peine plus loin le boyau n’était plus du tout éclairé.

Les anneaux de sécurité s’étaient refermés. Les machines fonçaient à une vitesse effrayante entre deux murs très proches. Les mains à nouveau tétanisées sur ses accoudoirs, le Terrien suivait le Mercurien. Dans une pensée fugace et globale, le Marsalè prit conscience qu’il était enveloppé de ténèbres, dans les profondeurs de Mercure, crispé sur une sorte de fauteuil fou, qu’il fonçait derrière un Mercurien imprévisible, vers une destination totalement inconnue, pour fuir il ne savait exactement qui. Cette rapide synthèse de sa situation lui inspira une poignée de jurons de son meilleur cru.

L’obscurité disparut instantanément. Bartol découvrit qu’ils venaient de sortir de la paroi verticale d’un escarpement rocheux. Devant lui et sur sa droite, le colossal disque solaire dépassait aux trois quarts de la crête d’une montagne. De très longues ombres d’un noir pur s’étiraient infiniment sur un sol stérile fortement cratérisé. Le remplacement de l’opacité par cette scène avait été si soudain que Bartol mit deux ou trois secondes à s’apercevoir qu’ils étaient en train de rouler à la surface de Mercure, à l’extérieur du dôme géant de la ville. Il réalisa alors que leur seule protection contre le vide et le rayonnement solaire, tout aussi mortifères l’un que l’autre, n’était plus ici que leur combinaison et leur casque.

Le ciel noir piqueté d’étoiles fixes rappelait la quasi-absence d’atmosphère. Les pare-brises ne s’étaient d’ailleurs pas refermés ; malgré la très grande vitesse des zukis, ils étaient en effet inutiles ici. La taille apparente de l’astre-roi menaçait de tout calciner, tel le pire des dragons jamais imaginés par les hommes. Quand le monstre était au zénith, la surface de la planète atteignait 425°C et bien qu’il fût à présent très bas sur l’horizon, les roues sphériques étaient tout de même en contact avec une température encore supérieure à 300°C.

Les zukis roulaient sur ce sol brûlant et chaotique, traversant des cratères, évitant les plus gros rochers, à plus de 800 km/h. La ténuité de l’atmosphère rendait possible une telle vitesse. Leur suspension, d’une surprenante efficacité, faisait que leur roue absorbait en très grande partie les chocs en oscillant selon le relief du terrain ; mais aussi efficients que fussent les amortisseurs, les machines étaient poussées à une telle performance que quelques soubresauts et vibrations résiduaires secouaient malgré tout les hommes. Aussi, les mains de Bartol se contractaient-elles toujours plus fermement sur ses accoudoirs à travers les gants de sa combinaison.

Tandis que le décor cratérisé, pulvérulent et semé de pierres de la croûte mercurienne brûlante défilait vertigineusement sous lui, le Terrien se demandait où ils allaient. La vue troublée par les vibrations, il remarqua sur sa gauche le globe d’Hélios. Vu de l’extérieur, il n’apparaissait pas du tout transparent, mais réfléchissant et sombre. Telle une grande bulle noire miroitante, il renvoyait le reflet déformé du paysage. Bartol eut du mal à estimer la distance qui l’en séparait, la seule chose qu’il constata à ce sujet c’est qu’il en était trop loin pour y voir son image.

—:: Ça va Terrien ? Pas trop peur ?

Il sursauta.

—:: Ça va, Mercurien ! Peur, moi ! Je m’ennuyais. Excuse-moi, mais tu m’as réveillé. J’étais en train de faire un petit somme.

—:: Ben la chose ! Les Terriens sont tous des héros intrépides !

—:: Où allons-nous ?

—:: Tu ne vas pas tarder à le voir. Rendors-toi deux minutes ou trois.

Suivant une longue courbe, ils s’étaient insensiblement rapprochés du dôme. Bien qu’ils apparussent très petits, Bartol distingua même les deux monoroues dans le reflet. Son attention fut détournée par une éminence rocheuse qui prenait de l’importance devant eux ; étant éclairée sur le côté droit, des parties de la falaise qui leur faisait face demeuraient dans l’ombre. Ce mur de roc grandit de plus en plus vite au point qu’il parut se précipiter sur eux. Le Terrien poussa un hurlement de terreur, croyant que c’était ici et maintenant qu’il vivait sa dernière seconde. Mais au lieu du choc attendu, il se retrouva seulement dans l’obscurité. « Suis-je mort ? » fut la question qui occupa une demi-seconde tout son esprit.

—:: Réveille-toi, Terrien ! Tu fais un cauchemar, dirait-on.

Bartol lui adressa quelques grossièretés en pensée. Il comprit qu’ils venaient d’entrer dans un tunnel dont il n’avait pas vu l’ouverture parce qu’elle devait se trouver dans l’ombre épaisse d’un repli de roche. Le comportement de son zuki lui fit deviner que le sol était redevenu comparativement lisse, offrant par contraste la soudaine impression de rouler sur de la moquette.

—:: Nous arrivons, Terrien !

Les monoroues se penchèrent fortement en arrière pour décélérer. Dès qu’ils eurent franchi un sas, une lumière faible révéla les parois grises du couloir. Bartol remarqua que cet éclairage venait d’un point brillant devant lui. Ce point grandit rapidement pour devenir un carré, puis une sortie en pleine campagne. Ils roulèrent dans l’herbe une dizaine de kilomètres et s’arrêtèrent. Bartol avait les mains tellement tétanisées autour de ses accoudoirs qu’on l’eût dit greffé sur sa machine.

Le Mercurien descendit de son zuki. Il ôta son casque et sa combinaison, puis, en souriant, il vint aider Bartol à se débarrasser de son équipement, car les doigts pétrifiés du Marsalè n’arrivaient vraiment pas à lâcher son véhicule.

*

Bartol et Moz étaient en haut d’une petite colline, sous les frondaisons clairsemées de quelques arbres qui ressemblaient tout à la fois à des frênes par leur feuillage et à des bouleaux par leur écorce. Assis sur une branche basse, le Mercurien balançait les jambes en regardant Bartol. Celui-ci marchait en tous sens, les yeux baissés sur une herbe verte entretenue par des tondeuses automatiques silencieuses qui erraient sans fin çà et là. Bien au-dessus d’eux, la gigantesque coupole semi-transparente les protégeait du monstrueux Soleil de Mercure tout en récupérant une énergie photonique torrentielle qui fournissait de l’électricité à toute la ville souterraine. Dans le ciel totalement dépourvu du moindre nuage, on pouvait voir quelques oiseaux. En d’autres circonstances, le Marsalè se fût sans aucun doute émerveillé pour ce spectacle et pour la prouesse technique dont les Mercuriens faisaient montre, mais il était pour l’heure trop préoccupé. Il méditait la recommandation de son compagnon :

Pourquoi ce dernier lui avait-il si fermement préconisé de n’envoyer qu’un seul message à l’Éternelle, puis de ne garder sa céph active que pour la localisation ? Le Mercurien n’ignorait pourtant pas que le Terrien utilisait le logiciel LCR de l’Organisation.

— Je sais que ta céph est animée par Blisnud.X, avait dit le surmâle, et que de ce fait son activité devrait être à l’abri de tout espionnage. Malgré cela, dès que tu auras envoyé le message à SR, je te recommande expressément de ne plus t’en servir pour autre chose que de lui permettre de te localiser. Oui, Grand Soleil ! Au nom de ceux qui sont morts pour te délivrer, je te supplie de suivre ce conseil.

Cette dernière phrase avait décidé Bartol à obéir, mais il se demandait comment Moz avait appris qu’il utilisait Blisnud.X. Le Marsalè était pourtant certain de n’avoir rien révélé à ce sujet. Il en venait à douter d’avoir conscience de tout ce qu’il avait pu dire sous l’effet de la drogue, notamment durant les rechutes inattendues de ses effets.

Une autre question tournait dans sa tête : pourquoi Moz remettait-il en cause la sécurité de ce logiciel de connexion au Réseau ? Était-il particulièrement renseigné à ce sujet ? Avait-il même ses entrées dans les hautes sphères de l’Organisation ? Ou, tout au contraire, était-ce une totale incompétence en la matière qui expliquerait ses craintes sans fondement ? Il était vrai que le Mercurien avait eu du mal à expliquer les raisons pour lesquelles Bartol pouvait envoyer un seul message, mais surtout ne rien recevoir. Pourquoi était-il, selon lui, plus risqué de recevoir un message que de l’envoyer ? À moins, conjectura-t-il, que ce soit plutôt Kall Mhoxxor lui-même qui fasse partie de l’Organisation, ou qu’il y connaisse quelqu’un de bien placé, et que Moz soit au courant de ce fait. C’était là encore une possibilité, car cela justifierait les craintes du surmâle.

Quoiqu’il en fût, c’était un supplice pour lui, d’avoir sa céph en parfait état de marche et d’être dans l’incapacité d’appeler au moins Cara. Il se demandait enfin si l’Éternelle avait reçu son message et quelle avait été sa réaction si c’était le cas. Il se sentait embarrassé d’avoir sollicité son aide si peu de temps après lui avoir déclaré qu’il voulait la quitter. Était-elle en route vers Mercure ? Pourquoi Moz avait-il tenu à ce qu’elle vienne seule en évoquant, là encore, la sécurité ?

— Toujours rien ? demanda-t-il en s’arrêtant de faire les cent pas pour se planter devant le surmâle.

— Grand Soleil ! Calme-toi ! Cesse de tourner dans tous les sens. Tu penses bien que si j’avais des nouvelles, je n’attendrais pas que tu m’interroges pour t’en parler. Je te préviendrai dès qu’elle se manifestera, sois-en certain !

— Pourquoi as-tu insisté pour qu’elle vienne seule ? Seule et incognito ?

— Ben la chose ! Incognito parce que c’est plus sûr. Une personne si connue est très exposée…

— Oui, mais elle aurait pu être accompagnée de ses gardes du corps. Ça me semble plus prudent.

— L’évènement serait immédiatement médiatisé. Or je ne tiens pas à attirer l’attention de Kall Mhoxxor. Il ferait tout de suite le rapprochement entre ton évasion et son arrivée. Comment pourrais-je discrètement confier à SR ce que j’ai à lui confier si elle est entourée par un essaim de curieux et de journalistes ?

— Heum… fit Bartol en se remettant à tourner en tous sens. Et… qu’est-ce que tu as à lui confier, déjà ?

— Zorrr ! Ta manœuvre d’enfant ne risque pas de me faire lâcher le secret ! Elle te le dira elle-même, si elle pense pouvoir et devoir le faire…

Le Marsalè parut ignorer le ton un peu ironique de la dernière phrase. Le menton sur son plexus, il touchait songeusement le bracelet qui ornait son poignet gauche.

— Quelle est la provenance de ce bijou, Terrien ? Un cadeau ?

— Oui.

— De SR ou de Cara ? Ou bien d’une autre encore ?

— De Cara.

— Ah ! As-tu l’habitude de porter des bijoux, à part celui-là ?

— D’après mes souvenirs, que tu sais peu fiables, non. C’est la première fois. En tout cas, c’est la première fois depuis que je suis moi.

Bartol médita silencieusement ses propres derniers mots.

Qui était-il avant, exactement ? Qui était exactement ce Youri Yamaya ? Quelle était sa personnalité ? Était-ce important de s’en préoccuper ? Il ne savait qu’en penser…

Cela peut présenter de l’intérêt s’il reste quelque chose de lui en moi, mais uniquement dans ce cas, se dit-il. Mais je devrais tout autant m’intéresser à ce Soll qui est une autre partie de moi-même. Il n’y a que Sandrila qui pourrait m’aider à rassembler des informations sur ces deux personnes, ces deux composants de moi-même.

Le Marsalè se demanda de quelle manière l’Éternelle et Youri Yamaya s’étaient connus, quelle était la nature de leurs rapports. Il se regarda les mains et se posa une question : avaient-elles caressé la femme la plus puissante des mondes du temps où elles étaient celles de Youri Yamaya ?

La voix grave du surmâle le sortit de ses réflexions :

— Tu aimes cette Cara, Terrien ! Ça se voit. Mais…

— Mais, quoi ?

— Mais, il ne te sera pas facile d’oublier Sandrila Robatiny, Grand Soleil ! Voilà ce que Moz veut dire. Quel homme pourrait l’oublier ?

Plus pour échapper à cette conversation que par réelle curiosité, Bartol changea brutalement de sujet :

— As-tu une compagne régulière, toi ? demanda-t-il. Une femme que tu aimes avec qui tu partages ta vie ?

Moz resta silencieux. Il fouilla ses poches et en sortit deux petites boîtes de kokibus. Sous le regard intrigué de Bartol, il vida méticuleusement une partie du contenu de l’une d’elles dans l’autre.

— Tiens, dit-il en en donnant une à Bartol. Partageons ce que j’ai sur moi.

— Merci, Mercurien.

Ils avalèrent chacun une pilule, puis Moz reprit la conversation là où il l’avait laissée :

— Non. Je n’ai pas de compagne. Je suis homo.

— Ah !… Un compagnon alors ? Es-tu en couple ?

— Non. Je n’ai personne en ce moment, voilà ce que Moz veut dire.

— En ce moment… Tu en avais donc un. L’aimais-tu ?

— Oui, je l’aimais, mais ce n’était pas un compagnon, mais une compagne.

— Mais tu viens de dire que tu es homo ! Je n’y comprends plus rien, grande géantissimerie !

— Quand j’avais cette compagne, je ne l’étais pas.

— Ah, bon ! Tu as changé entre-temps. Tu étais hétéro et tu es devenu homo depuis ?

— Non, je n’ai jamais été hétéro !

— Qu’est-ce que ! Mais… ? s’étonna le Terrien en stoppant ses déambulations pour fixer le Mercurien. Alors, là je ne comprends plus rien du tout ! Tu me fais fumer la bille !

— Avant, quand j’avais cette compagne, dont j’étais très amoureuse, j’étais une femme homo.

Bartol rit :

— Je comprends enfin ! Tu m’as torturé les méninges, j’avoue. Alors qu’est-ce que ça fait d’être une femme puis de se retrouver dans le corps d’un surmâle ?

— C’est tout aussi surprenant que d’être asex depuis toujours et de devenir soudainement une femme !

— Ah bon ! Tu as été asex aussi ?

— Je suis né asex, c’est ce que Moz veut dire. Mes parents ont voulu la chose ainsi.

— Ah bon ! Et… assumes-tu facilement ta surmâlité ?

— Sans problème !

— Hé bien ! On peut dire que tu as exploré tout le sujet du sexe… Il faudra que tu me parles de tes impressions.

— Je n’ai pas encore tout exploré, non. Je n’ai jamais été ni surfemelle ni herma. Mais je prévois de devenir l’une et l’autre.

— Je suis admiratif ! J’admets que je me sens sexuellement casanier à côté de toi.

Moz sourit :

— Zorrr ! Si tu veux que je te débloque, fais-moi signe.

— Euh… Non ! Dans l’état actuel des choses… Je t’avoue que je n’en ai pas du tout envie. Pas plus que d’avaler une enclume !

Le surmâle éclata de rire, mais sa manifestation d’hilarité s’arrêta brusquement. Bartol vit son visage exprimer la concentration tandis que ses yeux exécutaient des mouvements indiquant qu’il lisait un céphtexte.

— C’est elle ? demanda le Marsalè.

Moz fit un hochement de tête affirmatif.

— Oui. C’est elle. Elle me demande… Mais le mieux, c’est encore que je te lise son message :

« Respect.

Je suppose que vous êtes avec lui sur Mercure ce qui nous empêche d’avoir une conversation. J’aimerais cependant savoir qui vous êtes et avoir un complément d’information au sujet de ce qui arrive à Bartol. L’avez-vous aidé à s’enfuir ? Êtes-vous près de lui ? Dans quelle situation est-il en ce moment ? Est-il toujours en danger, ou est-il totalement à l’abri ? Qui est celui qui l’a kidnappé ? Pour quelle raison exactement ? Pouvez-vous me transmettre ce qu’il aurait éventuellement envie de me dire ? Pourquoi dois-je venir seule ? »

Comme le disait l’Éternelle, les 87 millions de kilomètres qui séparaient en ce moment Mercure de la Terre empêchaient d’avoir une conversation en temps réel ; en tenant compte de l’aller-retour des ondes, les échanges eussent en effet attendu leur réponse à peine moins de dix minutes.

Le Terrien fixa le Mercurien. Quelle humiliante et irritante obligation de passer par cet homme pour communiquer avec Sandrila Robatiny ! Mais ce qu’il éprouvait pour Moz était pourtant plus complexe que la simple contrariété induite par cette ridicule situation.

Si le premier sentiment avait été la pure gratitude, pour tout ce que ce transsexuel expérimenté avait fait pour lui, il le trouvait à présent de plus en plus sympathique. Il avait, de toute évidence, affaire à une personnalité complexe certainement très enrichissante. À la reconnaissance s’ajoutait l’intérêt. Bartol sentait que si Moz devenait un ami, ce ne serait pas uniquement dû à ce qu’il lui devait.

— Qu’allons-nous lui répondre ? demanda le Marsalè en s’asseyant en tailleur dans l’herbe.

— Je vais essayer de répondre à ses questions, dans la mesure du possible. Et de lui transmettre ce que tu voudras éventuellement lui dire, également dans la mesure du possible.

— Pourquoi ne lui as-tu pas dit, dans le premier message que tu m’as fait envoyer, que tu avais des informations de la plus haute importance pour elle ?

— Au cas où Kall Mhoxxor aurait réussi à capter ton message. Mais je vais lui en parler à présent.

— Tu veux donc dire que Kall Mhoxxor n’a aucune chance de s’infiltrer dans tes communications ? Que les tiennes sont par conséquent plus à l’abri de sa curiosité que les miennes ?

— Oui, en effet ! Moz peut dire la chose ainsi !

— Moz peut dire la chose ainsi ! Moz peut dire la chose ainsi ! Alors ça, c’est géant ! Je n’arrive pas à croire que tu existes ! Mais qui es-tu donc, Moz, pour avoir une telle géantissimesque assurance dans ce domaine ! Tu dois pourtant bien te douter que je ne suis pas un profane en la matière puisque tu sais que j’utilise Blisnud.X ! Comment as-tu appris que j’ai recours à ce LCR, d’ailleurs ? Qui es-tu, Moz ? Lâche la donnée, géante géanture ! Fais-tu partie de l’Organisation ?

Le surmâle eut un sourire énigmatique :

— Et toi, Bartol ? Qui es-tu ? Géante géanture, comme tu dis ! Fais-tu partie de l’Organisation ?

— …

Bartol garda le silence, mais Moz s’emporta soudainement :

— Pourquoi te dirais-je tout de moi ? Pour quelle raison ? Est-ce que tu me dis tout, toi ? Non ! N’est-ce pas ? Y vois-je un problème, moi ? Non ! Grand Soleil, non ! Aucun problème ! Je n’estime pas que t’avoir sauvé la vie me donne le droit d’attendre que tu n’aies aucun secret pour moi. Alors pourquoi réclames-tu une telle transparence de moi ? Je te retourne ta question, Terrien : qui es-tu ? Qui es-tu, pour avoir cette incroyable exigence ?

Bartol se sentit honteux. La pilule de kokibus commençant à dulcifier son humeur, son fugace emportement lui parut excessif, vain et maladroit.

— Tu as raison. Excuse-moi, lâcha-t-il piteusement. Je suis vraiment désolé. Ma situation me rend fou. Je te jure que j’éprouve la plus grande reconnaissance pour toi et pour ceux des tiens qui sont morts pour me garder en liberté. Sache, même que c’est uniquement pour cette raison que je me tiens relativement tranquille et que je m’efforce de suivre tous tes conseils ! Mais cette passivité dans laquelle je me contrains à rester me fait perdre la bille ! Si je ne me sentais pas redevable, je ne serais pas avec toi en ce moment. J’aurais tenté de libérer Cara dans l’intention de rentrer sur Terre avec elle. En d’autres termes, Kall Mhoxxor m’aurait sans doute recapturé.

— Grand Soleil ! C’est plus que certain, en effet ! s’exclama le surmâle. Préparons la réponse à ton ancienne conquête, au lieu de nous quereller. Cette attitude bien plus rationnelle aura davantage de chances d’infléchir le cours des choses dans le bon sens.

Sa colère était retombée aussi vite qu’elle était apparue, semblait-il. Le Mercurien n’en voulait visiblement pas à Bartol. Cette conduite raisonnable et constructive le fit encore monter d’un cran dans l’estime du Marsalè.

 

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