Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 7 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Petit éclair exaspéré dans le regard de l’Éternelle

 

 

Ce n’était pas la toute première fois que Bartol marchait sur un sol rendu totalement invisible par sa transparence, son indice de réfraction exactement égal à celui de l’air et sa totale absence de réflexion. Il avait déjà foulé celui qui se trouvait dans une des constructions de la propriété de Sandrila Robatiny en Afrique. Mais il s’était passé trop de temps depuis cette expérience ; il l’avait oubliée. Aussi, la sensation de vertige qui semblait vouloir l’aspirer vers le bas fut-elle forte quand il entra pour la première fois dans la pyramide. Sentant le regard de l’Éternelle sur lui, il eut comme une surdose de fierté qui le poussa à vaincre son appréhension pour avancer. Ses yeux cherchèrent désespérément quelques poussières ou des traces de souillure quelconque qui pussent lui confirmer qu’il y avait bien là un support pour ses pieds. Hélas ! c’était sans compter sur les infatigables cohortes d’angéblancs, ces organismes microscopiques qui employaient leur temps et leur énergie à tout nettoyer pour le contrarier.

— Allons nous asseoir et parlons, dit-elle en avançant sur le sol invisible.

Ce dernier était un carré de cent mètres de côté. Elle se dirigeait vers le centre. Il la suivit en s’efforçant de regarder en l’air, à travers les côtés triangulaires de la pyramide qui étaient tout aussi indécelables que le plancher.

Bien qu’elle lui tournât le dos en le devançant, on eût dit qu’elle avait suivi son regard, car elle dit :

— Seule la pluie révèle les faces de la pyramide à la vue. C’est très beau de voir des nappes d’eau glisser au-dessus de soi. Aujourd’hui, le ciel est bleu, il te faudra revenir par temps de gros orage.

Arrivé au centre de la pièce, Bartol remarqua un disque de métal prisonnier dans l’épaisseur du sol ; précisons qu’on devinait qu’il était dans l’épaisseur du sol, puisqu’on ne pouvait voir ce dernier. Il servait à supporter le câble au bout duquel tournait le sigle d’Amis Angémos, environ cent mètres plus bas.

— Assieds-toi et mettons tout au point, dit-elle en lui proposant un fauteuil de zirko noir.

Elle prit place dans un fauteuil rouge de même forme et, les deux bras allongés sur les accoudoirs, elle le fixa deux secondes avant de lâcher sans prévenir :

— Alors, quelle importance a cette Cara Hito pour toi ?

Restant debout, il répondit en soutenant son regard :

— Grande ! Justement, je ne voudrais pas la faire attendre trop longtemps.

Elle ne cilla pas.

— Est-ce votre aventure dans Symbiose qui vous a rapprochés ?

— Sans doute.

— Qu’avez-vous vécu ensemble là-bas ?

— Ce que vivent les animaux chez nous.

— … ?

Il lui raconta les principales péripéties de son séjour chez les Ovoïdes. Elle l’écouta sans l’interrompre et ne reprit pas la parole quand il eut terminé, laissant s’éterniser un silence pesant que Bartol, mal à son aise, voulut combler en l’interrogeant :

— Et ici, que s’est-il passé durant ces dix jours ? L’existence de Symbiose s’est-elle finalement révélée aux mondes ?

— Pas du tout. Personne n’y croit. Enfin presque personne… Seulement une poignée d’illuminés de toute manière disposés à croire n’importe quoi. Symbiose est toujours indétectable à tous nos moyens d’observation. Tout ce que nous avons vécu reste improuvable.

— Et So Zolss ?

— Quoi So Zolss ?

— Il ne te croit pas non plus ?

— Je ne sais pas. Peut-être a-t-il un doute. Il n’aborde jamais le sujet.

— Pourquoi, il te parle souvent ?

— Seulement pour me faire accepter l’idée d’avoir un enfant de lui.

— Ah bon ! Cette envie ne l’a donc pas quitté !

— Non.

— Et toi ? Ne veux-tu toujours pas, ou a-t-il réussi à te convaincre un petit peu ?

— Je ne veux pas d’enfant. Certainement pas avec lui, en tout cas !

— Avec qui ?

Bartol regretta d’avoir posé cette question qui avait franchi ses lèvres malgré lui. Elle ne répondit heureusement pas. Ses yeux scrutateurs profondément plantés dans les siens, elle gardait le silence. Il abandonna la lutte, laissant retomber son propre regard vers les profondeurs du magasin.

— À quelle hauteur sommes-nous ? s’enquit-il pour combler une nouvelle absence de mots.

— Le point le plus bas est à trois cents mètres.

La question était ce qu’il y avait de plus inutile, tous les deux le savaient. Cette information pouvait si facilement être donnée par leur céph ! C’était comme demander l’heure en face d’une horloge !

Bartol releva brusquement la tête pour l’interroger :

— Dis-moi…

— Oui ?…

— Je voudrais savoir quelque chose au sujet de Youri Yamaya.

— Oui ?…

— A-t-il été ton amant ?

— Non.

— En es-tu certaine ?

— Me soupçonnerais-tu de perdre la tête ou de te mentir ?

— …

— Pourquoi cette question ?

— Parce que je me disais que si… euh…

— Que si nous avions été amants et si je tenais beaucoup à lui, j’aurais essayé de retrouver en toi ce qui était en lui ?

— C’est ça, oui.

— Non. Je n’ai jamais cherché en toi les restes de Youri Yamaya. Premièrement, je ne connaissais pas Youri. Je veux dire autrement que professionnellement. Pour moi, ce n’était qu’un chercheur extrêmement doué. Pour tout te dire, je le connaissais si peu que je ne me suis jamais doutée qu’il était si proche du but dans ses travaux. Comme toujours, trop de choses à gérer, trop de choses à penser ! Je me suis laissée déborder. Deuxièmement, j’ai appris le rapport qu’il y a entre celui que tu es aujourd’hui et celui qu’il fut en même temps que toi, en prenant connaissance du journal de Youri Yamaya. Or, à ce moment-là, nous nous connaissions déjà, n’est-ce pas ? Troisièmement, ce n’est pas moi qui t’ai approché, c’est toi. Comment aurais-je pu prévoir que tu viendrais m’aider à sortir de la mauvaise situation dans laquelle je m’étais fourrée, dans cet éclatoir de la place des gargouilles et que tu m’inviterais à manger une volaille chez toi ?

— Tout cela est bien vrai, reconnut Bartol. C’est en tout cas bien vrai dans ma tête.

— Que veux dire cet « en tout cas » ?

— Il veut dire que le journal de Youri Yamaya m’a bien fait réaliser que les souvenirs n’ont pas forcément été vécus. Alors, avons-nous vraiment vécu quelque chose ensemble ? Je veux dire, avons-nous réellement été intimes ? Avons-nous fait l’amour ensemble ? T’ai-je réellement prise dans mes bras ? Tu comprends ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

— Pas vraiment, non. À vrai dire pas du tout même ! Les Ovoïdes, comme tu les appelles, t’auraient-ils rendu amnésique ? Ou bien est-ce cette Cara qui te fait totalement perdre la tête ?

— Ni l’un ni l’autre ! Je pensais au jour où tu m’as offert des engrammes de toi. Je… comment dire…

— Tu penses que je peux avoir fabriqué tous les souvenirs que tu as de nous, c’est ça ?

La colère et l’indignation transparaissaient dans la voix de l’Éternelle.

— Est-ce bien ça ? répéta-t-elle sur un ton chargé d’émotion.

— J’avoue que je me suis posé la question, mais…

— Mais quoi ?

— Mais j’admets que tu puisses te sentir offensée par cette idée.

Le visage de la femme la plus puissante des mondes changea d’expression. La tristesse remplaça la colère.

— Et moi, j’admets que je suis certainement responsable de tes doutes à notre sujet. Je n’ai pas su faire quelque chose…

Elle s’interrompit paraissant chercher ses mots ou ses idées tandis qu’elle regardait arriver deux robots serveurs cylindriques qui approchaient silencieusement. Les appareils s’arrêtèrent entre les deux fauteuils, l’un près de Bartol, l’autre près de l’Éternelle.

— Que veux-tu boire ? demanda-t-elle.

— Bof… Un zlag…

Il allait répéter qu’il ne voulait pas rester trop longtemps, mais il se retint. La machine la plus proche de lui fit apparaître quelque chose sur son plateau circulaire, la boisson demandée et une sphère réfrigérante au bout de sa tige flexible.

— Je n’ai pas su faire quelque chose, dit-elle une seconde fois.

Bartol ne trouva pas de réponse. Il plia le flexible pour enfoncer la sphère réfrigérante dans son verre quelques secondes puis il la ressortit pour boire une gorgée. Tandis qu’elle le regardait faire, il recommença la même manœuvre avec un air concentré qui eût donné à penser que régler la température de son zlag était en ce moment la chose la plus importante de sa vie.

— … mais, poursuivit-elle, je te jure que tous les souvenirs que tu as de nous sont authentiques. Nous les avons vraiment vécus ensemble. Tu peux en être certain. Je possède la technologie qui permet de lire et d’écrire des souvenirs dans un esprit. C’est vrai. Mais je ne détiens pas celle qui rend possible d’en fabriquer de toutes pièces, à partir de rien, ex nihilo. De plus, tu as des témoins ! Quader nous a bien vus ensemble, n’est-ce pas ? Aurais-je modifié aussi les engrammes de tous les témoins ?

— Bien sûr que non ! reconnut Bartol.

Il cessa enfin de refroidir sa boisson, qui était proche de la solidification. Le verre en main, il laissa son dos s’enfoncer dans le dossier et chercha quelque chose à répondre tout en se disant qu’il serait raisonnable de ne pas s’éterniser ici pendant que Cara l’attendait.

— Tu as raison, reconnut-il sincèrement. J’ai été ridicule. Je… Tu ne peux donc rien m’apprendre sur Youri Yamaya que je ne sache déjà ?

— Je ne pense pas, non. J’essayerai de te mettre en contact avec les personnes de mon personnel qui l’ont côtoyé, si tu veux.

— Tu me rendrais service, j’avoue. Je t’en serais reconnaissant.

— C’est elle qui t’a offert ce bracelet ? C’est la première fois que je te vois porter un bijou.

— Euh… Oui…

Elle attrapa une petite boîte noire, dans un des renfoncements de son robot serveur, et la lui tendit.

— Tiens ! fit-elle.

L’objet était plat. Il tenait aisément dans la main. Une de ses faces disposait d’un couvercle coulissant muni d’un léger creux pour le pouce.

— Qu’est-ce que c’est ? ne put-il se retenir de demander, bien qu’il reconnût tout de suite une boîte de pilules de kokibus.

— Koki.

— Mais… que ?

— Si ça peut t’éviter de consommer du gratuit…

— Je te remercie, mais je suis assez grand pour m’en acheter tout seul !

— Je n’en doute pas, mais tu ne vas tout de même pas refuser un cadeau si anodin ? Si je t’offrais un gravitant de prestige, je comprendrais que ta fierté te pousse à dire non ! Mais là…

Bartol céda :

— Merci, murmura-t-il en empochant l’objet.

— Si jamais tu avais des difficultés pour te sevrer de celui que tu viens de consommer… J’ai ce qu’il faut pour t’aider. Je peux te donner un antidote, une molécule qui jugule ses effets addictifs.

— Mais enfin ! Grande géanture ! Pourquoi parles-tu comme si tu étais certaine que je viens de prendre du gratuit ?

— Je disais ça seulement au cas où… Tu auras beaucoup de mal à te procurer du léger, si tu venais à en avoir besoin. Tu sais qu’il est interdit à la vente…

— Je sais, mais je n’en ai pas l’utilité.

— Hum… Si tu avais accepté un endosam au lieu d’un élémentaire endosynthétiseur protéique, tu pourrais…

— Oui, je sais ! L’endosam synthétiserait et m’enverrait le kokibus dans les veines sur une simple commande céph. Comme c’est le cas pour toi et Solie. Mais je n’aurais sans doute pas assez de toute une vie pour te rembourser cet endosynthétiseur protéique. Cet « élémentaire » endosynthétiseur protéique, comme tu dis. Alors, un endosam !

— Je ne t’ai jamais demandé de me rembourser, tu le sais bien ! Est-ce que j’entreprends de te payer ce que tu m’as apporté dans ma vie, moi ?

— Moi ! Grande géanture ! Qu’ai-je apporté à la reine des mondes ? Moi, petit Bartol de rien du tout !

— Un sens à ma vie ! Je ne pourrais jamais te le rembourser parce que cela n’a pas de prix. Ce n’est pas quelque chose que l’on trouve dans le commerce. Tu étais le seul à pouvoir me le vendre, mais tu me l’as offert. Pour moi, cela vaut considérablement plus que ne vaut un endosam pour toi. Cette comparaison est stupide, mais… j’espère qu’elle te fera comprendre que tu ne me dois rien.

Bartol émit un grognement échappant à toute interprétation bien qu’il revêtît néanmoins l’aspect d’une réponse pertinente.

— Bien ! Changeons de sujet, dit l’Éternelle. Parle-moi d’elle.

Incapable de lâcher un mot, il la fixa d’un air embarrassé.

— Je suppose que tu dois te sentir plus à l’aise avec elle. C’est mon niveau social qui crée un problème entre nous ; tu te sens diminué à cause de mon argent et de mon influence. Mais ceci est nouveau, n’est-ce pas ? Il en fallait beaucoup plus que ça pour t’en imposer quand nous nous sommes rencontrés.

Bartol ne répondit pas. Elle ajouta sur un ton pensif qui laissa poindre une trace d’amertume :

— Tu vois ! Tant de gens imaginent que l’argent a tous les pouvoirs, que Sandrila Robatiny peut obtenir tout ce qu’elle désire… Qui se douterait que…

Elle fixa Bartol en paraissant attendre une réaction de sa part. Devant le silence de ce dernier, elle reprit :

— Je suis habituée à impressionner tous les couards de mon milieu. Les plus audacieux qui se décident à me courtiser ouvertement perdent si rapidement leurs moyens qu’ils se mettent à rougir ou à bredouiller des stupidités censées me faire rire. Tu comprends qu’il m’est alors très difficile de dissimuler ce qu’ils m’inspirent, au mieux de la pitié, au pire du mépris. J’ai cru que tu étais suffisamment fort et fier pour ne pas te laisser ainsi impressionner. C’est pour ça que je suis tombée amoureuse de toi. Me serais-je trompée ? Je ne crois pas pourtant ! Tu dois être dans un moment de faiblesse. Qu’est devenu le farouche Choléra que j’ai un jour rencontré ?

— Il n’y a plus de Choléra, dit Bartol avec agacement. Je ne suis plus actif dans l’Organisation, tu le sais.

— Ça ne change rien. Je veux dire que tu es toujours le même. Mais j’aimerais aborder un autre sujet.

— … ?

— J’imagine que tu dois savoir que Symbiose s’apprête à partir un jour ou l’autre. Abir Gandy t’a-t-il parlé de la possibilité de faire partie du voyage ?

— Ce détestable personnage m’en a parlé, oui.

— Ce détestable personnage ! Ne sais-tu donc pas qu’il ne s’agit pas d’une personne ? Ce serait plutôt une chose, pour faire court !

— Cette détestable chose, pour faire court, m’en a parlé, oui.

— Bien ! Qu’as-tu décidé ?

Il fit un effort pour avoir du mal à comprendre la question. Ça ne servait qu’à gagner un peu de temps, mais c’était mieux que de répondre sans cesse comme un petit enfant sage. Sans trop savoir pourquoi, il n’avait pas envie d’être interrogé par elle en ce moment. Pas trop en tout cas. Il avait besoin de se réapproprier sa vie, pour la partager avec quelqu’un d’autre.

— À quel sujet ? répondit-il.

Il y eut un petit éclair exaspéré dans le regard de l’Éternelle quand elle précisa :

— Seras-tu à bord de Symbiose quand il partira ?

— Je ne sais pas, mentit-il. Il faut que j’y réfléchisse.

— Moi, je pense que tu sais que tu y seras. J’en suis certaine, Choléra !

— Il n’y a plus de Choléra ! Je te le répète, Choléra est mort !

— Je n’en crois rien ! J’espère que tu arriveras à faire le point en toi et que tu me reviendras. Tu oublieras Cara Hito.

Durant le court silence qui s’installa, Bartol projeta de se lever pour prendre congé, mais elle ajouta :

— Avant d’embarquer pour ce voyage interstellaire, il faudrait que je te parle d’un projet.

— … ?

— Un projet pour l’éternité. Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant, mais je demanderais à te revoir au bon moment pour en parler.

— C’est entendu, Sandrila, mais je dois partir à présent.

— Je ne te retiens plus, Choléra.

Bartol se leva, mais elle resta dans son fauteuil, qui paraissait être en lévitation, comme tout ce qui reposait sur le sol invisible. Un peu dans l’embarras, il hésita. Elle ne faisait rien pour lui faciliter ce moment de séparation. Devait-il se pencher vers elle pour l’embrasser sur les joues ? Lui serrer la main eût été bien trop distant par rapport à ce qu’ils avaient vécu. Sa gêne devait être si visible qu’elle vint à son secours :

— Pas de souci pour les formes, Choléra ! Va la rejoindre puisqu’elle t’attend.

Détachant ses yeux du visage impénétrable de la femme la plus puissante des mondes, il se retourna pour se diriger vers la sortie. Il eut l’impression de marcher les pieds dans le vide, dans un domaine céleste, au-dessus des foules d’humains qui grouillaient sous ses pieds, comme s’il eût été un petit mortel écervelé et ingrat quittant l’Olympe après s’être affranchi, un peu discourtoisement, de la protection d’une déesse heureusement indulgente.

Elle le regarda s’éloigner pensivement.

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