Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
Un anéantissement total du système solaire
— Je voudrais que tu me laisses tous tes engrammes. Tous.
― Qu’est-ce que ! Mais… ?
— Je voudrais que tu me laisses tous tes engrammes. Tous.
― Que, qu’est-ce que, mais… ?
L’Éternelle ne jugea pas utile de répéter une troisième fois. Elle se contenta d’attendre que l’information pénètre dans l’esprit de Bartol à la vitesse à laquelle ce dernier était capable de l’absorber.
— Pour quoi faire ? finit-il par demander trois secondes au moins plus tard. Que veux-tu en faire ?
— Pour que tu le comprennes, je vais te confier quelque chose. À toi seul. C’est-à-dire, qu’à ce jour, je ne l’ai encore dévoilé à personne… et je n’ai pas le projet d’en parler à qui que ce soit dans le futur. Par respect pour ce que nous avons été l’un pour l’autre, j’aimerais que tu me jures que tu garderas ce que je vais te révéler pour toi, que tu n’en parleras à personne, à personne sans exception. Comprends-tu ?
— Oui… Oui, grande géanture ! Je comprends, bien sûr ! S’agit-il de la chose importante pour laquelle tu voulais me parler en tête-à-tête et céph éteinte ?
— Précisément !
— Je t’écoute…
— Ne te laisse pas distraire par la moindre des choses ! Je vais me livrer sur un sujet capital !
— Mais ! C’est pas moi… Je te jure ! … C’est lui qui…
Ils conversaient tous les deux au deuxième étage du grand cylindre transparent immergé dans la forêt, derrière la demeure africaine de l’Éternelle. Bartol était déjà venu ici quelques fois. S’il avait fini par prendre l’habitude des planchers invisibles, il n’arrivait pas à faire abstraction des singes qui venaient gesticuler et exécuter des acrobaties dans les branches de l’autre côté de la cloison concave. Comme si les animaux le sentaient, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour afficher des grimaces et des mimiques simiesques devant le Marsalè qui en était d’autant plus déconcentré. Aussi importantes que fussent les conversations qu’il avait eues ici, il n’arrivait jamais à détourner catégoriquement son regard de ces pitreries arboricoles.
L’Éternelle eut un petit soupir, mais elle réprima le sourire légèrement maternel qui lui échappait souvent quand Bartol se comportait, à ses yeux, comme un enfant. Elle avait compris que c’était cette attitude de femme sans doute trop dominante qui l’avait probablement éloigné d’elle. Dans l’espoir qu’il se décidât à lui accorder toute son attention, elle attendit deux secondes. Une éternité ! Mais n’avait-elle pas pour lui une patience infinie ! Elle pensa furtivement à la réunion des C12. Ils étaient tous arrivés et il ne manquait plus qu’à leur donner la possibilité de se rencontrer et sa promesse serait tenue.
Au bout de ces deux secondes, Bartol pivota sur son pouf pour tourner le dos au primate qui le dévisageait avec insolence et dit :
— Excuse-moi, je t’écoute avec intérêt. Tu disais que tu dois me confier un secret à ne partager avec personne…
— Heureuse que tu aies saisi l’essentiel. Donc, abordons le secret en question. Vous m’avez vu ressusciter sur Mercure. En tout cas, Cara est bien placée pour savoir qu’elle m’a effectivement précipitée dans le trou que l’Invisible a comblé en m’écrasant sous des tonnes de terre et de roche.
— Donc, tu ne le nies pas ?
— Non, puisque je te le confirme.
— Tu es pourtant là, devant moi. Mais, ce n’est pas la première fois que tu ressuscites. J’en déduis que ta num a dû prendre soin de toi comme elle l’a fait la première fois. Tu sais, je me suis demandé, s’il en était de même pour moi, puisque d’après Quader je serais censé avoir moi-même une num.
— C’est une bonne question qui aborde justement le sujet. Je ne sais pas si ce serait la même chose pour toi. En tout cas, ce serait dangereux de te suicider pour en faire l’expérience, n’est-ce pas ?
— C’est certain.
— En tout cas, je peux te révéler que cette fois-ci, aucune num ne m’a sauvée. Je n’ai compté que sur moi-même.
— Comment ça, grande géanture ? Comment aurais-tu… puisque tu n’étais justement plus là pour faire quoi que ce soit ?
— Je m’étais préparée à cette éventualité en sauvegardant régulièrement mes engrammes. Toutes les secondes, les nouveaux sont envoyés sur le Réseau sur diverses sources de stockage.
— Je vois ! Le journal de Youri Yamaya t’a fortement inspirée !
— Sans doute…
— Alors ?
— Alors, si c’est nécessaire, un clone de moi peut être automatiquement engrammé et réveillé. J’avais pris la précaution d’en prendre un avec moi dans le Youri-Neil. Ma gravipilote a été un peu surprise de me voir à bord alors qu’elle me croyait partie. Mais, elle a dû penser que j’étais revenue sans qu’elle s’en aperçoive pour une raison quelconque.
— Et que tu avais dû changer de biogrim quelque part à Hélios. Mais, comment ce système automatique peut-il estimer qu’il est nécessaire de réveiller ton clone engrammé ?
— La chose est assez complexe. J’ai essayé de faire au mieux. Il peut se déclencher pour différentes raisons. Cette fois, c’était parce que l’arrêt de mes fonctions vitales lui a envoyé un signal.
— Malgré toute la terre que tu avais sur toi ! Tu as eu de la chance, grande géanture !
— Je suis morte bien avant d’être recouverte d’une telle épaisseur. Mais, quoi qu’il en soit, le propos n’est pas de te préciser ce genre de petits détails techniques.
— …
— Cette technologie offre une autre opportunité : le voyage à la vitesse de la lumière. J’étais en train de mettre ce dispositif au point quand Kall Mhoxxor m’a demandé d’aller le voir sur Mercure. Dans le but de me rendre où je veux dans le système solaire, en me déplaçant à 300 000 kms/s, j’ai pensé qu’il serait judicieux de laisser des clones sur tous les mondes. Ainsi, pour être par exemple sur Mercure en moins de cinq minutes, vu sa distance actuelle, il me suffirait de m’endormir ici et de réveiller un clone qui est déjà sur cette planète.
Bartol siffla longuement.
— Tu es donc véritablement éternelle ? Dans le réel sens du terme !
— Pas vraiment. Un anéantissement total du système solaire, même s’il est peu probable, est toujours possible.
Bartol préféra ignorer cette réponse. Il demanda :
— Comment t’es-tu débrouillée et pourquoi as-tu fait en sorte que tes restes disparaissent si rapidement ? Je comprends que tu ne tenais pas à ce que ton cadavre soit facilement identifiable, car cela aurait révélé que tu étais indestructible, mais d’ici à s’évaporer entièrement…
— Cela n’a rien de rationnel. Une pure affaire de coquetterie, disons… Je ne voulais pas que quelqu’un joue avec une partie de moi.
— Heum ! Tu avais peur que ton crâne décore l’intérieur d’un psychopathe ! Quel procédé as-tu utilisé pour te dissoudre à cette vitesse ?
— Nanotechnologie. Désassembleur moléculaire. Il n’y avait rien de vraiment spectaculaire, tu sais… mis à part la séparation atomique du titane de mon squelette et…
— Qu’est-ce que ça te fait de savoir que tu ne peux pas mourir ?
Pour la première fois, Sandrila Robatiny mit du temps à répondre. Vraiment beaucoup de temps ! Presque quatre secondes !
— Je suis incapable de te le dire. Je pense qu’il me faudra beaucoup de temps pour le réaliser…
— Oui, ben… tu n’en manqueras pas, justement !
L’Éternelle sourit au trait d’esprit :
— L’éternité est-elle suffisante pour s’habituer à l’éternité ? C’est une question que l’on peut se poser… De plus, j’ai eu une discussion avec Kall Mhoxxor qui m’a donné à réfléchir.
— Je ne vois pas ce que ce traître a pu te dire d’intéressant !
— C’est au sujet de ce qu’il pourrait y avoir après la mort…
— Ah bon ! Il t’a parlé de réincarnation, ce triste sire !
— Non, justement ! Il me disait qu’il y a peut-être une forme d’existence qui serait autre chose que la vie, après la vie. Quelque chose de tout à fait différent. Matériel ou pas…
— Des spéculations gratuites de ce genre je peux t’en pondre cent par seconde. Même s’il y avait quelque chose d’autre après, je préfère ne pas mourir pour l’instant.
— Moi aussi, je préfère vivre le plus longtemps possible. Mais quand le plus longtemps possible peut être si proche de toujours… J’avoue que son idée fait naître une question en moi. Et s’il y avait une nouvelle expérience ensuite. Ce serait alors dommage de ne pas la vivre. Enfin, je ne voulais pas dire la vivre puisque l’hypothèse est que ce ne serait justement pas la vie, mais tu comprends ce que je veux dire.
— Oui, bon… Même si on expérimentait une nouvelle forme d’existence après la vie, ce ne serait apparemment pas en conservant le bénéfice de ce que nous avons appris en tant qu’être vivant, en tout cas.
— Pourquoi ?
— Eh bien, parce que nous n’avons, semble-t-il, aucun souvenir de ce que nous aurions pu être avant d’être vivant. Pourquoi ne serions-nous qu’au début de ce processus d’expérimentation de forme variée d’existence ? Ce serait une drôle de coïncidence ! S’il y a quelque chose après la vie, pourquoi n’y aurait-il pas autre chose avant ?
— Voilà une bonne question que je poserais volontiers à Kall Mhoxxor. Soit nous n’en avons aucune trace consciente, soit nous sommes au début du processus… soit l’idée d’autres formes d’existence ne correspond à rien de réel.
— Je vote pour ce dernier « soit ». Kall Mhoxxor est un crétin notoire ! Ce fourbe est aussi intelligent que loyal. C’est pour dire !
— …
— Mais, grande géanture ! quel rapport tout cela a-t-il avec moi ? Pourquoi me demandes-tu mes engrammes ?
— Parce que je veux que tu partages l’éternité avec moi. Je ne veux pas être seule à me demander ce que signifie une existence éternelle. Je ne veux pas être seule à chercher le sens d’une si longue vie.
— Mais ! qu’est-ce que donc de qu’est-ce que, mais… ? Mais… c’est géantissimalement géantissimesque ! Je ne sais que répondre !
— Ce que tu viens de dire est pourtant une sorte de réponse. Mais, tu disais justement, il y a une minute à peine, que tu ne veux pas mourir.
— J’ai dit : « je préfère ne pas mourir, pour l’instant. »
— Un instant de combien ?
— Euh… Un instant de combien ? Quelle question ! Que puis-je répondre à ça ? Mais… pourquoi moi ? Pourquoi suis-je le seul à qui tu proposes un tel cadeau, si c’en est un ?
— Avec qui d’autre pourrais-je partager l’éternité ?
— Je ne sais pas moi… avec Solie par exemple !
— Mais, Solie n’est qu’une autre moi-même ! Autant dire que je serais seule avec elle !
— Mais pourquoi moi ?
— Parce que tu es la personne qui compte le plus pour moi dans ma vie.
La gorge de Bartol se noua.
— Mais, j’ai pourtant été une salerie d’ingrat de la pire espèce ! Je t’ai trahie alors que tu m’as tant donné et… Je… comment dire ?…
— Comment dire ? te demandes-tu… Eh bien, tu peux dire que tu aimes Cara, tout simplement.
— …
— Ce n’est pas grave. J’ai mes torts. Si tu acceptes de vivre comme moi, mille, dix mille ou cent mille ans… Que sais-je combien de temps ? Eh bien ! je t’attendrai. Le moment que tu auras passé avec Cara ne sera qu’une vie de papillon à l’échelle de la nôtre.
Bartol se tortilla sur son pouf. À ce stade de la discussion, les singes ne risquaient pas de retenir son attention un seul instant. Il trouva une échappatoire aussi radicale que véridique :
— De toute façon, dans moins de dix jours, je pars sur Symbiose, dit-il.
— Moi aussi. Justement.
— Comment ça, justement, grande géanture ?
— Justement, nous ne savons pas si nous reviendrons vivants de cette aventure…
— Je ne comprends vraiment plus rien à ce que tu me racontes, tu sais ! Me proposes-tu d’entasser des clones de nous dans Symbiose pour nous ranimer au cas où nous y mourions ? D’abord, qui te dit que les Symbiosiens te laisseront faire ?
— Si c’est possible, il faudrait l’envisager, mais je ne pensais pas à ça au moment présent.
— À quoi donc alors ?
— Écoute-moi bien…
— Je ne fais que ça grande géantissimerie géanturesque ! J’en ai la bille qui fond !
— Imagine un clone de toi engrammé avec tes engrammes actuels, juste avant le départ de Symbiose…
— Oui… Et alors…
— Pareils pour moi… Tu me suis ?
— Oui, oui…
— Il y aurait deux Bartol et deux Sandrila, n’est-ce pas ?
— Oui, mais ne parle plus de ça. J’ai été assez traumatisé par le dédoublement de Youri Yamaya. Il y a de quoi faire des cauchemars ! Je n’ai pas envie d’affronter un autre moi-même qui veut être moi-même… enfin, tu vois ce que je veux dire ! Rien que d’en parler ça me rend fou. Et je me demande si tu ne l’es pas un peu, folle, pour jouer avec ça !
— Laisse-moi finir…
Bartol eût bien voulu lui dire qu’il préférait ne plus rien entendre et s’en aller sur-le-champ, mais quelque chose de plus fort que lui l’en empêchait. Le sujet le fascinait parce qu’il savait qu’une partie de lui, ce qui lui restait de Youri Yamaya, avait vécu cette situation de dédoublement. Au lieu donc de se boucher les oreilles et de s’enfuir, il resta rivé devant elle et l’écouta avec l’impression qu’on lui serrait le cœur à l’étau.
— … Laisse-moi finir, répéta-t-elle. Tu n’auras pas à affronter ce deuxième Bartol, car lui restera sur Terre avec la deuxième Sandrila, pendant que toi tu partiras dans Symbiose avec Cara.
— Et toi, celle qui est devant moi en ce moment ? fit Bartol, qui ne savait plus s’il était sur le point de s’évanouir ou de courir dans tous les sens les bras en l’air en hurlant.
— Moi ! Je serais à bord de Symbiose aussi.
— Mais, quand nous rentrerons sur Terre… Quand nous reviendrons ?
— Tu as entendu comme moi ce que nous a dit Abir : « il se sera écoulé au minimum une quarantaine d’années sur Terre. » Si tu as vraiment envie de revenir ici, ce ne sera plus du tout le même Bartol que tu rencontreras. Vous ne vous disputerez donc plus la même identité, car chacun aura sa vie.
Bartol était perdu. Il pensa à Cara qui l’attendait chez lui.
Quelques heures auparavant, à leur arrivée sur Terre, il ne savait toujours pas comment lui parler de son rendez-vous avec l’impératrice du gène. Il se posait encore la question en sortant du Jupiter-Maïa au moment où, ironie du sort, il s’était fait accoster par une femme qui avait un étroit rapport avec sa préoccupation :
— Respect, Monsieur, avait-elle lancé en lui tendant énergiquement la main. Je me nomme Fujiko Maloma et je suis la gravipilote de Sandrila Robatiny. Elle m’a donné pour mission de vous amener au plus vite près d’elle. Je suis à votre disposition pour vous y conduire à bord d’un de ses gravitants. Dès que l’entretien sera terminé, vous serez ramené chez vous, ou bien ailleurs si vous préférez, par moi-même et dans le même véhicule.
Cara l’avait très mal pris. Elle avait presque agressé Fujiko Maloma en la priant d’aller voir si Bartol n’était pas ailleurs, mais la gravipilote était restée imperturbable.
Bartol avait été obligé d’expliquer à Cara qu’il devait rencontrer Sandrila Robatiny ; elle avait eu le plus grand mal à le comprendre et l’accepter. Il avait dû la rassurer, beaucoup la rassurer. En ce moment, il devinait qu’elle devait tout imaginer. Pour elle, une femme capable de ressusciter était capable de tout. Et elle n’avait pas vraiment tort.
— Je sais que tu aimes Cara, dit Sandrila Robatiny. Je n’en doute pas. Mais ce que je sais aussi, c’est que tu as du mal à m’oublier, n’est-ce pas ?
Bartol s’abstint de répondre. Il fit ce qu’il put pour chasser cette question de son esprit. La situation était déjà assez compliquée comme ça ! Pour le reste, il n’avait tout simplement pas envie d’un autre lui-même. Encore moins d’un autre lui-même qui risquerait fort de vouloir Cara pour lui tout seul, ou d’un autre lui-même devant se résoudre à vivre malheureux sans Cara.
Sans doute pour esquiver la question qui l’embarrassait, il en posa une autre :
— Comment peux-tu garder secret cette technologie d’engrammation et aussi ce que tu es en train de mettre en place avec tous tes clones ? J’imagine que tu dois employer un nombre impressionnant de cerveaux pour mettre tout ça au point ! Comment fais-tu pour obtenir le silence de tous ?
— Il suffit de suffisamment diviser les tâches pour que personne n’en ait une vue d’ensemble. En fait, personne ce n’est pas possible, mais très peu.
— Et comment obtenir le silence de ce très peu de personnes ?
Elle le fixa sans répondre, mais son regard fut suffisamment éloquent. Il s’exclama avec un ton d’horreur dans la voix :
— Ne me dis pas que !…
— Si.
Afin d’en acquérir la certitude, il posa sa question jusqu’au bout :
— Ne me dis pas que tu leur effaces des engrammes pour qu’ils oublient leurs travaux !
— Si. Mais ils le savent. C’est un contrat que nous passons oralement entre nous avant qu’ils commencent à travailler pour moi.
Bartol frissonna. Devait-il être épouvanté ou fasciné ? Il n’en avait pas la moindre idée. Aussi fut-il les deux simultanément et à égale proportion. Il la regarda sans mot dire avec ces deux sentiments dans le cœur.
Face à son silence, l’Éternelle reprit :
— Le Bartol que je te propose de laisser sur Terre ne connaîtra pas Cara, ou du moins il n’en sera pas encore amoureux. Il suffira de ne pas lui donner tous tes engrammes. Presque tous, mais pas tous. Il faudra arrêter l’engrammation juste avant que vous ne soyez devenus si unis, juste avant votre aventure dans Symbiose sans doute.
— C’est ça, oui ! Et pourquoi pas lui trafiquer la tête pour en faire ce que tu veux aussi !
— Tout d’abord parce que je ne sais pas faire ça. Ensuite, ce n’est pas le but. Je n’en vois pas la nécessité.
— Et ça ne dérangera pas ta copie, restée sur Terre avec lui, de se dire qu’elle vit avec un Bartol incomplet ?
— Non. Cela ne la gênera pas. Pour la bonne raison qu’elle n’en saura rien, si j’évite de lui donner à elle aussi certains engrammes.
— Ah ! Mais millions de grandes géantissimeries ! Tu es… Tu es… complètement… enfin, je ne sais pas quoi, mais tu l’es en tout cas ! Et complètement, oui !
— Pourquoi ? La vérité d’une existence se résume aux souvenirs que l’on a d’elle. C’est le cas de tout le monde ! Qui te dit que toi-même, en ce moment, tous tes souvenirs sont vraiment réels et qu’il n’en manque pas un seul ? Tu es bien placé pour savoir que tout est possible dans ce domaine. Tu as été Youri Yamaya. Aujourd’hui, tu es un autre parce que tu as d’autres souvenirs, d’autres engrammes. Peut-être n’as-tu jamais rencontré Cara ! Peut-être que je viens à l’instant de t’engrammer et de te réveiller. Peut-être qu’il n’y a que quelques minutes à peine que tu es dans ce corps… Peut-être qu’aucun de tes souvenirs ne correspond à quelque chose de vraiment vécu. Peut-être qu’ils ont tous été fabriqués par un synthétiseur d’engrammes… Peut-être que… peut-être que je n’existe même pas. Peut-être que je ne suis qu’un souvenir artificiel dans ton esprit. Peut-être que cette conversation n’a jamais eu véritablement lieu et que tu es en ce moment même en train de te faire engrammer ce que tu crois m’entendre dire…
— Arrête ! Arrête ! Arrête ! Tu vas me rendre fou !
Elle se tut et pencha la tête légèrement de côté pour l’observer avec attention avant d’ajouter :
— Rassure-toi, je te faisais marcher. Je voulais juste élargir un peu ton esprit. Qu’y a-t-il de mal à ce qu’un autre Bartol et une autre Sandrila s’aiment sur Terre pendant que nous serons ailleurs ?
Il la dévisagea et laissa ses yeux terribles pénétrer les siens. Tout en restant toujours aussi perçants, ils devinrent soudain implorants.
— Je t’en prie, murmura-t-elle. Laisse une chance à une autre moi-même d’aimer un autre toi-même, à une autre Sandrila éternelle d’aimer un autre Choléra éternel.
Cette femme, habituellement si forte, était en cet instant si touchante de sensibilité que la vue de Bartol se troubla et sa voix s’altéra sous la charge de l’émotion quand il répondit :
— J’accepte, je suis d’accord. Je le veux aussi. Je te donne mes engrammes. Fais ce que tu dois faire pour te servir dans ma tête, mais fais-le vite. Je suis attendu.
*
À bord du roulant qui le ramenait chez lui, Bartol essayait de comprendre comment l’Éternelle avait pu si facilement lui faire accepter qu’il existât une copie de lui. Lui, qui avait été Youri Yamaya ! Lui qui, en tant que tel, avait vécu le cauchemar d’être double. Comment avait-il pu se laisser si aisément convaincre ? Se cachait-il à lui-même des sentiments refoulés qu’elle lui inspirait toujours ? Pouvait-on considérer qu’il tromperait indirectement Cara par le relais de cette copie de lui-même qui vivrait bientôt avec une copie de Sandrila ? Il eut beau se dire qu’il serait avec Cara dans Symbiose à des années-lumière de son double, sans aucun contact possible avec celui-ci, - heureusement ! - une sorte de murmure au fond de lui semblait lui répéter que sa fidélité envers Cara venait de faillir et que, d’une certaine manière, quelque chose de merveilleux et délicat était sur le point de se faner dans son cœur. Il pensa à faire demi-tour, à se précipiter chez la femme la plus puissante des mondes, à lui hurler qu’il ne voulait plus d’un autre Bartol vivant au côté d’une autre Sandrila Robatiny, même si ce couple était infiniment loin de lui et Cara. Mais il savait trop bien que c’eût été vain. S’il n’avait pas su dire non tout à l’heure, il ne saurait pas plus dire non à présent. Sandrila Robatiny avait un pouvoir sur lui. Sur qui n’en avait-elle point ? Il pensa que la seule solution qui lui restait pour empêcher que la chose merveilleuse se fanât était d’aimer Cara avec encore plus de force, de passion et de sincérité. Sincérité totale, oui ! Sauf… Il ne pouvait tout de même pas lui parler de cet autre Bartol qui resterait auprès de cette autre Sandrila. Non. Cette chose-là n’était pas possible à dire ! Une sincérité totale, quasi-totale.
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