Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
L’apanage de l’habitude face à l’inexpérience
Enfin seul, Bartol conserva sa position couchée sur le dos. Ne sachant s’il était observé, ou si Lozna ne risquait pas de revenir brusquement d’un moment à l’autre, il préféra rester au moins quelques minutes ainsi.
Plus de frottements. Plus de grattements. Plus de crissements. Les tympans sondant le silence, il se demanda si ses prétendus libérateurs étaient toujours là ou s’ils l’avaient finalement abandonné. Sur le point de se résoudre à cette malheureuse idée, il eut un tressaillement quand le bruit ami se fit enfin de nouveau entendre. Conjurant le destin pour que Lozna ne revienne pas, il se leva et dégagea le mur en tirant un peu le canapé. Puis, il se mit à genoux dessus et, accoudé au dossier, il regarda le petit trou. Dans cette position, il lui serait facile de réagir rapidement si quelqu’un entrait. Il lui suffirait de s’asseoir et de pousser avec les pieds pour plaquer à nouveau le meuble contre le mur. C’est ce qu’il se disait quand la surprise le fit tressaillir. Dans un bruit sec, un carré de cloison, d’un demi-mètre de côté et de quatre centimètres d’épaisseur, venait de tomber à l’intérieur contre le canapé.
— Vite, dépêchez-vous ! entendit-il. Sortez !
Il n’attendit pas un mot de plus pour enjamber le dossier et se faufiler dans l’ouverture.
*
Bartol sortit du mur à quatre pattes. Se levant prestement, il découvrit qu’il était sur un sol gris granuleux à l’intérieur d’un très large couloir. Le lieu était sombre, seulement éclairé par une faible lueur venant du plafond. Trois hommes se tenaient devant lui. Tous grands et longilignes au regard d’un Terrien, ils avaient une morphologie tout à fait commune pour des Mercuriens. L’un d’eux portait un appareil difficile à reconnaître, probablement l’outil qui avait permis de pratiquer l’ouverture dans la cloison. Celui qui était au centre avait une torche en main. Il adressa aux deux autres un mouvement de tête entendu, accompagné d’un simple : « c’est bon ». Sur ce, ses deux complices s’éloignèrent rapidement.
— Voilà, tu es libre ! dit d’une voix très grave l’homme à la torche.
Torche qu’il éteignit et qu’il empocha. Deux piétons passèrent à quelque dix mètres d’eux. Il leur tourna le dos tout en essayant visiblement de se placer au mieux pour leur dissimuler le trou dans le mur avec ses jambes.
— Suis-moi, dit-il dès que les passants se furent éloignés.
Ils se mirent à marcher à grands pas. Murs orange. Plafond blanc à peine luminescent.
— Qu’est-ce que ! Mais… ? fit Bartol.
— Plus tard, plus tard… Fuyons vite ! Quittons cet endroit !
Le Mercurien pressait tant le pas sur ses très longues jambes que le Terrien dut trottiner pour ne pas se faire distancer.
Fuyons vite ? répéta Bartol mentalement. Que, ou qui, fuyons-nous ?
L’inconnu vira promptement à gauche dans un couloir perpendiculaire. Peu habitué à la faible gravité de Mercure, bien qu’il en eût connu une bien plus faible encore sur Phobos, Bartol eut du mal à tourner aussi brusquement que son guide. Le manque d’adhérence lui fit faire une large courbe au lieu d’un angle vif. Il dut courir pour rattraper son mystérieux libérateur. Quand il le rejoignit, celui-ci était immobile devant deux engins pour le moins surprenants. Mais aussi étranges qu’ils fussent, on devinait qu’il s’agissait de véhicules monoplaces. Ils étaient simplement constitués d’un siège sur un cylindre vertical sous lequel se trouvait une sphère noire reposant sur le sol. Bartol comprit que cette grosse boule d’apparence caoutchouteuse n’était autre qu’une roue. Tout était entièrement noir, à l’exception de petites manettes blanches situées au bout des accoudoirs et du siège également blanc d’un seul des deux engins.
— Prends ce zuki, dit l’homme en tendant un index dans la direction de celui qui avait un fauteuil noir et en montant sur l’autre.
Dès que Bartol s’assit sur le monoplace désigné, un double dispositif annulaire sortit du dossier pour faire le tour de sa taille et de son buste. En même temps, les trois béquilles se rétractèrent laissant l’engin en équilibre sur la sphère. Le Terrien eut à peine le temps de sentir que le zuki maintenait sa stabilité par d’infimes rotations en tous sens de cette étonnante roue, afin de conserver son centre de gravité à la verticale de l’unique point de contact avec le sol.
Démarrage foudroyant ! Les véhicules se penchèrent en avant et accélérèrent. La vitesse se manifesta très vite par l’air qui souffla aux oreilles du Marsalè, peu rassuré. Malgré les deux anneaux de sécurité qui l’encerclaient, il éprouva le besoin de se cramponner. Ses deux mains s’agrippèrent aux accoudoirs. Ils bifurquèrent plusieurs fois dans des couloirs de largeur et de couleurs différentes. À chaque virage, les zukis se penchaient tant, à si grande vitesse et si brusquement, que Bartol se voyait déjà estropié. Durant ces terrifiantes acrobaties, apparemment terrifiantes pour le Terrien seulement, ils croisèrent et dépassèrent quelques piétons ainsi que d’autres zukistes. Bartol ne maîtrisait rien de sa trajectoire ; son monoroue roulait le plus souvent à côté, mais parfois derrière celui de l’inconnu, ne s’en séparant jamais de plus de cinq mètres ; on eût dit que les deux engins étaient reliés entre eux par quelque lien invisible. Quand dans la faible lumière le Terrien vit avec horreur un mur se précipiter à grande vitesse vers eux, un hurlement rauque lui échappa. Les deux véhicules se penchèrent soudainement en arrière pour ralentir ; ils s’immobilisèrent près d’une série de portes devant lesquelles des personnes à pied ou sur des zukis attendaient. Alertés par l’éclat de voix paniqué de Bartol, des gens se retournèrent pour lui jeter des regards étonnés ou amusés, certains un peu moqueurs. Même les enfants ne pouvaient ignorer qu’il était un Terrien nouvellement arrivé.
— Grand Soleil ! Si tu pouvais éviter de te faire remarquer, tu me faciliterais les choses, dit avec un léger sourire et à voix basse son libérateur à l’arrêt à côté de lui.
Il se tenait sur son zuki avec cette nonchalance, proche de l’insolence, qui est l’apanage de l’habitude face à l’inexpérience.
— Je suis désolé ! fit Bartol incapable d’en dire plus.
Il remarqua seulement maintenant que c’était un surmâle. L’accentuation de ses caractères masculins était toutefois modérée. Sa relativement faible corpulence d’homme natif d’un monde léger devait sans doute en réduire l’exagération. Il n’était visiblement pas plus velu que la normale, mais cette particularité se déclinait à l’infini selon les goûts de ceux qui choisissaient d’être sursexués. Sa surmâlité s’affichait dans sa musculature qui était très saillante par rapport à son ossature et surtout par le fait que sa combinaison rouge moulante exhibait un organe génital très volumineux.
Plus loin, des portes laissaient entrer ou sortir du monde. De toute évidence, il s’agissait d’une série d’ascenseurs. Si ce n’était pas le cas, ça y ressemblait beaucoup. Devant eux, deux de ces portes constituées de doubles panneaux coulissants s’ouvrirent en deux par le milieu.
Ils entrèrent par l’une d’elles tandis qu’une fournée de gens sortait de l’autre. S’abstenant toujours de toute intervention, et donc de l’avis, de son passager, le zuki de Bartol suivit celui de l’inconnu qui venait de détruire un mur pour le libérer. À l’intérieur, le Marsalè réalisa que les deux portes appartenaient au même ascenseur ; l’une était l’entrée, l’autre était la sortie. C’était une cabine carrée devant facilement atteindre quarante mètres de côté. Elle était plus lumineuse que les couloirs traversés en trombe par le Terrien, dont les mains serraient toujours les accoudoirs, plus fort qu’un oiseau son perchoir. S’avisant que certains regards étaient encore braqués sur lui, il s’efforça d’adopter la contenance la plus neutre possible pour se faire oublier. Une légère et momentanée diminution de la pesanteur lui fit savoir qu’ils se mirent à descendre. Cela ne dura qu’une quinzaine de secondes avant que, à l’inverse, une légère et momentanée augmentation de la pesanteur lui indiqua qu’ils s’arrêtaient. La porte s’ouvrit. Une dizaine d’occupants de la cabine sortirent en même temps que Bartol et l’inconnu. Le roulant monoroue de ce dernier accéléra sans attendre. Celui du Marsalè se pencha à son tour en avant pour s’élancer dans la pénombre aux côtés de son congénère mécanique.
Il y avait beaucoup plus de monde à ce niveau. À pied ou à zuki, des centaines de personnes circulaient en tous sens dans les vastes aménagements souterrains que Bartol découvrait. Il avait déjà vu en céph de nombreuses images sur Mercure, en de multiples occasions, mais la mémoire humaine avait des capacités d’enregistrement si limitées en regard des innombrables et intarissables torrents d’informations en provenance de tous les mondes du système solaire !
Bartol se demandait quand le Mercurien allait lui fournir quelques explications. Ils s’étaient, lui semblait-il, suffisamment éloignés de l’endroit où on l’avait détenu pour qu’ils pussent s’arrêter et discuter un moment. Pourquoi l’homme ne le décidait-il pas ? Peut-être le conduisait-il vers un lieu important, quelque cachette ou repaire, où il prévoyait de faire enfin le point, de lui dire qui il était et pourquoi il l’avait libéré.
Ils entrèrent soudainement dans une zone éclairée. Par contraste, tout lui sembla même excessivement lumineux, jusqu’à ce que ses yeux prissent l’habitude de cette clarté. Se souvenant de ce que lui avait expliqué Lozna au sujet des quartiers d’Hélios, il lui apparut évident qu’ils venaient de quitter celui qui continuait à reproduire l’alternance du jour et de la nuit.
Il y avait plus de monde ici. Les couleurs des murs, des sols et des plafonds changeaient souvent selon les couloirs-boulevards, les places, les carrefours… Beaucoup de murs comportaient des portes assez régulièrement espacées, exactement comme dans une quelconque rue ordinaire d’une quelconque ville de la Terre. Bartol n’y avait pas fait attention jusqu’à présent, sans doute à cause de l’obscurité de la pseudo-nuit qui régnait, à cette heure-ci, dans le quartier Éoos.
Ils s’arrêtèrent sans raison apparente au beau milieu d’une grande place coiffée par une haute voûte richement décorée de bas-reliefs aux couleurs vives. Ce carrefour, point de convergence d’une douzaine d’avenues, était foulé par une majorité de piétons, mais également traversé par des zukis qui zigzaguaient entre eux pour les éviter. Ceux de Bartol et de l’homme ouvrirent leurs anneaux de sécurité, ces dispositifs disparaissant aux trois quarts dans les dossiers pour libérer leur passager. L’inconnu descendit de sa machine, tout de suite imité par Bartol.
— Je m’appelle Moz, dit le Mercurien en jetant des coups d’œil inquiets un peu partout. Nous ne sommes pas encore au bout de notre fuite. Ils vont mobiliser tous leurs moyens pour te retrouver le plus vite possible. Nous allons prendre d’autres véhicules pour compliquer leurs recherches. Prends n’importe lequel. Pour qu’il démarre, tu dois toucher un des identificateurs, au bout des accoudoirs.
Sur ces derniers mots, il monta sur un zuki et fit un large geste pour en montrer d’autres. Au centre de cette place circulaire, il y avait une dizaine de ces engins apparemment prêts à être utilisés par n’importe qui. Ils différaient quelque peu de ceux qu’ils venaient d’abandonner ; mis à part les petites manettes des accoudoirs et les quatre béquilles blanches, ces monoroues-là étaient entièrement rouges, même leur siège l’était. À l’avant, une sorte de bulle transparente remplissait le rôle de pare-brise.
Le Marsalè prit place sur une de ces machines et dès que son index droit toucha l’identificateur, ils repartirent. Leur zuki zigzaguant pour éviter tous les obstacles, personnes et autres véhicules, ils remontèrent de longs boulevards souterrains ; ils bifurquèrent, tantôt à droite, tantôt à gauche, à de grands carrefours où se rencontraient parfois plus de dix couloirs ; ils s’engouffrèrent dans des boyaux qui montaient ou descendaient pour relier des lieux de différents niveaux ; ils traversèrent des ponts qui enjambaient de vastes places en se rapprochant de leur plafond voûté illuminé ; puis ils finirent par ralentir l’allure pour s’engager dans une rue relativement étroite.
Cette rue ou ce couloir ou bien encore cette rue dans un couloir, Bartol ne savait comment considérer toutes les ramifications souterraines d’Hélios, était visiblement plus humble que tout ce qu’il venait de découvrir. Les murs étaient gris sale. Le sol ressemblait à une rustique chape de béton brut. Le plafond du même gris avait également un aspect en mauvais état. L’éclairage provenait des quelques photoles qui y étaient fixées. Des portes s’alignaient des deux côtés.
Ils s’arrêtèrent. Moz descendit de son monoroue en jetant de brefs coups d’œil dans les deux directions du couloir-rue. Bartol resta trois secondes, à sonder lui aussi les fonds de cette galerie avant de mettre pied à terre à son tour. Regardant les deux zukis s’éloigner, il s’étonna :
— Où vont ces euh… trucquitules de bidules à simple roue bouloïdale ?
— Ce sont des zukis, lui rappela Moz.
— Ah oui, des zukis ! Où vont-ils ?
— Se rendre utiles quelque part.
— Mais, comment faire pour…
Moz le regarda comme on regarde un enfant :
— Ce sont des véhicules publics. Quand nous en aurons besoin, j’en rappellerai en céph, tout simplement.
— Heu… Oui bien sûr…
Comme j’appelle moi-même un roulant ! se dit Bartol, assez contrarié de commencer à dialoguer avec son libérateur en lui posant une question qui le faisait passer pour un simple d’esprit.
— Nous sommes arrivés à la première cachette que je peux proposer, dit Moz en touchant l’identificateur de la porte devant laquelle ils s’étaient arrêtés.
Elle était noire et rien de particulier ne la distinguait des autres portes que l’on pouvait voir à perte de vue des deux côtés du couloir, sinon qu’elle portait le numéro 2707.
Elle s’ouvrit. Pas toute seule, Moz dut la pousser.
— Désolé, dit-il, c’est loin d’être luxueux, mais je pense que tu seras en sécurité ici. Au moins pour un moment en tout cas.
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