Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 25 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

C’est une très longue histoire, tu sais !

 

Sur un signe de tête que Molord San fit à Marozzah, le zuki de Bartol escamota son dispositif de sécurité. Enfin libre, le Marsalè mit pied à terre. Sous les regards scrutateurs, il se retourna et chercha Moz. Le surmâle était à quelques mètres de là, maintenu assis par les anneaux de son monoroue. Tête penchée en avant, menton sur le plexus, il était apparemment toujours inconscient, mais quand Bartol s’inclina vers lui et prononça son nom sur un ton interrogatif, il ouvrit les paupières.

— Comment te sens-tu ? s’enquit le Marsalè.

Le surmâle fit un effort pour redresser la tête et fixer le Terrien dans les yeux. Il parut vouloir parler, mais demeura finalement silencieux.

— Cet homme est gravement blessé, dit Bartol à Molord San qui approchait.

Le chef des koroks eut un regard sardonique. Il fit crisser les griffes de sa main droite sur le fauteuil blanc et, observant Moz d’un air mauvais, il interrogea Bartol en lui tournant le dos :

— Comment et depuis quand le connais-tu, Terrien ?

— C’est une longue histoire ! Et qu’est-ce que ça peut faire ? Ce qui compte avant tout c’est qu’il faut le soigner.

Le chef des koroks fit brusquement volte-face pour dévisager Bartol un moment sans répondre avant de s’adresser à Marozzah :

— Je te confie le traître. Je vais parler avec ce Terrien.

Elle esquissa un petit hochement de tête.

— Toi, suis-moi ! lança-t-il à Bartol en s’éloignant.

Le Marsalè le rattrapa et l’accompagna. Molord San s’arrêta, un air contrarié plissant la peau de saurien bleu de son visage :

— À gauche ! Un non korok ne doit jamais marcher à droite d’un korok ! Marche à ma gauche !

Bartol eut un haussement d’épaules exaspéré en passant à gauche du Mercurien à crête. Ils se remirent en marche en direction de l’un des enfoncements qui étaient éclairés. Personne ne les accompagna, mais beaucoup les suivirent du regard. Bartol fut touché par les yeux, curieux mais éteints, d’un enfant qui le fixa quand ils passèrent près de lui. Un doigt dans la bouche, une sorte de pantin délabré sous le bras, le jeune garçon fit même une dizaine de pas à côté du Marsalè. Dès qu’ils arrivèrent sur le seuil de cette petite grotte dans la grande grotte, ceux qui étaient là sortirent sans un mot pour leur laisser la place ; il s’agissait de trois hommes et deux femmes à l’aspect tout aussi sale et misérable que tant d’autres. Bartol osa à peine les regarder ; quelque chose l’incommodait dans cette extrême pauvreté. En étant manifestement du côté des nantis par rapport à eux, il avait l’impression de ne pas être à sa place, d’être méprisant en ne partageant pas ce dénuement dont il n’était qu’un simple observateur. Il eut le sentiment de se livrer à un voyeurisme malsain. Tous ces visages, hideusement crasseux, qui ne révélaient rien d’autre que de la lassitude et de l’accablement furent autant de fardeaux pour son regard qui eut tant de mal à soutenir le leur.

Ils entrèrent. Dans cette cavité secondaire, profonde de dix mètres et large de cinq, il découvrit un ameublement dont l’aspect délabré continuait à donner la mesure de la misère qui sévissait en ces lieux : deux tables et dix chaises dépareillées, des bancs de terre qui n’étaient que de simples avancées taillées contre la paroi, quelques étagères en divers matériaux de récupération à l’intérieur de renfoncements faisant office de placards. Une seule photole arrachait cette sinistre demeure aux ténèbres. Dans cette petite caverne, comme dans la grande, tout était en terre. Tout. Le sol, les parois, la voûte… Absolument tout. La terre brute était la matière première dominante de ce monde souterrain qui n’avait pas les moyens de l’habiller, pas même de la soutenir pour des raisons de sécurité.

Bartol réalisa soudain que Molord San le dévisageait pendant qu’il considérait l’intérieur de ce qui ressemblait à un terrier d’humain.

— Quoi ? fit le Marsalè sur un ton plus agressif qu’il ne l’eût voulu.

Contre toute attente, le korok ne s’en formalisa pas. Il parut même légèrement amusé :

— Ben la chose ! Terrien, dit-il. Que tu sois gêné en présence de la misère n’est pas une mauvaise chose, mais je te conseille un peu plus d’humilité encore ! Adresse-toi à moi sur un ton plus repenti.

— Repenti ! Moi ! Grande géanture ! De quoi parles-tu, Mercurien ? Je ne suis pas responsable de ce qui se passe ici, dans ton monde !

— Pas plus qu’un autre, sans doute ! Mais autant qu’un autre, assurément ! Voilà ce que Molord veut dire ! Beaucoup de choses semblent indiquer que tu es un privilégié gros et gras. Et comme tous les privilégiés gros et gras tu as bien d’autres choses à faire que de te soucier de ceux qui survivent péniblement.

— Gros et gras, moi ! Elle est géantissimesque, celle-là ! Si tu savais ! Je n’ai plus un Rank en poche et… enfin bon ! Tu ferais mieux de t’occuper de Moz, qui est en danger, plutôt que de me proposer, en ce moment, une discussion sur les injustices à régler dans le système solaire ! Gros et gras, moi ! Ne me juge pas sans savoir qui je suis !

— Mais c’est bien pour le découvrir que je t’interroge, Terrien ! Moz, dis-tu ?

— Moz, oui.

— Moz comment ?

— Moz tout court, c’est tout ce que je sais. Il ne m’a pas confié son nom.

— Zorrr, Terrien ! Espères-tu que je vais croire ça ! Que faisais-tu avec lui, alors si tu le connais si peu ?

— C’est une histoire bien trop compliquée. Tu n’en as pas idée. Même moi, je m’y perds ! Peu importe son nom ! Vous l’avez grièvement blessé et il risque de mourir si vous ne faites rien.

— Je me doute bien que c’est une histoire compliquée, fit Molord San dans un hochement de tête qui fit osciller sa crête. Mais, beaucoup de gens perdent la vie ici. Juste parce qu’un rocher leur tombe dessus, par exemple. Personne ne les soigne ! Pourquoi celui que tu appelles Moz, pour dissimuler son identité, mériterait-il plus que les autres qu’on le sauve ?

— Mais peu importe, grande géanture ! Ce n’est pas de sa faute si ces pauvres gens meurent ! Tu ne vois pas que vous desservez votre cause de prétendus combattants au service des injustices sociales, en agissant comme de vulgaires délinquants ? Moz a besoin de soins !

— Je te conseille de ne pas épuiser toute ma patience, Terrien. Tu risquerais d’avoir grand besoin de soins, toi aussi !

Le Mercurien fit un mouvement menaçant qui mit en valeur les grosses épines qu’on eût crues faites de cristal et qui courraient le long de ses bras.

Bartol les considéra d’un œil qu’il voulut détaché. La large déchirure de sa tunique grise et surtout la blessure, encore douloureuse, sur sa poitrine témoignaient de leur redoutable dangerosité. Il s’efforça de donner un air tout aussi discret au regard qu’il accorda aux longues piques dorées au bout des bottes blanches. Mieux valait ne pas mettre l’individu de trop mauvaise humeur.

— Calme-toi, Mercurien… Dis-moi… où sommes-nous ici ?

Molord San afficha une mine suspicieuse. Durant cinq longues secondes, il parut étudier le visage de Bartol avant de demander :

— Ne sais-tu vraiment pas où tu es ici ? Que tu n’y sois jamais venu, j’en suis sûr ! Mais que tu n’en aies aucune idée, j’ai de la peine à le croire ! Même en étant un Terrien, puisque tu es l’ami de… ce prétendu Moz.

— Non. Je ne le sais pas.

Le Mercurien étudia une nouvelle fois la figure du Terrien, comme pour y détecter une éventuelle et probable hypocrisie. N’en voyant apparemment aucune trace, il se décida à répondre :

— Les Héliosiens appellent ça le Trou. Tout simplement, le Trou. C’en est un au sens propre et au sens figuré. Tu n’en vois qu’une toute petite partie. Viens voir !

Le chef des koroks marcha vers la sortie. Bartol le rejoignit.

— Zorrr ! Ne reste pas à ma droite, Terrien ! Je te l’ai déjà dit !

Bartol passa à sa gauche en levant les yeux au plafond, pour autant qu’on pût appeler cette voûte un plafond. Molord San s’arrêta à quelques pas de l’endroit qu’ils venaient de quitter, on avait du mal à l’appeler une pièce, et, griffe de l’index tendue, il montra plusieurs directions :

— Vois-tu, là et là, et là encore ? Tous les trous sombres sont des tunnels qui conduisent vers d’autres grandes salles comme celle-là. D’autres trous à rats habités par des êtres humains, comme ceux que tu vois ici. Sales, malades et usés. C’est ici que finissent ceux qui n’ont pas les moyens de vivre mieux.

— Nous avons nos ghettos sur Terre dans les grandes villes, confia Bartol. C’est horrible ! Mais en quoi Moz serait-il responsable de cette situation ?

Molord San revint à l’intérieur et s’assit sur la table.

— J’ai remarqué qu’on parle un langage inconnu de moi, ici, dit Bartol.

Le chef des koroks émit un rire sarcastique :

— Monsieur a remarqué qu’on parle un langage inconnu de lui, ici ! Monsieur évolue certainement dans de trop hautes sphères pour que ces mots de gueux n’entrent dans ses oreilles !

— Écoute, Mercurien ! Mets tes tympans en vigilance maximum et écoute bien ceci : si tu continues à me traiter comme si j’étais un petit précieux mondain, je t’enfonce ta salerie de crête dans le cul ! T’as capté l’idée ? Ou il faut que je sois plus clair ?

La surprise fut visible sur la figure du Mercurien, mais cette mise au point, pour le moins explicite, parut lui plaire. Il scruta le visage de Bartol silencieusement dix secondes avant de reprendre :

— Oui, c’est un langage plutôt rudimentaire. Un langage de pauvre. Il est né de la longue isolation de ce peuple de taupes, de son exclusion, de sa ségrégation. Des mots et des syntaxes ont dérivé, se sont transformés au fil du temps. Tous ces gens vivent là et ainsi parce que les différentes forces politiques qui s’affrontent au sujet de leur sort débouchent sur un moyen terme. Les uns voudraient des conditions de vie plus humaines, d’autres exigent tout simplement l’élimination radicale de tout ce monde. Le compromis donne ce que tu vois : des cavernes sous la surface de Mercure, avec un minimum de ventilation, un minimum d’éclairage et un minimum de nourriture.

— Et vous, les koroks ? Qui êtes-vous dans tout ça ?

— Zorrr ! Fini les questions ! Réponds à la mienne. Que sais-tu de cet homme ? Et n’essaie plus de me faire avaler que tu crois qu’il s’appelle Moz. Je sais que ce n’est pas le cas. Tout paraît indiquer que vous vous connaissez très bien. Tu ne peux donc pas ignorer qui il est. Comment l’as-tu connu et que fais-tu avec lui ? J’ai été trop faible avec toi parce que tu sembles habile. Je te jure que si je finis par apprendre que tu es plus son complice que sa victime, tu mourras de ces mains dans d’atroces souffrances !

Molord San mit ses dix griffes pointues devant les yeux de Bartol et actionna ses doigts devant lui.

— …

— Je vais t’encourager à parler et gagner du temps en t’avouant que j’ai essayé de t’identifier pendant que tu étais inconscient. L’identificateur n’a rien révélé, comme tu ne peux que t’en douter. Il doit falloir être très important et très puissant pour pouvoir se soustraire à l’identification ! Je sais qui est cet homme, mais je ne sais pas qui tu es. Je veux l’apprendre et je veux aussi que tu me dises ce que vous complotiez ensemble.

Bartol ne sut que répondre. Comment pouvait-il expliquer le fait qu’il fût invisible sur le Réseau sans parler de l’Organisation ?

— Une chose parmi d’autres que je me demande, ajouta Molord San en sortant un lance-sphérules de la poche de son short. Pourquoi ton ami était-il armé, alors que toi non ? C’est le seul détail qui penche en faveur du fait que tu n’es peut-être pas son complice, mais qu’il se servirait donc de toi sans que tu t’en doutes.

— As-tu pris cette arme sur lui ? s’étonna le Marsalè.

— Bien sûr !

— Il s’en servait pour me protéger…

— Ben la chose ! Pour te protéger… De qui ?

— Euh… C’est une très longue histoire, tu sais !

— Je commence à le savoir, oui ! Depuis que tu me le répètes… Une très longue histoire dont je n’ai pas encore entendu le début ! Si tu avais besoin d’être protégé, pourquoi n’avais-tu pas d’arme toi-même ?

Bartol réalisa qu’il ne s’était même pas posé la question et qu’il n’aurait su que répondre à cette observation.

— …

— Sais-tu ce qu’il y a dans ces deux cartouches de sphérules ? demanda le chef des koroks, en montrant les deux objets. Il n’y a rien d’écrit dessus.

— Non, je n’en sais rien.

— Si je synthétise, tu te balades partout avec cet individu, tu discutes avec lui des heures dans la nature en surface, mais tu ne sais rien de lui. C’est ça, n’est-ce pas ? Tu es un touriste Terrien avec une très longue histoire, qui visitait Hélios. Quand ce type t’a inexplicablement abordé, je ne sais où, probablement dès ton arrivée à l’astroport, il t’a demandé si ça ne te dérangeait pas qu’il te tienne compagnie. Tu lui as répondu que non, et voilà. Depuis, vous ne vous quittez plus, mais tu ne sais rien à son sujet parce qu’il n’a pas eu le temps de te parler un petit peu de lui. C’est bien ça, Terrien ? Ai-je bien résumé ?

Bartol ne comprenait pas la tournure que prenait la situation. Il s’interrogeait.

Pourquoi ce voyou qui ne pensait tout à l’heure qu’à se battre pour laver son honneur, s’intéressait-il maintenant à toute autre chose ? Pourquoi tenait-il tant à découvrir qui était Moz ? Ou plus précisément, puisqu’il prétendait savoir qui il était réellement, pourquoi voulait-il des informations sur la relation qui les unissait, lui-même et Moz ? Mais jusqu’où allaient ses connaissances à son sujet ? Connaissait-il les activités subversives du surmâle ?

Le chef des koroks dut prendre le silence embarrassé de Bartol pour un début d’aveu :

— Grand Soleil, Terrien ! Tu vas te mettre à parler, oui ? Ou es-tu prêt à mourir pour couvrir ton ami ? Si tu commençais par m’expliquer ce que signifie : « Tous pour un ».

— Tous pour un ? Je n’en ai pas la moindre idée ! De quoi s’agit-il ?

— C’est le code de ses zuks. Tu devrais le savoir !

— Pourquoi me le demandes-tu, puisque tu le sais déjà ? Grande géanture !

— Ce que je veux savoir c’est pourquoi il a choisi ces mots ! Zorrr, Terrien ! Ne joue pas avec ma patience ! Que cachent les mots « Tous pour un » ?

Molord San semblait être sur le point de se mettre sérieusement en colère. D’un air menaçant, il fit crisser les griffes acérées de sa main gauche en creusant quatre rayures sur le lomik poussiéreux d’une table délabrée et posa sa paume droite sur le manche de son cimeterre dont le fourreau pendait à sa ceinture. Il retira brutalement l’arme et cria :

— Sans réponse satisfaisante et immédiate, je suis prêt à torturer ton complice devant toi, puis toi ensuite !

— Tu commettrais une énorme erreur en faisant ça ! Je te jure que je ne sais pas ce que veut dire « Tous pour un ». Je ne connais pas l’identité véritable de cet homme pour la bonne raison qu’il me la cache. Je sais qu’il ne s’appelle pas Moz, mais j’ignore son vrai nom. Cependant, je sais une chose à son sujet qui plaide en sa faveur.

— Ah, oui ! Laquelle ? Grand Soleil ! Dis-moi donc laquelle, petit Terrien qui a une longue histoire !

— Il n’est pas du côté des nantis, mais du côté des pauvres gens au contraire.

— Hou la chose, Terrien ! C’est la plus drôle des choses que j’ai entendues depuis longtemps ! À moins que ce ne soit la plus puante de toutes, plutôt ! Et comment peux-tu prétendre ça ? Que fait-il pour ceux que tu vois vivre ici ?

Bartol hésita une seconde, puis il se dit que dans une telle situation, Moz avait plus à gagner qu’à perdre de ce qu’il s’apprêtait à révéler :

— Il est le chef d’un groupe d’hommes qui combattent Kall Mhoxxor. Et, il me protégeait de Kall Mhoxxor, justement !

Molord San fronça ses sourcils, l’un noir et l’autre blanc, en accord avec ses cheveux qui, rappelons-le, étaient noirs dans la partie gauche de son crâne et blancs de l’autre côté. Ses yeux fixèrent Bartol avec une intensité accrue, comme pour se livrer à une investigation dans l’esprit du Marsalè afin d’y trouver un indice de sa sincérité ou y débusquer une fourberie.

— Tu crois vraiment ce que tu dis ? finit-il par demander au bout d’un temps qui parut interminable.

— Oui ! assura le Terrien ! Bien sûr ! Je te le jure.

C’est alors que, à la grande surprise de Bartol, Molord San éclata de rire.

 

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