Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)
Zorrr, Terrien ! À qui t’as volé ce zuk ?
Le zuki de Bartol se pencha en avant pour se précipiter à la suite de celui de Moz. Ce dernier était déjà très loin devant. Le Marsalè entraperçut Mazga qui le regarda passer en pleine accélération. L’idée de lui faire un signe lui traversa l’esprit, mais la jeune Mercurienne fut trop vite hors de vue. L’air se mit à souffler de plus en plus fort sur le visage de Bartol ; il crispa ses doigts sur les accoudoirs. Le pare-brise cylindrique tourna alors sur son axe pour se refermer devant ses yeux ; sans cette protection survenant à point nommé, il eût eu le plus grand mal à les garder ouverts. À cent soixante kilomètres à l’heure, les portes échappaient à la vue. Crispé sur sa machine, il se demanda ce qui se passerait si un obstacle se présentait brusquement devant lui. La réponse lui fut aussitôt apportée : deux fois, le zuki infléchit sa trajectoire pour éviter des personnes, l’une marchait au milieu du couloir-rue et un peu plus loin une autre sortait de chez elle. À aucun moment, la mécanique ne jugea nécessaire de ralentir. Bien au contraire, penchés en avant, pour ne pas se faire renverser par la force du vent relatif, les monoroues noirs fonçaient, tête baissée comme c’était le cas de le dire.
À cette vitesse, la rue Messenger, qui semblait interminable à pied, fut parcourue en cinq minutes seulement. Mais cinq minutes qui parurent fort longues au Terrien, peu habitué à ce mode de déplacement.
Les puissantes machines ne ralentirent qu’au moment où ils arrivèrent sur la place Messenger que Bartol avait déjà vue. Mais au lieu de la traverser, comme ils l’avaient fait la dernière fois pour se rendre au numéro 2707, ils tournèrent à droite et roulèrent sur un quart de sa circonférence avant de s’arrêter devant dix portes qui libéraient ou engouffraient nombre de piétons et de zukistes de tous les âges et de tous les styles. Levant un instant le nez, le Terrien porta son regard dix secondes sur les quatre magnifiques sculptures de chevaux qui ornaient le vaste dôme sous un éclairage particulièrement étudié pour leur donner du relief. Se faisant face deux à deux, comme les côtés d’un carré, ils sortaient de la paroi sous un angle tel qu’ils paraissaient s’élancer vers le ciel.
— Pyroïs, Eoos, Aethon et Phlégon, dit Moz, les quatre chevaux de l’attelage du dieu Hélios. Les larges boulevards que tu vois partir sous chacun d’eux conduisent aux quatre quartiers qui portent le même nom. Cette place leur est commune.
Bartol se demanda une seconde pourquoi les Mercuriens d’Hélios avaient puisé leur inspiration dans la mythologie grecque, mais il avait tant d’autres choses à penser et de sources d’étonnement autour de lui que cette question n’était pas assez importante pour franchir ses lèvres, d’autant que pour l’instant sa principale préoccupation restait le sort de Cara. Ne rien faire pour lui venir en aide faisait bouillir en lui un mélange de culpabilité et d’anxiété qui entretenait sa nervosité et chauffait à blanc sa mauvaise humeur. Il était sur le point de dire à Moz qu’il avait le plus grand mal à jouer le touriste en une telle circonstance, quand quelques éclats de voix et des rires le sortirent de ses ruminations. Il remarqua dans la population bigarrée, qui attendait comme eux devant les portes, une dizaine de jeunes zukistes au biogrimage ostentatoire. Ils arboraient des écailles bleues sur toute la peau, du moins sur toute la peau que l’on pouvait voir : visage, torse, bras et jambes ; cet ornement était mis en valeur par une crête de coq écarlate commençant sur le haut du front et se terminant au milieu du dos. Tous fixaient Bartol avec une insistance pour le moins insolente. Trois jeunes femmes, aux seins vêtus seulement d’écailles plus petites à cet endroit de leur corps, le détaillaient de haut en bas en échangeant des ricanements et des commentaires que l’on discernait mal. Bien que l’on entendît très difficilement leurs propos, il ne pouvait manifestement s’agir que de railleries. Mais ces provocations n’étaient pas leurs seules attitudes. En effet, tous s’intéressaient visiblement aux deux monoroues noirs du Terrien et du surmâle qui l’accompagnait. Bartol n’était pas un connaisseur, bien entendu, mais il remarqua malgré tout que les engins dont disposaient les membres de cette bande étaient, eux aussi, différents des zukis les plus répandus. De couleurs vives et diverses, ils étaient recouverts de nombreux dessins représentant des armes rustiques et des scènes de violence. L’attention accaparée par l’ensemble, Bartol eut à peine le temps d’entrapercevoir quelques-unes de ces images. Sans s’en rendre compte, il serrait toujours si fort ses deux accoudoirs qu’on n’eût pu le soulever sans soulever son véhicule en même temps que lui. Un des hommes qui se tâtonnait la crête en le dévisageant d’un air particulièrement insistant, s’approcha sur sa machine et lança :
— Zorrr, Terrien ! À qui t’as volé ce zuk ? Pas possible qu’il soit à toi ! Tu es avachi dessus comme une merde molle ! Et tu t’y cramponnes comme un poltron désespéré !
Tandis qu’une vague de ricanements traversa le groupe en écailles bleues, la foule environnante ne s’intéressait pas à ce qui se passait, ou feignait de ne rien voir.
— Et toi, Grand Coq Demeuré ! répliqua Bartol. À qui t’as volé cette crête que tu portes sur ta bille de débile ? Pourquoi te tripotes-tu cette excroissance comme un obsédé ? Serait-elle érogène ? Ou bien est-ce même ton organe sexuel ?
Le chef de bande insulté avança d’un brusque demi-tour de roue pour s’approcher très près de Bartol et le fixer d’un air menaçant. Ses cheveux en brosse étaient noirs d’un côté de sa crête, blancs de l’autre.
— Du calme korok ! Il n’a rien volé, c’est le mien et je le lui prête, intervint Moz, de sa voix caverneuse. J’espère que ça ne te pose pas un problème, parce que sinon, j’en serai un autre bien plus grave pour toi, de problème !
Il y eut une confrontation de regards entre le surmâle et l’homme bleu, qui voulait sans doute sortir de cette situation sans trop perdre la face devant sa bande. À l’issue de cette épreuve, le zukiste aux cheveux bicolores murmura entre ses dents :
— Tu as le respect des Ombres, traître !
Puis, il s’éloigna en proférant une menace d’usage :
— Vous avez de la chance qu’il y ait trop de témoins ici. Si je vous croise dans un endroit plus tranquille…
Moz garda le silence. Bartol aussi. Tous entrèrent dans la cabine qui venait de s’ouvrir devant eux. Au démarrage, le Terrien sentit qu’ils montaient. Il vit un nombre qui se décrémentait assez rapidement sur la porte : 32… 31… 30…
Celui qui l’avait agressé verbalement lui jetait de temps en temps des regards menaçants. Il choisit de l’ignorer. Le nombre ne pouvait pas exprimer des mètres, il en était certain, car la voûte aux quatre chevaux faisait à elle seule bien plus que trente mètres de hauteur. Il eût pu demander à Moz à quoi correspondait ce compteur, mais, toujours pareil, cela était de loin la moindre de ses préoccupations.
Si le premier plan de ses pensées était toujours réservé à Cara, le deuxième était occupé par le fait que deux Mercuriens venaient de mourir sous ses yeux pour le libérer une seconde fois. Or ces hommes étaient de proches compagnons de lutte de Moz. Après ce drame survenu par sa faute, ce n’était certes pas le moment d’interroger leur chef sur de simples curiosités, comme si ce dernier n’eût été qu’un guide au service d’un touriste ! Ses pensées retournèrent près de Cara. Il appela de tous ses vœux qu’on la traitât correctement, qu’on ne se vengeât pas sur elle. N’eût-il pas été préférable qu’il se rendît, pour éviter cette éventualité ? Il se sentait lâche d’avoir fui en la laissant seule entre leurs mains. Elle qui n’avait pas hésité à le rejoindre chez les Ovoïdes au mépris des dangers qui l’attendaient. Ce fut plongé dans des pensées pleines de tristesse, de tendresse, de reconnaissance et de culpabilité qu’il réalisa que son zuki redémarrait. Il se retrouva dehors sans avoir fait attention à la valeur du nombre affiché sur la porte. Zéro, peut-être ! mais il n’en était pas certain du tout. Durant la montée, il avait presque inconsciemment noté qu’ils s’étaient plusieurs fois arrêtés pour libérer quelques passagers et en accueillir d’autres. Le groupe de zukistes en écailles bleues n’était plus là, mais il n’en fit même pas le constat, tant il avait du mal à sortir de ses réflexions.
Une clarté inhabituelle le fit soudainement reprendre pleinement conscience de ce qu’il y avait autour de lui. Ils roulaient en plein jour sur le long ruban d’une route bleu pâle qui s’étirait dans une campagne verdoyante. Les zukis se penchèrent de plus en plus en avant pour rapidement atteindre quatre cents kilomètres à l’heure. La protection transparente hémicylindrique les abritait de l’air.
Levant les yeux, il fut frappé par la magnificence du Soleil immense qui dominait le ciel de Mercure et en cet instant il comprit pourquoi les habitants de ce monde vouaient un véritable culte à l’astre-roi, père de toutes les formes de vie dans le système solaire. De cette petite planète, il apparaissait presque trois fois plus gros, et par conséquent presque neuf fois plus lumineux, que vu depuis la Terre. Sans la protection du globe sous lequel ils étaient, ses rayons létaux les eussent gravement brûlés en quelques secondes.
Ils doublèrent quatre zukis et en croisèrent une dizaine. La route ne faisait qu’une vingtaine de mètres de largeur. Des deux côtés s’étalaient de l’herbe et des arbres jusqu’à l’horizon. Bartol savait que ce dernier était beaucoup plus près que sur Terre, mais il ne se souvenait plus de combien. Comme une houle herbue, quelques collines aux formes douces ondulaient dans le paysage çà et là.
Le Terrien fut surpris de découvrir d’étranges animaux qui paissaient placidement. Sans être gigantesques, ils semblaient avoir une taille respectable. Mais ils roulaient beaucoup trop vite pour qu’il pût voir leur troupeau longtemps. Leur apparence lui disait pourtant quelque chose, une impression de déjà vu, mais sans céph…
Les mécaniques perdirent de la vitesse pour s’engager sur une bifurcation. Ce chemin, de la même couleur bleutée, mais plus étroit, s’écartait doucement de la route principale en formant une courbe, dans laquelle les zukis se penchèrent fortement à droite. Ils roulèrent ensuite sur quelques centaines de mètres avant de descendre dans un tunnel.
Là, les machines décélérèrent jusqu’à une vingtaine de kilomètres à l’heure. Le dispositif de protection contre le vent s’escamota. Ils étaient dans ce que Bartol avait tendance à appeler un couloir, mais qui était sans doute une rue pour les Mercuriens. Tout y était rouge, les murs, le sol et le plafond. Ils roulèrent à cette vitesse réduite moins d’une minute avant de ralentir encore pour franchir une porte qui venait de s’ouvrir sur leur gauche. Bartol découvrit une petite pièce carrée d’à peine quatre mètres de côté, toute blanche, entièrement vide ; ils étaient eux-mêmes son seul contenu. Tandis que les zukis descendaient leurs béquilles et que la porte se refermait derrière eux, le Terrien mit pied à terre et demanda, plus pour engager la conversation que pour obtenir une précieuse réponse :
— Qui étaient ces délinquants à crête ?
— Des koroks. C’est ainsi qu’ils se nomment eux-mêmes, répondit le Mercurien en descendant à son tour de son monoroue.
— Ah ! Et que font-ils ?
— Je n’en sais rien. Ils se disent en révolte contre la société…
— Sommes-nous arrivés ?…
— Oui.
— Vais-je devoir rester là ?
— Viens ! fit le surmâle en s’approchant du mur qui faisait face à l’entrée.
Une ouverture y apparut. Ils pénétrèrent dans une autre pièce. Rectangulaire, celle-là. Toute blanche aussi, mais plus grande. Équipée d’un lit, d’une table, trois chaises et un fauteuil. Tout cet ameublement était rouge.
— Voilà ta nouvelle cachette, déclara le Mercurien en s’asseyant sur la table et en désignant le fauteuil au Terrien.
Bartol resta debout les mains dans les poches pour dire sur un ton embarrassé :
— Je suis désolé pour ce qui est arrivé tout à l’heure à tes hommes… Je…
— T’es-tu montré ?
— … Oui… Enfin un peu… J’ai parlé avec une enfant dans le coul… dans la rue Messenger.
— Une enfant ?
— Une petite fille, oui. Elle est sortie de chez elle quand je passais et j’ai un peu discuté avec elle…
— Est-ce la seule personne qui t’a remarqué ?
— Son père m’a vu aussi…
— Heum… Normalement personne ne s’occupe de personne dans ce coin… Mais, on ne peut être sûr de rien. Ici, tu auras beaucoup moins de chances de croiser quelqu’un. Il vaut mieux que tu évites de te montrer.
— Oui, j’en suis bien conscient à présent. Je suis vraiment désolé pour ce qui est arrivé.
— On ne peut plus rien y faire de toute façon ! Ils savaient ce qu’ils risquaient en s’engageant à mes côtés. Comme je te le disais, ici tu seras beaucoup plus tranquille. J’aurais dû t’y emmener dès la première fois. C’est un peu de ma faute.
Bartol se mit à ouvrir et fermer plusieurs fois ses mains pour les détendre ; après avoir tant serré les accoudoirs, ses doigts lui faisaient mal.
— Pourquoi le mecdule à crête t’a-t-il dit que tu avais le respect des ombres ? s’informa-t-il.
— Ne t’occupe pas de ça. Ce serait trop long de te l’expliquer et nous n’avons pas beaucoup de temps.
Bartol chercha quelque chose à dire qui pût faire plaisir à son hôte :
— J’ai été très impressionné par tout ce que je viens de voir ! Je ne vous savais pas capable de réaliser de si grandes et si belles choses !
— De quoi parles-tu ?
— De la campagne que nous avons traversée…
— Ah, oui ! Tu as trouvé ça beau, alors ?
— Oui, très beau et pas seulement beau ! Votre savoir-faire est vraiment stupéfiant !
— Merci, Terrien !
— Je me suis demandé quels étaient ces étranges animaux qui broutaient. Leur forme me dit quelque chose… J’ai peut-être un jour vu un reportage sur Mercure, je pense que ce doit être tout simplement pour ça, oui.
Au fur et à mesure que Bartol avait prononcé ces derniers mots, la physionomie du Mercurien avait changé. Le léger sourire qui était tout d’abord apparu sur ses lèvres avait laissé la place à une réelle expression d’amusement. Cette métamorphose faciale finit même par un grand rire qui éclata au nez de Bartol. Le Marsalè en fut estomaqué.
― Mais ! Grande géanture ! Qu’est-ce que donc de qu’est-ce que mais… ?
— Ah ! Ben la chose, Terrien ! Vous êtes de bien drôles de Terriens, vous les Terriens ?
— … ?
— Grand Soleil ! Il faut que ce soit un Mercurien qui t’apprenne ce que sont de simples vaches !
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