Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

Boris TZAPRENKO · Chapitre 28 sur 37

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Il sera... Tome 6 Face au Soleil (French Edition)

L’animal se mit en devoir d’arrêter le fuyard

 

 

Bartol vit que du haut de ses deux mètres vingt, Lozna le regardait d’un air amusé.

— Es-tu heureux de retrouver tes femelles terriennes ? lui demanda-t-elle.

Elle prenait visiblement plaisir à constater l’amère stupéfaction du Terrien. Celui-ci paraissait comme assommé par la surprise. L’éclat de rire du chef des koroks qui résonnait dans un coin de sa mémoire révélait brutalement toute sa signification. Vu de l’extérieur, le Marsalè semblait sans réaction. Rien de plus normal, car la terrible colère que cette trahison allait engendrer ne pouvait pas être une colère spontanée. Elle devait en quelque sorte prendre de l’élan avant de se manifester. Cette tromperie détruisait tant de choses que son esprit ne pouvait s’empêcher de les passer en revue avant de laisser place à l’emportement. Il se souvint de tous ces faux moments de complicité, de tout ce qu’il avait confié à cet homme qu’il avait pris pour un nouvel ami. Il se souvint de quelle manière sournoisement habile il avait su acquérir une illégitime gratitude et l’avait fait culpabiliser en lui donnant l’illusion que certains des siens étaient morts pour le libérer. Il se souvint des confidences, évidemment inventées, qu’il lui avait faites pour renforcer cette amitié factice. Il mesura combien il avait été humilié en croyant échapper à celui-là même qui restait à ses côtés pour l’aider à fuir. Le plus insoutenable était la conclusion de cette infâme duplicité : il s’était servi de lui pour capturer Sandrila. Alors qu’il voulait s’émanciper de tout ce qu’il devait à l’Éternelle, voilà qu’à cause de lui, elle se retrouvait prisonnière sur Mercure ! Tout cela se mit à bouillonner au fond de lui, préparant sans aucun doute la plus violente haine qu’il n’eût jamais ressentie.

Cara regardait tout le monde avec l’expression hébétée d’une personne qui se réveille d’une longue période d’hibernation durant laquelle il s’est passé tant de choses qu’elle ne comprend plus rien à ce qui l’entoure.

Autant l’attitude de Lozna était railleuse et provocante, autant celle de Kall Mhoxxor était modérée, presque grave. Était-ce un effet de son imagination, le reflet de ce qu’il espérait ? Bartol crut même discerner dans ses yeux des traces de gêne et de regrets. La Mercurienne semblait toutefois perdre un petit peu d’assurance en croisant le regard de Sandrila Robatiny.

Les deux gardes du faux Moz, qui étaient entrés avec Lozna, étaient des individus que Bartol ne connaissait pas. Mis à part la sécurité de Kall Mhoxxor et peut-être de sa complice, ils ne paraissaient pas concernés par ce qui se passait. Leur visage n’exprimait que de la vigilance.

— Kall Mhoxxor, ou Moz, avez-vous une idée de ce que peut vous coûter votre attitude envers moi ? lança l’Éternelle.

— Bien sûr que j’en ai une idée ! C’est bien pour cette raison que j’ai pris toutes les précautions pour ne pas en pâtir. Vous m’avez demandé de ne pas vous faire perdre votre temps. Je vais donc en venir immédiatement aux faits. C’est la technologie des engrammes qui m’intéresse. Voilà pourquoi j’ai capturé l’ancien Youri Yamaya. Je pensais qu’il aurait pu m’être utile, mais je me suis trompé. À moins qu’il ne soit beaucoup plus fort que moi et qu’il ait réussi à me dissimuler qu’il est toujours un grand spécialiste des engrammes. Mais, je le pense peu probable ! J’ai cette habitude de tout évaluer en comparant des probabilités. Réalisant peu à peu que ce qu’il reste de Youri Yamaya ne me serait d’aucune utilité pour atteindre mon but, j’ai eu l’idée d’essayer de faire appel à vous directement.

— Et vous imaginez qu’il vous suffit de m’isoler du Réseau dans cette pièce pour obtenir de moi ce que vous voulez ?

Encore sous l’effet de la surprise, Bartol ne réalisa qu’à présent qu’ils se trouvaient effectivement dans une salle étanche aux ondes électromagnétiques.

— Non. Je ne pense pas que vous empêcher de communiquer suffise à obtenir ce que je veux de vous. En revanche, je pense que c’est la première chose que je devais faire, pour éviter que vous appeliez du secours. Il est tellement probable que vous soyez suivie pour votre protection, soit par céph-localisation, soit par un traceur que vous portez sur vous, que je vais devoir vous dénucler, vous fouiller et ensuite vous déplacer le plus rapidement possible, c’est-à-dire maintenant. Je suis vraiment désolé d’agir ainsi ! J’espère que vous n’y verrez aucun manque de respect, mais que vous comprendrez que c’est la nécessité qui me pousse à agir de la sorte.

Sur un imperceptible mouvement de sa tête, les deux gardes tirèrent une sphérule hypnotique sur Sandrila Robatiny, Bartol et Cara.

Sentant ses forces déserter son corps, Bartol conçut l’exaspérante idée que ça devenait une habitude sur ce monde, d’être endormi ou paralysé. C’est sur cette pensée que, comme Cara et l’Éternelle, il perdit connaissance.

***

Le corps « réel » de Quader, celui dans lequel se trouvait le siège de son esprit, était dans le couloir, à huit cents mètres de là, presque à l’entrée du tunnel. Assis sur son monoroue arrêté près d’un mur, tête baissée, yeux fermés, mains sur les genoux, l’Invisible était tout à sa concentration dans la télécorporation.

Quant à son corps distant, celui qui était à l’instant présent relié à tous ses sens, il n’était plus à bord, si on peut le dire ainsi, de Sandrila Robatiny. Il avait sauté de la poche de l’Éternelle dans la première pièce au moment même où son zuki s’était arrêté. Ne sachant ni par qui ni comment elle allait être reçue, il avait préféré agir de la sorte pour éviter d’être découvert dans le cas où elle serait fouillée, ou si on la faisait passer devant quelque appareil de détection.

Il se félicita d’autant plus d’avoir pris cette initiative quand il apprit que la deuxième pièce où se trouvait en ce moment l’Éternelle était isolée du Réseau. Son RPRV n’y aurait plus été pilotable puisqu’inaccessible. En entrant dans cette salle, il se fût soudainement retrouvé comme mort, insensible, aveugle, sourd et paralysé.

C’est alors que l’Éternelle était encore assise sur son zuki que Quader avait sauté d’une hauteur d’un mètre cinquante, approximativement. Proportionnellement à sa taille de cinq millimètres, cette altitude eût donné le vertige à plus d’un. Rappelons en effet qu’elle était visuellement multipliée par trois cent soixante, puisque ce nombre était le rapport entre la taille du Dahon Katppat 5 mm et celle de son vrai corps. La chute n’avait cependant duré que le temps de tomber de cent cinquante centimètres. Fort heureusement, Quader avait une grande habitude de ce fallacieux rapprochement entre l’impression de hauteur et le temps de chute correspondant qui change à chaque taille de robot ; même terrien dans un champ de gravitation mercurien, il s’affranchissait facilement de cette difficulté.

Dès que ses pieds lilliputiens avaient atteint le sol, il avait couru le plus vite possible contre un mur pour éviter de se faire écraser, puis il avait longé les plinthes jusqu’à la porte ouverte devant laquelle se tenait Bartol, un géant de plus de trois cents mètres qui se grattait la tête d’un air embarrassé au possible. Si à l’échelle humaine, le revêtement gris du sol donnait l’impression d’être parfaitement lisse et un peu satiné, il n’en était pas de même à l’échelle du corps distant de Quader. Il se déplaçait sur un terrain rugueux, plein de trous, de bosses et de rayures. Un grain de sable d’un millimètre y devenant une pierre de trente-six centimètres, quelques poussières y prenaient l’importance d’obstacles qu’il fallait éviter ou enjamber.

C’est donc du bas de ses cinq millimètres et sur le pas de la porte qu’il venait d’assister à toute la scène.

À présent, Bartol, Sandrila Robatiny et Cara étaient sur le point de perdre connaissance, mais on ne les laissa pas choir. Un des hommes armés retint Cara, l’autre soutint Bartol. Le faux Moz prit Sandrila Robatiny dans ses bras, évitant qu’elle ne tombât. Tous les trois furent allongés sur un grand canapé blanc. Kall Mhoxxor dénucla l’Éternelle puis il la fouilla minutieusement en utilisant un appareil de détection. Lozna fit la même chose sur Bartol, mais personne n’intervint sur Cara. Quader en déduisit qu’on l’avait déjà privée de son nucle. Sur le mur gauche par rapport à l’entrée, une fente verticale apparut ; elle s’agrandit latéralement, découvrant une large ouverture derrière laquelle attendait un roulant quadriroue noir mat. Ce véhicule assez spacieux se présentant sur le côté était ouvert.

Quader devina qu’on allait y charger les trois « géants » inanimés et les transporter ailleurs. Pour ne pas les perdre de vue, il était de la plus haute importance qu’il fît partie du voyage. Or, pour atteindre le roulant, il était obligé de traverser cette pièce, pièce isolée du Réseau dans laquelle il n’aurait donc plus le contrôle de son corps distant.

Il importait en outre d’agir au plus vite, pour avoir une chance de rejoindre le véhicule avant son départ. Le chemin en ligne droite le moins exposé à un éventuel écrasement commençait par un découvert de trois mètres, puis passait sous le canapé et continuait sous une table, pour finir avec un second découvert de quatre ou cinq mètres. Cette trajectoire le conduisait contre la roue avant gauche du roulant, à moins de deux mètres de son ouverture.

Quader fixa ce point et, d’une pensée, ordonna à son corps distant de s’y rendre par ses propres moyens le plus vite possible. La minuscule machine anthropomorphe s’élança avec toute la célérité permise par ses jambes d’une épaisseur comparables à celle d’une patte de fourmi. Seulement guidée par son logiciel interne, elle évita ou sauta poussières, trous et aspérités, n’ayant qu’une seule idée en « tête » : atteindre le but fixé par celui qui était dans sa « peau » l’instant d’avant. Pour ce dernier, ce fut soudainement les ténèbres les plus épaisses, le silence le plus pur et la complète insensibilité de toute la surface de son corps. Il ne sentit plus le contact du sol sous la plante de ses pieds et même plus aucune perception kinesthésique. Dans cette absence totale de stimulus en provenance de ses sens distants, il risquait facilement de se détélécorporer. Comme appelé par le moindre picotement de sa peau, celle qui recouvrait son réel véhicule biologique, il dut faire un énorme effort de concentration pour éviter de revenir dans son vrai corps, afin d’être encore aux commandes du Dahon Katppat dès que celui-ci atteindrait la cible qu’il lui avait fixée.

Bien qu’il s’en doutât et l’espérât fortement, il ne pouvait pas savoir que le petit robot avait déjà franchi le premier espace à découvert sans encombre et qu’il était en train de poursuivre sa course sous le canapé. Il existait malheureusement autre chose que Quader ne pouvait pas savoir : ce qu’il y avait sous ce meuble ; l’angle sous lequel il l’avait regardé ne lui avait pas permis de s’en apercevoir. Un tigre pas plus gros qu’un chat s’y reposait. Quand cet angémo vit arriver vers lui le bolide bipède de la taille d’un insecte, il le plaqua au sol d’un coup de patte fulgurant. Puis, curieux, il leva légèrement cette patte pour avancer son museau vers sa capture. Un moment immobilisée, la vaillante machine reprit aussitôt sa course dans la bonne direction. Elle n’avait subi aucun dégât ; il en eût fallu beaucoup plus pour endommager son corps en carbone. Mais, Tozor, car tel était le nom de l’animal, se mit en devoir d’arrêter le fuyard, qui pour un insecte, se déplaçait à une vitesse stupéfiante. Il n’était déjà plus sous le canapé. L’angémo bondit et parvint à rattraper la chose sous la table. Encore une fois, il ne savait pas faire autrement, il posa sa patte dessus pour la capturer. Encore une fois aussi, il ne savait pas plus faire autrement, il leva cette patte pour regarder de près ce qu’il y avait dessous. Ayant toutefois appris de sa première expérience, il se prépara à agir promptement si cet incroyable insecte lui faisait de nouveau l’affront de s’enfuir malgré le fait qu’il eût cette fois-ci pris la précaution de l’écraser plus fortement. Las ! ce qu’il pensait quasi impossible se reproduisit pourtant : sa proie se remit instantanément à courir. Très excité par cette provocation, le petit tigre bondit en avant bien décidé cette fois à ne plus se laisser avoir. D’un troisième coup de patte d’une rapidité foudroyante et d’une précision admirable, il envoya l’impertinent entre ses molaires. Il n’eut pas le temps de serrer bien fort, car la chose gigota avec tant de vigueur dans sa gueule que la surprise lui fit ouvrir les mâchoires en grand pour s’en débarrasser au plus vite. Jamais insecte ne lui avait tenu tête avec une telle insolence ! L’affront était insupportable ! Pour Tozor, il était hors de question d’en rester là. Il poussa un grognement menaçant et bondit vers sa proie qui avait heureusement le bon goût de fuir ! Au moins un comportement normal ! Mais, l’étrange petite chose passa à toute allure entre les jambes de sa maîtresse. Entraîné par cette poursuite, le félin se cogna à une cheville.

— Zorrr, Tozor ! s’exclama Lozna en se baissant pour attraper son angémo. Grand Soleil ! où cours-tu ainsi ?

Elle caressa sa peluche vivante en essayant de la garder couchée sur son avant-bras, mais celle-ci se débattait furieusement, faisant tout ce qu’elle pouvait pour lui échapper. Les deux gardes étaient en train de charger les corps de Quader et de Cara dans le roulant. Kall Mhoxxor attendait pour y déposer celui de Sandrila Robatiny qu’il portait déjà dans ses bras.

Piloté par l’entêtement de son logiciel, le minuscule robot continua à courir vers son but, tel un petit être mécanique animé par l’idée fixe de sa mission.

Soudain, les cellules nerveuses du cortex visuel de Quader reçurent de nouveau des signaux ; la lumière envahit sa céphvision. Il en fut de même pour tous ses sens qui se remirent à fonctionner normalement. Alors qu’il était réellement toujours assis sur son zuki dans le couloir, une légère crispation de son visage, jusqu’ici figé, trahit ce brusque réveil de ses perceptions distantes, là-bas, près du roulant. Il fut heureux de constater que la mécanique miniature avait accompli sa mission, apparemment sans encombre. Apparemment sans encombre, parce que rien ne lui permettait, pour l’heure, d’être au courant de la petite mésaventure qu’elle avait vécue et qui aurait très bien pu lui être fatale ; il ne l’apprendrait que plus tard. La distance qu’elle avait parcourue toute seule représentait pour elle six bons kilomètres. Il nota qu’elle avait mis un peu plus de temps que prévu pour arriver à destination, mais il avait beaucoup plus urgent à faire dans l’immédiat que de chercher la cause de ce retard.

Faisant pivoter d’un tour complet sa tête, bien plus petite que celle d’une épingle, il fit rapidement le point de sa localisation et de ce qui se passait près de lui. Il se trouvait exactement à l’endroit visé : la roue avant gauche du roulant. Haut, très haut au-dessus de lui, une géante dont la taille relative atteignait presque huit cents mètres tenait dans ses bras un fauve qui le fixait. L’animal se penchait autant qu’il pouvait dans sa direction en se débattant vigoureusement pour échapper à l’étreinte de la femme-tour. Quader n’eut pas le temps de se demander pourquoi ce félin lui accordait autant d’intérêt. Kall Mhoxxor approchait en portant Sandrila Robatiny. L’Invisible bondit sur le pied gauche du surmâle et s’y cramponna. Le Mercurien monta dans le quadriroue. Du bout de la chaussure où il se trouvait, Quader ne pouvait pas le voir faire, mais devinant qu’il devait allonger l’Éternelle inanimée sur un fauteuil dont le dossier était baissé, il se laissa glisser sur le sol du véhicule. Kall Mhoxxor descendit du roulant qui se referma aussitôt derrière lui.

Quader sortit de sa cachette sous le fauteuil pour regarder autour de lui. Autour et au-dessus, en fait, car lorsqu’on fait cette taille et que l’on se trouve dans un environnement fait pour de tels « géants », tout est en haut. Vers l’arrière du véhicule, il vit Bartol et Cara allongés tous les deux sur le dos, lui à gauche, elle à droite. À l’avant gauche reposait Sandrila Robatiny. À présent que les fouilles et les détections de toutes sortes avaient été faites, il pensa que ce serait une bonne idée de remonter à bord d’un de ces géants. Il hésita entre Bartol et l’Éternelle, mais il n’hésita pas longtemps et seulement pour la forme. D’un bond, il se retrouva sur l’impératrice du gène ; oui, faisant preuve d’une performance comparable à celle de la puce dans ce domaine, la machine pouvait sauter sans peine son équivalent proportionnel de plusieurs centaines de mètres. Les longs cheveux aux mèches rousses et rouges, assorties au biogrimage pyrographique, qui ondulaient sur les épaules et la poitrine de l’Éternelle semblaient aussi épais que des cordes. Il enroula ses doigts autour de l’un d’eux pour se hisser.

— Zorrr ! s’exclama Kall Mhoxxor. Comment as-tu réussi à calmer ton félin surexcité ?

— Il s’est calmé tout seul. C’est bien la première fois qu’il a un tel comportement. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans sa tête…

— Ben la chose ! Il est fort probable que la cervelle de ces bestioles soit non moins trafiquée que leur corps. Alors, imagine !

Lozna lui lança un regard de reproche un peu boudeur. Elle supportait mal qu’on critiquât son angémo, surtout devant témoins. Mais les deux hommes d’armes semblaient comme toujours ne rien entendre. Lozna se demandait parfois s’il fallait se féliciter de leur détachement professionnel ou s’il était légitime de détester cette apparence de légume qui leur enlevait toute humanité. Cela la mettait encore plus mal à l’aise de se savoir, sinon observée, au moins vue par quelqu’un qui ne trahissait rien de ce qu’il en pensait.

Il lui sourit et ajouta en essayant de ne pas la blesser :

— Tu aurais dû le laisser avec les Terriens. Si cet animal pique une nouvelle crise sur le zuki, ce ne sera pas drôle pour toi.

Mais le véhicule entièrement automatique qui transportait Bartol, Cara et Sandrila Robatiny venait déjà de partir.

— Dire que j’ai tenu Sandrila Robatiny dans mes bras ! fit-il pour changer de conversation.

— Et alors ? Quelles sont tes impressions ? As-tu envie d’elle ? En tant que surmâle…

— Les circonstances n’ont rien d’érotique ! Et je pense que de toute ma vie, je ne me suis jamais autant mis en danger.

— Grand Soleil ! Tu as pêché au gros, tu risques gros ! J’avoue que j’ai un peu peur que tu aies perdu toute mesure ! Elle m’impressionne beaucoup… Je crois que tu n’aurais jamais dû t’en prendre à elle…

— Je sais ! Le plus fort c’est que je ne suis plus vraiment sûr de vouloir à tout prix les engrammes.

— Ah bon ! Mais… explique !

— Quelque chose d’autre, de bien plus important, peut m’intéresser finalement. Voilà ce que Kall veut dire ! Je t’en reparlerai.

— Je ne sais pas ce que tu as derrière la tête, mais tu as pris la décision de t’en prendre à SR sans même m’en parler. À présent me voilà à ses yeux ta complice malgré moi. Je pense que tu es fou ! Tu ne réalises pas ce que tu as fait… T’attaquer à une relation si proche était déjà un très grand risque. J’ai marché avec toi parce que j’avoue que ça m’excitait. Mais… braver directement Sandrila Robatiny ! Comment imaginer une autre explication que ta folie ? Tu es devenu fou ! Complètement fou !

Il la regarda sans la moindre émotion perceptible :

— Calme-toi. Nous en reparlerons. Mais calme-toi, s’il te plaît. Ce serait paradoxal que, bien que ce soit moi le fou, ce soit toi qui perdes le contrôle de ton esprit ! N’est-ce pas ?

Elle ne répondit pas. Son attitude sereine et son assurance avaient beaucoup d’influence sur elle.

Sur ces derniers mots, le surmâle se dirigea vers les zukis en ajoutant :

— Allons-y ! Rattrapons-les.

Tous les quatre montèrent sur leur monoroue et sortirent. Tozor était sagement allongé sur les genoux de Lozna. L’étrange petite chose qui courait très vite était en train de s’évaporer de sa mémoire.

Le quadriroue avait une petite avance sur eux. Cette machine offrait à ses passagers une parfaite vision panoramique, car vue de l’intérieur, toute sa partie supérieure était transparente. À l’aide des micro-objectifs qui étaient ses yeux distants, Quader vit les quatre zukis. Ils étaient loin derrière, mais ils gagnaient rapidement du terrain. Il vit aussi très furtivement son corps réel, le siège de son cerveau et donc de son esprit, assis sur le bord du couloir-rue. D’aucuns eussent été tentés de dire plutôt qu’il se vit lui-même. Mais la télécorporation psychologique de Quader était si parfaite, si absolue, qu’il ne ressentait pas la chose ainsi. Pour lui, son vrai corps n’était pas plus lui-même que son corps distant. Il appréhendait son moi comme un concept entièrement désincarné, dématérialisé. Le corps dans lequel il se trouvait à un moment donné, quelque intérêt qu’il lui portât, n’était pas plus légitime pour le représenter que ne l’eût été n’importe quel véhicule de transport.

Lozna et Kall Mhoxxor, accompagnés des deux gardes, avaient rattrapé le roulant quadriroue. Il n’y avait pas beaucoup de circulation. Dans le couloir-rue, presque à la sortie du tunnel, ils s’étonnèrent un peu d’entrapercevoir un homme, selon toutes les apparences un Terrien, qui semblait dormir assis sur un zuki garé contre le mur.

Sur le haut du front de Sandrila Robatiny, Quader serra fermement ses doigts autour de deux cheveux, un dans chaque main. Considéré avec un tel facteur de grossissement, personne ne saurait être particulièrement séduisant. Il la trouva malgré tout, ou nonobstant comme il l’eût dit lui-même, plutôt agréable à regarder. Après un dernier et rapide regard appréciateur, il se détélécorpora.

De retour sur son zuki, au bord de la route, il garda la vision du RPRV 5 mm dans un céphécran et exprima un désir à l’intention de sa céph :

« Me montrer dans un nouveau céphécran le quadriroue qui vient de passer. »

L’image réseaucam du roulant apparut dans sa céphvision. Les quatre individus qui le suivaient étaient également visibles.

Il adressa un ordre noétique à son monoroue :

« Suivre le roulant quadriroue que je regarde en vision réseaucam, sans s’en approcher à plus de deux kilomètres. »

Le zuki démarra et prit de la vitesse pour sortir du tunnel. Après avoir effectué une courte distance en surface, où l’énorme soleil s’apprêtait toujours à se coucher, il s’enfonça dans un nouveau souterrain, se faufilant bientôt dans un milieu urbain de plus en plus dense.

Quader changeait alternativement de corps toutes les quelques minutes, pour suivre le chemin avec les deux points de vue.

 

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