Iridescence, sauve-moi Harlow

Elma Hilde · Chapitre 9 sur 40

Pages du PDF

Iridescence, sauve-moi Harlow

Chapitre 11 · Encore une nouvelle semaine qui commence... Une…

 

 

Encore une nouvelle semaine qui commence... Une semaine de cours inintéressants, une semaine de solitude, une semaine à redouter de croiser Leah ou Levi. Forcément, mon baromètre de motivation est dans le rouge ! Je crois que mon dimanche avec Gavin et Evon n’y est pas pour rien. Tous deux ont été adorables avec moi – même si Evon a pu se montrer sévère à propos de mon comportement de la veille –, j’ai passé un bon moment en leur compagnie. Après avoir baigné dans la douceur de cette soirée, de la gentillesse de Gavin et Evon, le retour à la réalité est compliqué. Déjà vêtue, parée de mon sac de cours, je fixe une nouvelle fois cette porte sans savoir si je dois la franchir. Je n’en ai nullement envie… Pourtant ce matin, j’ai ce numéro dans mon portable et je pourrais faire table rase du passé et appeler Evon...

Evon…

Les traits de son beau visage et le son de sa voix me transportent à des centaines de kilomètres d’ici, à l’endroit où nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Bien sûr, celle-ci est intervenue dans le cadre de mon amitié avec son frère. Je devais avoir 6 ou 7 ans et Levi m’avait invitée à goûter chez lui, chose que nous avions déjà faite à maintes reprises, mais jamais avant ce jour-là, je n’avais vu Evon. Je savais que Levi avait un frère aîné et souvent, lors de mes visites, il était présent. Pourtant, il n’avait jamais daigné sortir de sa chambre avant ce fameux après-midi d’octobre. Je m’en rappelle bien, car toute la maison était décorée de citrouilles, de fantômes et autres squelettes à l’occasion de la fête d’Halloween. Il me semble que l’invitation de Levi découlait de ça, justement. Je crois me souvenir qu’il voulait me les montrer.

Nous buvions du lait et nous gavions de brownies dans la cuisine quand Evon avait pointé le bout de son nez. Ma première pensée avait été qu’il me paraissait immense. Evon a toujours été une force de la nature. Pour un adolescent, il était déjà doté d’une carrure très mature et d’une taille généreuse. À une période où de nombreux jeunes de son âge avaient une peau ingrate, lui, avait un teint absolument parfait et lisse. Ses cheveux bruns, mi-longs, légèrement humides étaient plaqués en arrière. Il portait une tenue sportive et tenait entre ses mains un ballon de basket. J’avais remarqué qu’il avait reculé d’un pas en me trouvant assise autour de l’îlot de cuisine. Après une infime seconde d’hésitation, il avait marché jusqu’au réfrigérateur.

— Bonjour, m’avait-il saluée de sa voix en pleine maturation.

— Salut ! avais-je répondu avec entrain. Tu es sûrement Evon, c’est ça ?

— Euh... ouais...

À sa manière de s’adresser à moi, j’avais eu l’impression que mon intérêt pour lui l’avait surpris.

— Tu joues au basket ?

Il avait baissé les yeux en direction de son ballon.

— Oui, j’adore ce sport !

— Moi, je suis trop petite...

Dans ma mémoire, il m’avait semblé qu’il était sur le point d’ajouter quelque chose, mais l’interruption de sa mère l’avait coupé dans son élan. Elle avait embrassé Levi et s’était renseignée si je ne manquais de rien. Puis, elle s’était tournée vers Evon qui buvait une bouteille d’eau dans son coin et l’œillade qu’elle lui avait lancée m’avait parue atrocement froide. Même du haut de mes 7 ans, je l’avais remarqué.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? lui avait-elle durement demandé.

— Je voulais seulement boire un peu d’eau, lui avait-il dit sur un ton d’excuse.

— Te balader tout dégoulinant de sueur dans la maison et en présence d’Harlow.

Discrètement, je l’avais observé du coin de l’œil et son embarras m’avait attristé. Je m’étais concentré sur mon gâteau, occultant ce qui se passait dans la pièce. Je ne voulais surtout ne pas ajouter à son malaise.

— Tu me fais honte ! Monte et prends une douche, tout de suite !!! l’avait-elle virulemment rudoyé.

Et Evon n’avait pas perdu une seconde pour disparaître. J’avais levé les yeux vers Levi et son attitude totalement détachée m’avait paru plutôt surprenante. À croire que ce genre de scène lui était coutumière...

C’est mon premier souvenir d’Evon. D’autres ont suivi et à chaque fois, il avait ce comportement taiseux, renfermé sur lui-même, totalement introverti. Alors, le voir si assuré aujourd’hui est un sacré choc. Cela dit, je préfère le voir ainsi, même si c’est à mes frais.

Toujours est-il, je suis un peu perdue avec lui. Une part de moi est heureuse de l’avoir retrouvé. Apprendre à le connaître pourrait être plaisant s’il n’y avait pas cette histoire délicate entre nos deux familles. Evon a été très clair, il se moque complètement de cette histoire et je ne doute pas de sa sincérité à ce sujet. Mais mesure-t-il pleinement les risques auxquels il s’expose en s’entêtant à vouloir me fréquenter ? Que penserait son frère s’il nous voyait ensemble ? Et je n’ose même pas songer à ce que lui dirait sa mère si elle avait vent de notre « rapprochement ».

Je suis certaine qu’Evon est rempli de bonnes intentions et je ne peux que lui en être reconnaissante, mais n’est-ce pas plus prudent pour lui que nos rencontres soient occasionnelles ?

Je balance mon sac sur le sol avant de retomber sur mon lit en soupirant. Evon ne se rend pas compte de ce qui s’est passé à Georgetown, il ne réalise pas à quel point sa mère me hait, comme son frère me déteste… Lui est tellement gentil et cette manière qu’il a de respecter ma peine me fait le plus grand bien. Seulement, j’ai peur de lui attirer des ennuis avec sa famille. Je crois que nous en avons déjà beaucoup trop fait.

Bien décidée à ne pas me rendre en cours, je retire mes baskets en les balançant à travers la pièce. Je m’affale sur mon dessus-de-lit lorsqu’on toque à ma porte. Surprise par cette visite matinale, je me lève et ouvre en me demandant qui peut bien se trouver derrière.

— Evon ! m’étonné-je en le trouvant adossé au mur d’en face.

Parfaitement à l’aise, il a les jambes croisées devant lui et les mains enroulées autour de la lanière de son sac de cours.

— Tu n’es pas un peu à la bourre ?

— Euh… il est… euh…, bafouillé-je un peu décontenancée par sa présence.

— Tu as de la conversation, c’est impressionnant, se moque-t-il en venant à moi.

J’ai une moue exaspérée.

— Prends ton sac, magne-toi, je t’accompagne en cours.

Bon, je peux m’asseoir sur mon plan qui consistait à rester planquée ici à attendre que l’année passe…

Je reviens dans ma chambre et ramasse mon sac, prête à me sauver.

Sauf que tu es en chaussettes, ma vieille…

Je me lance à la recherche de mes chaussures qui ont traversé la pièce il n’y a pas cinq minutes, et le moins qu’on puisse dire, c’est que j’ai bien du mal à leur mettre la main dessus.

— Sympa, ta manière de ranger tes grolles, s’amuse Evon appuyé au chambranle alors que je récupère ma seconde basket tombée derrière mon fauteuil.

Je l’enfile.

— Tu veux qu’on parle de ta chambre, parce que dans le genre bordélique, tu n’as rien à m’envier…

— Ouch, s’exclame-t-il en portant une main à sa poitrine. Touché, Brownie.

Je ramasse mes clefs sur mon bureau et le rejoins.

— C’est bon, on peut y aller ? le pressé-je.

— Non, mais tu plaisantes, je poireaute depuis cinq minutes.

Nous nous engageons dans le couloir.

— Tu commences à 9 heures, toi aussi ?

— Non à 10 heures !

Je l’observe en biais.

— Qu’est-ce que tu fous là, alors ? Tu aurais pu traîner au lit…

— Je préfère traîner avec toi, me répond-il en me faisant un clin d’œil.

J’enfonce ma tête dans mes épaules comme pour y dissimuler mon embarras, ce qui semble amuser mon voisin. Je repousse une mèche de mes cheveux noir de jais derrière mon oreille en cherchant ce que je pourrais bien lui dire pour meubler un peu la conversation.

— Alors qu’est-ce que tu vas faire en attendant le début des cours ?

Pff… Tu es vraiment nulle, ma pauvre… C’est lui qui a raison ! Tu n’as aucune conversation, c’est affligeant…

— Je dois rejoindre mes potes de basket pour prendre un café.

— Oh… cool…

De mieux en mieux !!!

Et le rictus d’Evon n’arrange rien à ce sentiment d’être d’une nullité sans précédent dans l’histoire de la nullité.

— C’est assez incroyable comme la vie peut changer les gens, fait-il remarquer en balayant aux alentours.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Bah, je me souviens d’une petite Harlow qui avait toujours un tas de trucs à dire, pour qui interagir avec autrui était simple, même naturel.

J’écoute Evon, j’imprime ses propos sans savoir quoi rétorquer à ça.

Oui, la vie m’a changée, c’est le moins qu’on puisse dire…

— J’imagine que tout ce qui a pu se passer au cours des dernières années a façonné ta personnalité et a fait de toi la Harlow d’aujourd’hui. Si les gens avaient été moins cons, tu n’aurais pas eu besoin de te protéger, de te réfugier dans le mutisme.

Nous arrivons au pied du bâtiment où se tient mon premier cours de la matinée. Je me fige en bas des marches et me tourne vers Evon. Il tend son bras vers moi, pose sa main sur mon épaule.

— Je sais que tu es méfiante, je le vois bien, mais tu finiras par comprendre que tu n’as pas besoin de te protéger de moi. Je ne suis pas comme tous ces abrutis, H, bien au contraire.

J’aimerais lui dire que je le crois, mais les mots restent bloqués dans ma gorge. Cette barrière protectrice que j’ai savamment érigée autour de moi les emprisonne.

— Laisse-moi au moins une chance de te le prouver, s’il te plaît.

J’acquiesce d’un hochement de tête en bredouillant un « d’accord ».

Il me sourit tendrement.

— Je crois qu’il faut que tu te sauves si tu ne veux pas arriver à la bourre et te faire remarquer par ton prof.

— Oui, j’y vais, dis-je en observant la porte du bâtiment.

— J’ai une journée chargée aujourd’hui, mais on se capte demain ?

— OK !

— Tu as mon numéro, maintenant !

— Oui !

Evon s’approche alors de moi et m’étreint amicalement.

— Je suis heureux que tu sois là, Brownie, me glisse-t-il à l’oreille.

— Merci, bafouillé-je un peu surprise par son geste.

Il me relâche et me fait un clin d’œil.

— Éclate-toi bien en cours !

Je glousse.

— Oh, oui, au moins !

Il rit en reprenant sa route. Je l’observe s’éloigner quand je reçois un message sur mon portable. Je le consulte.

« File en cours, Brownie et plus vite que ça… »

Je pouffe et grimpe l’escalier qui donne accès à l’immeuble derrière moi en lui rédigeant un SMS.

« Comment tu as eu mon numéro, toi ? »

« Tu as vraiment cru que j’allais te laisser me filer entre les doigts ? »

Je rougis devant l’écran de mon téléphone alors que je pénètre dans ma salle de cours.

« De nos jours, Mademoiselle Jonas, il serait plus prudent que vous mettiez un code de sécurité sur votre téléphone… »

Le petit con !!!

« Bosse bien, Brownie. À +. »

OceanofPDF.com