Iridescence, sauve-moi Harlow

Elma Hilde · Chapitre 4 sur 40

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Iridescence, sauve-moi Harlow

Chapitre 6 · Lundi – 8 h 15 – Première…

 

Lundi – 8 h 15 – Première heure de cours – Le moral à zéro...

Aujourd’hui, tout m’énerve, rien ne semble aller dans le bon sens et ça me rend particulièrement à fleur de peau. Ma journée a très mal débuté : je me suis levée en retard. Mon réveil a pourtant bien sonné à l’heure, seulement, comme une imbécile, je me suis rendormie. Pour ne rien arranger, j’ai dû faire preuve de patience avant de pouvoir prendre ma douche. Visiblement, toutes les filles de mon dortoir avaient décidé de se laver en même temps. Ma douche expéditive n’a pas chassé cette fatigue que j’accumule chaque jour un peu plus en ne parvenant pas à passer une nuit pleine et reposante. Pour finir, je n’ai pas eu le temps de prendre mon petit-déjeuner, un café au minimum.

De toute façon, je n’ai pas les moyens de m’offrir plus qu’un peu de caféine.

Ces deux heures d’anglais, le ventre vide, sans la moindre trace d’excitant dans mon organisme, sont une véritable épreuve. Heureusement, j’ai un trou d’une heure dans mon emploi du temps avant mon prochain cours.

La tête enfoncée dans mes épaules, les yeux accrochés à ce recueil de poèmes d’Edgar Allan Poe, je traverse le campus jusqu’à la première cafétéria qui se présente sur mon chemin afin de m’y poser en attendant l’heure suivante.

À l’intérieur, je commande une tasse de café noir auprès de la jeune femme derrière le comptoir avant de scruter la salle à la recherche de la place la plus en retrait quand mon regard se pose sur un rassemblement de plusieurs étudiants, des garçons pour la plupart. Bruyamment, ils discutent, rigolent entre eux. Je suis sur le point de me détourner lorsque je croise l’immensité vert émeraude du regard de Levi. Il me parcourt de la tête au pied quand l’un de ses compères pose une main sur son épaule afin d’attirer son attention. Levi m’abandonne avant de se tourner vers son voisin de droite. J’en profite pour me sauver et m’installe derrière l’un des imposants pylônes habillant la pièce.

De nouveau, mon esprit s’égare dans la lecture des œuvres poétiques de Poe pendant que je m’abreuve de ma tasse de café. Il n’a rien d’agréable à boire, mais tant pis, je m’en contenterai !

— Salut !

Si la voix me surprend, ce n’est rien quand je découvre l’imposante silhouette de mon ex-petit ami à côté de moi.

— Salut...

— Je... euh... je voulais m’assurer que tout allait bien.

Je hausse les épaules avant de m’en retourner à mon livre.

— Harlow, s’il te plaît, insiste-t-il.

— Maisie n’est pas là, lui fais-je remarquer. Tu peux arrêter ton petit numéro...

Je n’ai pour toute réponse que le crissement d’une chaise qu’on tire. La seconde suivante, il est à mon niveau.

— Tu as mangé, ce matin ?

Je lâche mon livre et l’examine dans un mélange de colère et d’incompréhension.

— Tu te fiches de moi, là ?! C’est une plaisanterie ?!

— H, j’essaie de...

— Non, m’emporté-je en me levant brusquement.

Mon geste est si énergique que j’en fais tomber ma tasse. Qu’importe...

— N’essaie rien, Levi ! Fais comme à ton habitude, oublie que j’existe !

Je m’apprête à m’enfuir, mais sa main glisse dans la mienne pour me retenir près de lui.

— On a une petite sœur en commun, H...

Furieuse, je me rassieds et l’affronte franchement.

— J’ai une sœur ! dis-je rudement pour le corriger. Maisie est tout ce qui me reste au monde. Si je dois jouer la comédie quand elle est présente, je le ferai tant que ça la rend heureuse, mais en dehors de ça, je n’ai plus rien en commun avec toi !

— Je tente de corriger un peu les choses, putain, marmonne-t-il la mâchoire scellée.

— C’est un peu tard ! Ce n’est pas aujourd’hui que tu dois veiller sur moi, ce n’est pas maintenant que j’ai besoin d’un ange pour me protéger. C’était le jour où mon père est parti, où ma mère est morte, et où je suis revenue à Georgetown que ton soutien aurait été utile, mais tu as brillé par ta lâcheté.

— J’avais de bonnes raisons de prendre mes distances. Tu crois que tu es la seule à avoir souffert de ce qui s’est passé ? J’étais aussi paumé que toi...

— Non, crié-je me moquant du lieu où nous nous trouvons, des regards que nos éclats de voix attirent sur nous. Toi, tu savais pourquoi nos vies sont parties en vrille, mais moi j’ignorais tout de ce merdier ! Mes parents se sont séparés, je suis partie vivre dans un autre État et tu as cessé de répondre à mes lettres, de prendre mes appels. Sans aucune explication ! Je n’étais au courant de rien ! Je n’ai pas compris ce que j’avais fait pour mériter que tu me quittes sans avoir le courage de me fournir la moindre raison, d’ailleurs !

— Je n’y suis pour rien si ta mère ne t’a rien révélé. La mienne ne m’a pas épargné les détails. Il n’y avait que ce sujet de conversation à la maison. Qu’est-ce que je pouvais faire à la fin ?!

Je me lève à nouveau et le contemple avec toute la tristesse que notre passé m’incombe.

— Tu aurais pu faire le choix de m’aimer qu’importe ce qu’ils ont fait, parce que je n’y étais pour rien. Mais tes sentiments pour moi ne devaient pas être assez forts pour nous choisir nous plutôt que leurs histoires à la con ! C’était de nous qu’il était question, bon sang, m’agacé-je alors que je sens mes yeux se tremper. Tu es le seul que j’ai aimé depuis l’école maternelle !!! Comment as-tu pu les laisser être plus importants que toutes ces années où nous nous sommes aimés ?

Je m’en vais sans lui laisser l’occasion de formuler le moindre mot. Rien n’est sincère dans sa démarche ! Tout ce que je veux aujourd’hui, c’est qu’on me foute la paix !!!

**

Une tornade ! Je suis une véritable tornade lorsque je quitte la cafétéria après cette déplorable dispute avec Levi. Je n’arrive pas à le croire ! Comment peut-il encore oser venir me parler et prétendre vouloir arranger les choses après ce qu’il m’a fait ? Si sa discussion avec Maisie a éveillé sa mauvaise conscience, ce n’est pas mon problème ! Il fera son mea culpa sans moi et je n’ai aucunement envie de lui simplifier la tâche. J’ai trop souffert de son indifférence pour tirer un trait sur ce qu’il m’a fait, sur son abandon, mais également sur le manque de courage dont il a fait preuve au moment de notre rupture.

Après mon départ de Georgetown, un an avant la mort de maman, je pensais qu’on resterait en contact, que la distance ne changerait rien à notre relation que, naïvement, je croyais indestructible. J’imaginais, à l’époque, que nous nous retrouverions lors de notre entrée à l’université. Mais très vite, j’ai compris que quelque chose m’échappait quand, dès la première semaine, il ne répondait pas à mes coups de fil. Mes lettres, elles aussi, sont restées sans réponse. J’ai sérieusement envisagé de retourner à Georgetown, en bus, en stop, peu m’importait, tant que je le voyais pour lui demander pourquoi ce silence. Malheureusement, maman est tombée malade et ma vie a basculé avec le diagnostic du médecin. Il était sans appel : elle allait mourir. À compter de ce jour-là, plus rien n’a eu plus d’importance que de veiller sur elle, sur Maisie. De nous préparer à vivre demain, car je savais parfaitement que ce serait dans la douleur que nous allions le traverser.

Dynamisée par toute l’amertume que j’éprouve depuis de longs mois, je franchis la double porte du réfectoire, sans prêter attention à ce qui m’entoure. C’est perdue dans mes songes que j’en passe le seuil et percute, sans trop de vigueur, une personne sur ma droite. Cette rencontre, un peu brusque, me fait sensiblement vaciller, sans pour autant remettre en cause mon équilibre. Vite remise d’aplomb, je m’empresse de me tourner vers la personne que je viens de bousculer, prête à m’excuser de ma maladresse, mais l’identité de l’individu me tétanise totalement. Lui aussi m’examine avec étonnement. Mais après quelques secondes où le monde autour de nous semble s’être figé, je sens cette culpabilité coutumière revenir à la charge et m’assaillir comme à chaque fois que je pose les yeux sur Levi. Pourquoi je ressens ça ? J’en ai aucune idée. Pourtant, ce sentiment incompréhensible me colle à la peau. Si je me liquéfie sur place face à la possibilité de vivre l’un de ces moments humiliants dont j’ai souvent été victime, le visage de l’homme face à moi s’étire en un sourire chaleureux, radieux et... surprenant.

Étrange...

— Brownie ?

Seigneur !!! Si longtemps, pendant si longtemps, on ne m’avait plus nommée ainsi. Un surnom rattaché à mon enfance, à mon amour inconditionnel pour ce gâteau. Les rares gens à m’avoir appelée ainsi ont, à mon intention, des noms bien moins agréables, aujourd’hui. Voilà pourquoi je sens mon cœur se serrer, suffoquer dans ma poitrine d’entendre ce gentil mot dans la bouche d’Evon.

— Merde alors, c’est bien toi ?!

— Je... euh...

Super ! Voilà que je bafouille, maintenant !

— Mon frère ne m’a pas dit que tu étudiais là, toi aussi. Je lui en toucherai deux mots quand je lui tomberai dessus.

— Eh bien, je crois que... enfin, c’est compliqué, tu sais..., bégayé-je comme une sotte.

Une nouvelle vague de culpabilité m’envahit, m’accablant d’un coup de chaud si violent qu’il m’en ferait presque perdre connaissance. Honteuse de m’adresser à cet homme qui me dépasse de plusieurs têtes, je reporte mon regard sur mes pieds.

— Avec ce qui s’est passé, ânonné-je.

Dans un geste de la main, il repousse mes paroles comme si elles étaient une insulte à ses oreilles.

— Dis pas de conneries, H ! Entre ma mère et mon père, ça puait la fin depuis un bail. C’était un secret pour personne qu’ils n’étaient pas heureux.

Ses paroles, pourtant apaisantes et rassurantes ne rassérènent pas mes angoisses... ni ma mauvaise conscience...

— Je... je suis désolée, Evon...

— Hé, chuchote-t-il en posant sa main sur mon avant-bras avec douceur. Tu n’as pas à t’excuser, tu n’y es pour rien. Ce sont leurs histoires et nous avons tous subi ce foutoir. C’est à eux de se sentir coupables, si tu veux mon avis.

Un rictus furtif apparaît à la commissure de mes lèvres. Evon me répond de la même manière, avec bien plus d’assurance. Avec décontraction, il s’adosse à la devanture du restaurant. Les mains plongées dans les poches de son jean, la tête légèrement penchée sur le côté, il m’observe avec gaieté.

— Si l’un de nous deux doit des excuses à l’autre, je pense que c’est moi !

— Des excuses ? Toi ? Mais pour quelles raisons ?

— Je...

Il se racle doucement la gorge, enfonçant un peu plus ses mains dans les poches de son pantalon, faisant ressortir un peu plus la musculature incroyablement développée de ses bras.

— Je sais que Maisie vit avec mon père et je ne suis pas allé la voir depuis qu’il a quitté ma mère. Les choses sont différentes, aujourd’hui. Elle n’est plus seulement ta petite sœur, mais aussi la mienne et je m’en veux de ne pas m’être davantage soucié d’elle... de toi, également.

De moi ??? Pourquoi se soucierait-il de moi ?

— C’est difficile pour tout le monde de trouver sa place dans cette histoire. Ça n’a rien d’évident...

Evon se redresse et fait deux pas dans ma direction. Là, il tend sa main jusqu’à mon visage. Ses doigts effleurent ma joue avec finesse.

— H, je suis navré pour ta maman.

Un éclair me transperce de part en part. Avant Evon, une seule personne m’a parlé avec compassion de ma mère, de son décès, c’est ma grand-mère, la mère de maman.

— C’était une femme bien ! N’écoute pas ce que les gens disent, ils ne savent rien de ce qu’elle vivait, des raisons qui l’ont conduite à agir comme elle l’a fait. Qui sont-ils pour se permettre de la juger ?

— Je suis épuisée d’entendre toutes ces choses immondes à son sujet. C’était ma maman...

La fin de ma phrase n’est qu’une supplique étouffée par le chagrin. Malgré ça, parler d’elle avec Evon me fait beaucoup de bien. Sûrement parce que c’est la première fois que je formule ces quelques mots.

— Ev’, mon pote !

Une voix masculine, grave et rocailleuse, nous attire l’un et l’autre dans sa direction. Tenant la porte, un grand blond d’envergure similaire à celle du frère de Levi le fixe gentiment.

— Tu te ramènes ou quoi ?

— Euh... ouais...

Evon se tourne vers moi.

— Tu as déjeuné, Brownie ?

J’acquiesce.

— Et tu n’as pas un peu de temps devant toi ?

Je secoue la tête.

— J’ai un cours dans cinq minutes !

— Merde.

Il ramène son sac devant lui, en sort un stylo avant de me tirer le bras. Il y inscrit son numéro de téléphone.

— Je veux que tu m’appelles ! On n’a pas mal de choses à se dire tous les deux !

Euh... ah bon ?

— Et puis, je dois aller voir Maisie.

Evon s’avance vers son ami.

— Je compte sur toi, Brownie ! me dit-il avec sérieux.

— Je t’appellerai !

— Y’a intérêt ! Je vais te retrouver sinon !

Je souris tandis qu’il disparaît dans le bâtiment. Mon regard abandonne la porte close et observe la série de chiffres qui marque ma peau. Je tire sur la manche de mon pull et le frotte jusqu’à ce qu’il soit totalement effacé.

Brownie ?! Il y a bien longtemps que je n’ai plus rien à voir avec cette fille !

Je préfère qu’il garde le souvenir de cette fillette un peu drôle et pleine de vie, et ne pas risquer de ternir l’image qu’il a de moi. Et puis, j’ai assez fait de mal à la famille Mendoza... c’est mieux ainsi !

 

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