Iridescence, sauve-moi Harlow
Prologue
Marchant jusqu’à la fenêtre légèrement entrebâillée, je laisse une vague d’air frais pénétrer ma chambre et la respire comme pour m’imprégner de ce nouvel endroit. Les yeux clos, je me laisse envahir par le silence, par cette belle nature qui m’entoure. Ce moment de calme est vite brisé par cette sonnerie criarde et tapageuse que m’a installée Maisie sur mon portable. Je grimace en le récupérant sur ma table de chevet et décroche.
— Allô.
— Coucou !
La voix cristalline et en demi-ton de ma petite sœur parvient à me faire sourire. Il n’y a qu’elle qui réussit ce tour de magie.
— Coucou, mini-Maisie !
— Tu es arrivée ?
— Oui, il y a quelques minutes ! Je viens de finir de ranger mes affaires.
— Et comment est ta chambre ?
— Bof... Elle est très ordinaire, tu sais !
— Tu as vu Levi ?
Non, et je n’y tiens pas plus que ça ! Si seulement j’avais la chance inespérée de passer mon année sans le croiser.
— Pas encore ! On aura bien l’occasion de se voir plus tard...
— OK ! Tu viens me rendre visite bientôt ?
— Je ne sais pas vraiment. Je n’ai pas de voiture, le trajet en bus prend du temps et ça coûte une blinde.
— Mais Levi doit venir voir David ce week-end, tu peux venir avec lui. Je suis certaine qu’il sera d’accord.
— J’en sais rien, Maisie, je verrai avec lui... peut-être...
— Tu me manques déjà !
Je sens mon regard s’embuer de larmes. Ma culpabilité de l’avoir abandonnée pour venir étudier à presque 200 kilomètres d’elle me submerge une nouvelle fois. Je viens de passer plus de quatre heures dans un bus inconfortable, cacher dans un coin à pleurer de la quitter.
Je lui avais promis de ne jamais me séparer d’elle et je n’ai pas respecté ma promesse.
— Toi aussi, tu me manques. Maisie, tu sais que si j’avais eu le choix...
— H, tu fais ce qu’on t’a demandé, je le sais.
— Je t’aime !
— Moi aussi. Je te passe David, il veut te parler.
Non, pas David...
Je l’entends échanger un mot avec lui quand elle lui donne le téléphone.
— Comment s’est passé ton voyage ? se renseigne-t-il immédiatement.
— Pas trop mal.
— Tu aurais pu partir avec Levi...
— Ouais, ouais...
— Mais tu n’as pris qu’un malheureux sac de voyage !
— Je n’ai besoin de rien. J’ai l’argent nécessaire pour acheter mes affaires scolaires. D’ailleurs, j’ai encore pas mal de courses à faire, je vais te laisser.
— Appelle-le ! Il viendra t’aider !
— Je peux me débrouiller seule.
— Harl...
— Tout ce que je veux, c’est que tu t’occupes bien de ma sœur ! le coupé-je abruptement. Préoccupe-toi seulement de Maisie !!!
— Je m’inquiète pour toi !
— Après ce qu’on vient de traverser ces deux dernières années, je pense que vivre à la fac n’a rien de sorcier.
— Promets-moi de lui téléphoner si ça ne va pas !
— Sauf que tout ira très bien !
— Alors, appelle-moi, insiste-t-il.
— J’y penserai. Au revoir, David !
— Harlow...
Je raccroche sans écouter sa protestation.
— J’arrive pas à le croire, ruminé-je pour moi-même avant de jeter mon portable sur le matelas recouvert d’une simple alèse.
Je m’y laisse tomber. Les jambes arquées, les bras ballants, je fais le tour de mon nouvel environnement en soufflant. La mèche recouvrant mon front se soulève alors. Je vais devoir passer les dix prochains mois ici.
Je hausse les épaules.
Ici ou là... je ne suis chez moi nulle part...
Lors de mon inscription à l’université de Caroline du Sud, je me moquais bien de partager ma chambre avec une étrangère… ma petite sœur se glisse dans mon lit, nuit après nuit de peur de faire des cauchemars, alors j’ai appris à relativiser la notion d’intimité. Finalement, j’ai obtenu une chambre seule et je dois bien admettre que de ne pas avoir à faire connaissance avec une autre fille et partager ces quelques malheureux mètres carrés m’arrange plutôt pas mal.
Et puis la pièce n’est pas si terrible. Le lit, placé sous la fenêtre, fait face à la porte d’entrée. À la gauche de celle-ci se trouve un bureau habillé de plusieurs étagères. Le mur voisin accueille un placard où j’ai déballé les quelques fringues ramenées de Georgetown. Tout est minimaliste, mais fonctionnel.
David n’avait peut-être pas tort, ce matin, quand il m’a vue descendre au rez-de-chaussée avec mon bagage ridicule : je n’aurais jamais de quoi faire avec si peu de fringues... Je ne suis pas une férue de mode, j’ai un style plutôt simple et assez sombre, mais ça n’a pas toujours été ainsi. Plus jeune, quand j’allais au collège, j’aimais être à la pointe de la mode. Je m’habillais de manière très féminine, en robe la plupart du temps. J’aimais avoir une apparence soignée.
Mais tout ça, c’était avant que ma vie bascule, avant que l’argent vienne à manquer, avant que nous perdions tout ce que nous avions. Depuis, il y a beaucoup de choses auxquelles j’ai dû renoncer. Des choses matérielles, mais aussi des gens. Des gens qui m’étaient chers, que j’ai aimés plus que je n’aimerais jamais et je les ai tous perdus chacun à leur façon.
Lasse de ressasser le passé, je m’étends sur mon lit pour lequel je n’ai pas pensé à prendre les draps nécessaires pour l’habiller tant j’ai fait mes bagages dans la précipitation. Le coude pressé sur mes paupières closes, j’inspire longuement et laisse cette fatigue morale perpétuelle m’emporter et sombre dans le sommeil... mon seul répit...
**
Boum, boum, boum...
Je me réveille en sursaut quand j’entends qu’on cogne comme une brute contre le bois de ma porte. Pendant que mon visiteur s’acharne contre elle, je me renseigne de l’heure qu’il est et je maudis cet inconnu quand je m’aperçois que je n’ai dormi qu’une vingtaine de minutes. Je me lève et fais un pas vers l’entrée de ma chambre quand :
— Harlow !
Entendre sa voix à travers la cloison me coupe net dans mon élan. Je me fige au milieu de la pièce.
— Putain, je sais que t’es là ! J’ai pas toute la journée !
Me fichant bien qu’il soit, à juste titre, persuadé de ma présence, je décide de l’ignorer. Il finira par en avoir marre de tambouriner comme un forçat. Mais l’indésiré persiste et s’intéresse de plus près à la poignée. Je la vois bouger.
— Seigneur, faites que le verrou soit tourné, je vous en supplie, imploré-je les yeux levés au ciel.
Voir sa tête flottante apparaître dans l’interstice de la porte me confirme ce que je pense depuis un bon moment déjà : le seigneur n’existe pas ! En tout cas, il a déserté les lieux en ce qui me concerne de près ou de loin...
Les deux billes vertes de Levi parcourent rapidement les alentours jusqu’à se fixer sur moi. Sa première réaction est de jurer. Puis, d’un geste franc, il finit d’ouvrir et entre sans même attendre mon aval. La seconde suivante, je reçois une housse de taille conséquente dans les bras. Je recule d’un pas quand je la réceptionne.
— Mon père m’a demandé de te filer ça !
Je comprends qu’il s’agit de mes draps et de ma couette. Je jette le tout sur mon matelas et reviens vers l’envahisseur ; il a les bras croisés sur son torse et tapote du pied.
Il attend quoi, Rain Man ? Il ne pense pas sérieusement que je vais le remercier ?!
— Quoi ? le questionné-je avec tout l’agacement que de le voir m’inspire.
— Il paraît que t’as des courses à faire ! Grouille-toi, j’ai rendez-vous avec les mecs de mon équipe dans deux heures pour faire la visite des installations sportives.
— Bah, vas-y, je t’ai rien demandé !
— Mon père veut que je te conduise.
— Ouais, bah, c’est ton vieux, pas le mien, alors je m’en cogne pas mal de ce qu’il désire !
— Prends tes affaires, on y va ! Je te dépose devant le magasin et je t’attendrai dans ma caisse !
— Nan !!!
Il grogne avant de faire volte-face.
— Va te faire foutre, H ! Je ne vais pas te supplier, non plus ! Tu veux jouer la grande, bah, démerde-toi !
— En quoi ça me change quelque chose ?! À quel moment, tu ne m’as pas laissée seule, Levi ? hurlé-je alors qu’il sort au pas de course.
Le claquement qui s’ensuit fait vibrer les murs de ma chambre. Les dents serrées, j’attrape l’élastique noir à mon poignet et le fais claquer contre ma peau. Une fois, puis une seconde et ainsi de suite. Je ferme les yeux et tire de plus en plus fort dessus pour qu’il revienne plus fermement me fouetter. J’arrête seulement quand je sens la brûlure sur ma chair. Après avoir séché d’un mouvement leste, presque enragé, les larmes qui roulent sur mes joues, je ramasse mon sac à dos qu’on pourrait qualifier de vintage et le coule sur mon épaule avant de sortir. La rentrée est demain et à part mon carnet de poésie, je n’ai rien pour bosser.
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Chapitre 1
Allez H, il y a une nouvelle vie pour toi derrière cette porte. Tu n’as qu’à la franchir, aller en cours et profiter de la chance qui s’offre à toi...
Même si je tente de me raisonner, trouver la motivation, mais surtout la force nécessaire pour sauter le pas, me lancer dans l’aventure universitaire n’a rien de simple. Je n’ai pas envie d’être là ; si proche de lui, si loin d’elle. Mais je n’ai pas mon mot à dire dans cette décision de passer un diplôme. Bon, si nous en sommes arrivés là, ce n’est pas sans raison ; j’ai fait quelques boulettes. Qu’est-ce que cela m’a apporté ? Eh bien, à 18 ans, je suis placée sous la tutelle du père de ma sœur... Il y a bien plus d’une raison sérieuse m’ayant conduite à cette situation un peu bancale. Ne vous y trompez pas, je ne me cherche pas d’excuses. Cela dit, la vie ne m’a pas épargnée ces derniers mois voire ces dernières années, et garder foi en l’avenir, reprendre le dessus est d’une douloureuse complexité.
Voilà pourquoi je poireaute depuis cinq minutes devant ma porte ! Je fixe la poignée comme une ahurie. C’est la deuxième fois que je tends le bras dans sa direction pour le laisser retomber dans un soupir exaspéré. Il faut dire que ma dernière année de cours a été si invivable, que l’idée même d’affronter mes camarades, de revoir certains visages, jadis amicaux, me paralyse de la tête au pied. L’université de l’État de la Caroline du Sud est immensément vaste, et les risques de me retrouver face à face avec ces quelques personnes sont minces. Cependant, le fait que ce soit possible me noue l’estomac. J’aurais voulu choisir un autre campus, mais m’éloigner davantage de ma sœur Maisie était impensable. J’ai besoin d’elle et elle aussi. L’une comme l’autre, nous tentons de trouver un semblant d’équilibre, de nous habituer à notre nouvelle situation ; elle chez son père, moi ici, à Columbia. Après tout ce que nous avons enduré, comment ont-ils pu nous séparer ? Notre foyer, notre havre de paix a volé en éclats avec une telle brutalité, n’est-ce pas suffisant ?
Je tourne finalement la clenche de la porte et l’ouvre. Là, un groupe de quatre ou cinq filles passent devant moi en riant à tue-tête dans le couloir.
Allez, H, tu n’as qu’à te fondre dans le décor...
Je franchis le seuil d’un pas peu assuré et quitte ma petite chambre, direction mon premier cours du semestre en arts visuels et design. Ne me demandez pas pourquoi j’ai choisi ce cursus, je n’en ai aucune idée. C’est ce qui m’est apparu comme le plus attirant sur le papier. Bosser sur des logiciels, décortiquer les aspects de la photographie, créer me convenait. Il y a bien trop longtemps que je me suis focalisée sur ma mère puis sur ma sœur pour essayer de me projeter dans l’avenir... mon avenir... Alors, j’avance un peu à l’aveugle. Tout ce à quoi j’ai pu aspirer dans mon adolescence n’a plus réellement de sens, aujourd’hui. Je dois repenser ma vie, découvrir comment je voudrais la mener. Le problème est que je n’ai plus aucune aspiration, plus aucune envie, et personne pour me montrer un nouveau chemin. Seule, comment y voir un quelconque intérêt ?
Par chance, ma résidence est située à moins d’un kilomètre du bâtiment qui accueille les arts visuels. Je peux m’y rendre à pied et ne pas perdre un temps fou avec les allées et venues entre mon logement et mes cours. C’est déjà un point positif... Le second étant que mon bâtiment est bien loin des infrastructures sportives où je risquerai fortement de croiser Levi. Si j’ai bien compris les dires de David, son fils vit dans une grande maison avec d’autres joueurs de l’équipe et celle-ci serait située non loin des terrains de football. En ce qui concerne cette imbécile de Leah, je doute d’avoir autant de chance. Malheureusement, je vais devoir m’en accommoder.
Il me faut moins d’un quart d’heure de marche pour atteindre la grande bâtisse où sont dispensés les cours relatifs à l’art et au design. Le cœur tambourinant dans la poitrine, je le contemple un moment. Récemment rénové, il est propre et d’une architecture moderne différente de celle qu’on peut voir sur certains campus. Dans un soupir visant à évacuer le stress qui me ronge de l’intérieur, j’entame la première marche. Équipée de ce fameux sac à dos dont je ne parviens pas à me séparer depuis le lycée, je les foule les unes après les autres et mon angoisse grimpe aussi vite que moi. Une flopée de questions m’investit, sème le doute dans mon esprit : comment vais-je m’en sortir dans un endroit aussi vaste ? Est-ce que ce domaine choisi un peu par hasard me correspondra ? Et même si c’est le cas, vais-je y arriver ? J’ai accumulé tellement de lacunes au lycée. Mais ma principale inquiétude : vais-je survivre en vivant si proche de Levi, de mes anciennes amies qui, à ce jour, me veulent du mal ?
Balançant ma tête de droite à gauche à la recherche d’indices qui m’assureraient d’être sur le bon chemin, je remonte le couloir principal du rez-de-chaussée à la recherche de la salle où j’assisterai à mon premier cours d’arts médiatiques. M’orienter dans cet endroit immense et au milieu de cette foule dense et agitée n’a rien de simple. Je dois observer les alentours et éviter les étudiants qui vont et viennent autour de moi comme si j’étais parfaitement invisible. Croiser un groupe de filles qui discutent entre elles me provoque un pincement au cœur. Elle est si loin l’époque où moi aussi je me déplaçais avec mes copines, où nous passions le plus clair de notre temps ensemble et où nous nous jurions une amitié éternelle. J’étais tellement crédule... tellement stupide...
Enfin, je localise la pièce que je cherche au fond du couloir. Une dizaine d’élèves attendent devant la porte close. Je peux déjà me réjouir de ne pas être en retard. Un homme de taille moyenne, d’une cinquantaine d’années, portant une barbe fournie et grisonnante, au teint hâlé arrive vers le petit rassemblement et le salue poliment. Il déverrouille la porte et les invite à entrer. Je suis le mouvement et passe la porte en fin de file. Désireuse de ne pas me faire remarquer, je m’installe calmement à la table la plus éloignée possible et déballe mes affaires de cours.
Une vie d’étudiante... tu en as rêvé pendant des années, H ! OK, c’est très différent de ce que tu avais imaginé à l’époque ; tu ne pourras pas rentrer retrouver maman, papa et Maisie ce week-end, tu ne pourras pas partager cette première journée avec Levi, mais tu es quand même à l’université, alors que veux-tu faire : saisir cette chance ou la laisser filer ?
**
18 heures – Je pousse enfin la porte de ma résidence. Et que dire de ce premier jour ? J’ai survécu ! Je ne peux pas dire que je me suis éclatée, mais je m’en suis sortie sans encombre. Ne devrais-je pas m’en réjouir ?
Je pose bruyamment mon sac sur mon bureau avant de me laisser tomber sur la chaise. Je balaie ma chambre du regard, ce vide, cette absence de tout. De quoi d’autre pourrais-je m’enthousiasmer ? Il n’y a personne, ici, avec qui parler de mes cours, du campus, de mes impressions sur ce que j’ai vécu aujourd’hui... Il n’y a que la solitude ! Mes joies comme mes peines, je dois les vivre seule, sans soutien, sans réconfort. Difficile d’avoir le moral quand je n’ai que mes idées noires pour me tenir compagnie. Après tant d’années à vivre dans l’insouciance, dans ce bonheur créé par mes parents, je n’ai pas les armes nécessaires, la force de surmonter cette nouvelle épreuve. Celles passées m’ont dévastée, ont réduit à néant mes espoirs, mes ambitions, tout ce qui pouvait encore me donner envie de me battre. Je n’avais que ma sœur, Maisie, pour me donner la motivation de continuer à me battre et on me l’a prise. Ses sourires, sa bonne humeur, ses « je t’aime » ont laissé place au silence qui règne dans ces quelques mètres carrés... ma chambre. Un endroit où je vais vivre quelques mois avant de devoir le quitter.
Voilà toute l’histoire de ma vie depuis le départ de papa. Poser mes valises, tenter de survivre dans un lieu inconnu et repartir. Je ne fais que ça depuis plus de deux ans. Deux années où tout mon monde a tourné autour de maman, de sa maladie ainsi que de Maisie, de cet amour rassurant dont elle avait besoin, alors que nos vies se trouvaient bouleversées avec tant de brutalité. Maintenant, nous sommes séparées. Elle vit avec son « nouveau » papa, a un « nouveau » frère (mon ex-petit ami pour faciliter les choses) et j’ai cette question qui me martèle la tête : quelle place ai-je encore dans son existence ? Je suis celle « de trop ». De trop dans la vie de Levi qui me voue une haine que je ne m’explique pas ; de trop dans la vie de mon ancienne meilleure amie qui s’est jetée dans les bras de Levi à la seconde où j’ai quitté Georgetown ; de trop dans la vie de David à qui je rappelle cette femme qu’il a aimée sans jamais pouvoir le faire au grand jour, ma mère ; de trop dans la ville de mon enfance où je ne suis que la fille de cette « putain » de Joanne. C’est un bon résumé de ma vie, je suis de trop...
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Chapitre 2
Trois jours plus tard... Que dire de ma vie sur le campus ? Mes journées sont une répétition de la précédente : aller en cours, manger le plus économiquement possible, étudier et rentrer pour affronter ma seule amie, la solitude. L’unique rayon de soleil de cette semaine de rentrée, l’appel de ma précieuse Maisie. Nous avons bavardé longuement de son école, de ses nouvelles amies. Elle m’a semblé très heureuse alors, je le suis également. Nous devons nous téléphoner ce soir, c’est pour cette raison que je me rends si joyeusement vers ma résidence. J’ai hâte de lui passer ce coup de fil.
C’est donc la démarche rapide que je quitte le bâtiment où j’ai suivi mes cours du jour. Je remonte les allées pavées et parfaitement entretenues, bordées de pelouse et de fleurs, un sourire aux lèvres. Je fonce droit devant moi sans me soucier du monde qui m’entoure quand une notification m’annonce l’arrivée d’un SMS. Je le consulte :
« Coucou H, tu m’appelles bientôt ? »
Je ne perds pas une seconde pour y répondre.
« Je suis en train de rentrer. Je te téléphone dès que j’arrive. Je t’aime. »
Je glisse mon portable dans la poche arrière de mon jean après lui avoir envoyé mon message quand j’entends :
— Ils laissent des putes faire le tapin sur le campus, maintenant...
Les yeux fermés, j’inspire profondément alors que cette insulte me parvient. Je n’ai même pas à lever la tête pour savoir qu’elle m’est destinée, mais surtout qui vient de la proférer. Je continue à marcher sans quitter le trottoir du regard. Comme à chaque fois que je croise mon ancienne amie, je préfère détaler vite fait, bien fait ! D’ordinaire, elle se contente de rire avec sa bande de suiveuses et me laisse me sauver sans trop insister, mais pas aujourd’hui visiblement puisqu’elle surgit devant moi et me barre la route. Il semblerait qu’elles viennent de sortir d’un café situé à deux pas de nous. Je me stoppe et scrute Leah de bas en haut. Est-ce que j’avais, moi aussi, cette allure de pimbêche dans le passé ? Je n’en ai pas l’impression, mais ma vision des choses était tellement différente à l’époque. Je voulais appartenir à un groupe, me faire des amies, alors j’ai calqué le style de certaines personnes, mais jamais je n’ai été méchante comme Leah est capable de l’être. Je devais être vraiment stupide, car je n’aurais jamais pu soupçonner qu’elle puisse être si cruelle. Nous étions tellement proches, elle connaissait tous mes secrets, toutes mes pensées, mais rien n’était vrai pour elle. Tout ce qu’elle voulait, c’était mon petit ami.
— Qu’est-ce que tu veux, Leah ? soupiré-je, lasse qu’elle me fasse perdre mon temps.
— Tu crois qu’en te pavanant sous son nez, tu vas le récupérer ?
Elle tend sa main vers moi et repousse mes cheveux dans un geste méprisant.
— Non, mais regarde-toi dans une glace ! Tu es pâle et maigre, c’est tout simplement horrible.
Elle se tourne vers ses copines et glousse comme une dinde.
— On dirait Morticia !
Toutes se mettent à rire avec elle. J’entreprends de la contourner. Je n’ai pas envie de l’écouter se moquer de moi. Elle m’attrape par le bras.
— Je suis sérieuse, t’approches pas de Levi.
Je me défais de sa main.
— Sauf que je me moque bien de lui. Maintenant, fous-moi la paix !
— J’en ai rien à foutre que ta salope de mère ait eu cette gamine avec David, elle n’est rien pour lui !
Je la repousse une seconde fois quand elle évoque Maisie.
— Et j’en ai rien à foutre de ce qu’il ressent ou de ce que tu penses. Maisie et moi, nous n’avons rien demandé, et s’il y a bien quelque chose que nous avons appris ces deux dernières années, c’est que nous n’avons besoin de personne ! On a tourné la page, et si tu n’en es pas capable, c’est pas mon problème...
— N’importe quoi...
— Dans ce cas, pourquoi tu me prends la tête ? Moi, je fais ma vie, je n’emmerde personne alors fais-en autant !!!
Je la bouscule légèrement quand je passe à côté d’elle.
Moi qui espérais ne pas avoir à supporter Leah et cette bande de petites connes qu’elle se trimballe partout, c’est raté...
**
— Harlow !
En un mot, ma petite Maisie réussit à me faire oublier ma déplaisante rencontre avec Leah. Sa joie de vivre, l’amour dans sa voix quand elle prononce mon prénom, il n’en faut pas plus pour ravir mon cœur. Cette enfant est pleine de magie. Allongée sur mon lit, je laisse mes soucis s’envoler le temps d’un appel à ma précieuse petite sœur.
— Coucou Mini-Mai’, comment tu vas ?
— Super ! Et toi ?
— Bien, mon trésor, je vais très bien.
— Et tu viens ce week-end, hein ?
Je souris face à son impatience.
— Oui, c’est promis ! Mais raconte-moi ta journée à l’école, c’était comment ?
— Il y a un garçon, Robbie, qui n’arrête pas de m’embêter. Je lui ai dit de me lâcher sinon j’allais lui en coller une !
Me retenir de rire n’a rien de simple quand je l’écoute, pourtant je me reprends, soucieuse de ne pas cautionner son langage.
— On ne parle de cette manière, Maisie et, je ne veux pas que tu te battes !
— Mais, il me tire les cheveux, se rebelle-t-elle.
— Tu sais, les garçons sont vraiment bêtes parfois, et je ne serais pas surprise si ce Robbie est en réalité amoureux de ma petite Mai’.
— Beurk !!! s’écrie-t-elle. Il est même pas beau !
— Mais il est peut-être très gentil. Ne regarde pas que le physique.
J’en ai fait la douloureuse expérience avec Levi. C’était le plus beau garçon de l’école, toutes les filles se battaient pour obtenir son attention. J’étais comme elles et j’ai gagné son cœur... Enfin, c’est ce que j’ai cru pendant de longues années !
— De toute façon, je m’en fiche des garçons...
— Tant mieux ! Tu as bien le temps de t’embêter avec ça.
— Tu as vu Levi ?
Voilà toute la complexité de ma situation ; ma sœur connaît Levi depuis toujours et dans son esprit, il est toujours mon amoureux. Elle ne parvient pas à accepter qu’il ne m’aime plus, que nous ne soyons plus ensemble. Maintenant qu’il est son frère, elle aimerait que nous soyons une famille, mais vu la tournure qu’a prise notre relation, c’est impossible ! Seulement pour ma petite sœur, c’est difficile à comprendre.
— Non, pas encore ! Tu sais, je crois qu’il a beaucoup de travail avec sa nouvelle équipe. Peut-être que je le verrai bientôt.
— Bah, ce week-end ! David m’a dit que tu venais avec lui...
Tiens, première nouvelle !!!
— J’en doute, ma princesse. Il a ses matchs, ses entraînements. De toute façon, ce n’est pas important, je viens te voir samedi, c’est le principal. Tu ne crois pas ?
— Si, bien sûr. J’ai hâte !
— Moi aussi ! Et sinon, à part Robbie, quoi de neuf ?
— David est d’accord pour m’inscrire à la danse avec ma nouvelle copine, Sierra.
— À la danse, trop bien !
— J’ai mon premier cours, samedi après-midi !
— Super ! Je vais pouvoir venir te voir.
— Ouais !!!
Me parvient alors l’imposante voix de David dans le téléphone et ce qu’il dit n’a rien pour me ravir.
— H, David veut te parler !
— Oui, oui... J’ai entendu...
Je sens que ce qu’il a à me dire ne va pas m’enchanter...
— On se voit samedi, H, tu promets ?
— Oui, je te le promets !
— Je te fais plein de bisous.
— Moi aussi, ma chérie. Je t’aime.
— Je t’aime aussi !
Il y a un silence puis :
— Bonjour, Harlow.
— Bonjour, lui rétorqué-je sans vraiment être agréable.
Ce n’est pas que je veuille me montrer renfrognée avec lui, mais la perspective qu’il me parle de son fils me rend nerveuse.
— Comment se passe cette première semaine ?
— Bien, lui dis-je de manière expéditive.
— Tu ne manques de rien ?
— Non.
— Si tu as besoin d’argent...
— Non, c’est bon, je te dis !
— Tu viens nous voir ce week-end ?
— Oui, samedi.
— Parce que Levi doit...
— C’est mort ! Oublie !
— Harlow, soupire-t-il dépité.
— Je ne viendrai pas avec lui...
— Mais bon sang, on ne pourrait pas enterrer le passé et avancer dans le même sens ?!
— Non, mais quel culot ! Notre passé est merdique, c’est clair, et tu n’y es pas étranger, David ! Et si tu veux me faire la morale, tu devrais aussi la faire à ton fils, parce qu’il n’est pas le dernier pour envenimer les choses.
— Je connais la part de responsabilité de chacun dans ce qui s’est passé, la mienne aussi.
— Je sais que tu veux offrir à Maisie le plus de stabilité possible, et rien que pour ça, je te suis reconnaissante, mais ne me demande pas l’impossible.
— Je pensais avant tout à toi. Tu refuses que je t’aide financièrement, et je sais que tu n’as pas grand-chose.
— C’est à moi de me prendre en charge...
— Tu oublies que je suis ton responsable légal...
— C’est temporaire. J’ai 18 ans ! Je vais mieux et dès que j’aurais eu mes évaluations psy, je pourrais demander qu’on retire cette tutelle.
— Je ne veux pas te donner l’impression de vouloir garder une espèce d’emprise sur toi, H, seulement, je m’inquiète à ton sujet ! Elle n’aimerait pas te savoir livrée à toi-même alors que tu es si fragile. Je comprends que je suis la dernière personne que tu imaginais pour t’aider, te soutenir, veiller sur toi, mais je suis là...
— Sauf que tu es l’homme qui a foutu ma famille en l’air, l’homme à cause de qui mon père est parti. C’est pour te protéger qu’elle a quitté Georgetown ! Tu as créé tout ce qui a fait de ma vie un enfer.
— Harlow, je te demande pardon.
— Je serai là, samedi.
— Harlow...
— Au revoir, David.
Je raccroche et balance mon portable sur le matelas. Je savais que cette conversation allait me mettre en rogne...
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