Iridescence, sauve-moi Harlow
Chapitre 50 · Cette nuit encore, trouver le sommeil s’est…
Cette nuit encore, trouver le sommeil s’est avéré une mission bien délicate. Ma nuit a été peuplée de cauchemars, d’angoisses et de pensées aussi obscurs que le ciel dehors et chacune d’entre elles tournait autour d’un seul et même individu : Evon Mendoza. Le croiser dans la cage d’escalier alors que je venais chercher mes affaires a contribué à enfoncer un peu plus le couteau dans la plaie. Si ma culpabilité à son égard était énorme, elle a décuplé en le voyant si torturé au pied de notre immeuble. Même si notre rencontre s’est finalement plutôt bien passée, je ne peux m’empêcher de me sentir dévastée. J’ai tant souffert de le voir dans cet état. Je n’ai même pas la force d’imaginer ce qu’il éprouve. Je l’ai trahi, je l’ai abandonné...
Ding, dong...
La sonnette de la porte d’entrée fait brusquement décoller mes fesses du canapé tant elle me surprend tandis que mon esprit vagabonde ici et là. Après cette journée à remplir boîte en carton sur boîte en carton, je pensais rester affalée ici jusqu’à l’heure du souper, mais cette visite inattendue me contraint à oublier mon repos. Je m’apprête à aller ouvrir quand Maisie déboule de la cuisine en criant à tue-tête :
— J’y vais, j’y vais, j’y vais !
Je la regarde faire en soupirant.
Mais où trouve-t-elle toute cette énergie ? me demandé-je silencieusement, presque agacée de la voir si dynamique tandis que de mon côté, j’ai l’impression de m’être fait rouler dessus par un bus tant mon corps me fait souffrir.
Enfin, Mai’ ne vient pas de plaquer l’homme de sa vie, hein !
Son sommeil est tranquille, sa joie de vivre intacte... Moi, je ne suis plus que l’ombre de moi-même avec un certain retard de sommeil...
— OUI !!! s’écrie-t-elle avant de disparaître derrière la porte qu’elle vient d’ouvrir à la volée.
— Mai’ ? l’appelé-je étonnée par son attitude étrange.
David me rejoint dans le salon. Je l’interroge du regard. Sa seule réponse est un sourire tendre.
— Je t’aime, ma petite Harlow. Joyeux Noël.
Curieuse de comprendre ce qui se trame ici, je marche en direction de l’entrée. Presque craintivement, je passe la tête par-delà la porte. Ce que je vois alors sur le seuil rouvre instantanément les vannes intarissables de mes larmes.
— En fait, c’est toi le père Noël, rigole Maisie perchée dans les bras de son frère.
— Je suis plus beau que lui quand même, lui répond Evon avec un amusement réciproque.
Elle l’embrasse avec adoration avant de jeter un coup d’œil derrière eux.
— T’es qui, toi ?
Le doux rire de Gavin me chatouille les oreilles.
— Moi, je suis Gavin, un ami d’Evon et de Brownie.
— Cool !
Elle saute des bras d’Evon et rentre à l’intérieur.
— Brownie, ricane-t-elle en passant à côté de moi. Cette famille est trop bizarre...
La légèreté de Maisie envolée avec elle dans la cuisine, il ne reste plus qu’un énorme malaise entre les quatre personnes présentes. Me raccrochant à la porte d’entrée pour ne pas flancher, j’observe Evon comme s’il était le fruit de mon imagination.
— Ne restez pas dehors, intervient David. Il fait un froid de tous les diables !
Gavin est le premier à bouger. Passant devant son meilleur ami qui ne me quitte pas des yeux, il entre.
— Bonjour, Princesse, me salue-t-il avant de déposer un baiser sur ma tête. Ça fait du bien de te voir...
— Euh..., bredouillé-je totalement incapable de réunir mes pensées. Moi aussi...
Toujours sans rompre cet intense, ce déroutant contact visuel entre nous, Evon fait un pas puis deux vers moi. La scène qui se déroule ensuite est comme au ralenti. Le bras levé vers moi, il pose sa main sur ma nuque et m’attire à lui. Je finis plaquée contre son corps athlétique, mes bras retrouvent leur place naturelle autour de ses hanches tandis qu’il lève mon visage dans sa direction.
— C’est seulement pour aujourd’hui, m’explique-t-il avec une vraie difficulté à s’exprimer, comme si cet avertissement lui coûtait.
— Tu n’es pas obligé de faire...
Son doigt se pose sur mes lèvres.
— C’est Noël, ma puce, et je veux t’offrir la magie de cette journée. Peut-on tout oublier pour quelques heures et passer un magnifique moment tous ensemble ?
Les yeux trempés, je hoche la tête.
— Je ne veux pas te faire de mal, Evon.
— Chut, murmure-t-il en se penchant jusqu’à me toucher du bout des lèvres. Ce sont tes larmes qui me font du mal. Arrête de pleurer, mon amour.
Je me laisse tomber contre son torse, le serre aussi fort que mes bras chétifs me le permettent.
— Je t’aime tellement, Bébé...
Mes pieds quittent le sol. Le nez enfoui dans mon cou, il respire longuement mon odeur.
— Moi aussi, ma Brownie. Tu n’as pas idée comme je t’aime.
Après un baiser délicat, il me repose à terre et s’intéresse alors à son père. Il lui offre une poignée de main. David l’accepte.
— Merci, lui dit Evon. Merci d’avoir fait ça pour elles.
— Je suis heureux de t’avoir à la maison, lui répond David en pressant doucement son bras. Joyeux Noël, mon fils.
Evon abaisse le regard un instant.
— Je... euh...
À cet instant, je me demande si la magie de Noël va opérer entre eux également.
— J’ai acheté tout ce que tu m’as demandé, cet après-midi.
Evon Mendoza, tu es l’homme le plus têtu que je connaisse...
— Tout est dans la voiture !
— Merci Evon. Je vais aller m’en occuper.
— Je peux t’aider, lui proposé-je sans attendre.
Son bras s’enroule sur mon épaule. Il m’embrasse.
— Non, toi, tu profites de ce moment et tu me laisses prendre le reste en charge.
— Mais...
— Pas de discussion, jeune fille ! Sauve-toi, maintenant !
Il me pousse vers son fils avant de sortir de la maison. Evon me regarde, un sourcil arqué.
— Quoi ?
— Je ne sais pas comment tu fais...
— Il n’est peut-être pas si insupportable que tu le crois...
— Je ne parle pas de ça.
— De quoi, alors ?
— Je m’interrogeais sur ce que tu pouvais bien faire pour que tout le monde ait autant de facilité à t’aimer. David Carrell n’est pas le mec le plus expansif qui soit, j’en sais quelque chose, il m’a élevé. Mais avec toi, il n’a aucun mal à te démontrer qu’il tient à toi.
— Je suis convaincue que ton père a été particulièrement inhibé par ta mère. Aujourd’hui, il apprend seulement à être davantage lui-même.
— Si tu le dis...
— Pourquoi lui as-tu dit merci ? Je ne comprends pas.
Il s’appuie contre le dossier du canapé.
— Il m’a appelé au beau milieu de la nuit pour me demander de venir.
— Et tu as accepté, comme ça ?
— Non, bien sûr que non. On a beaucoup discuté.
Je relève la tête.
— Vraiment ? demandé-je, pleine d’espoir.
Il fronce les sourcils.
— On a uniquement parlé de toi et de Mai’, s’empresse-t-il d’ajouter.
— Oh...
— Il m’a rappelé combien ce moment était important pour vous deux.
— Pas seulement pour Mai’ et moi, Evon. C’est avant tout avec toi que je voulais partager cet instant.
Il se lève et me saisit par la taille.
— C’est pour ça que je suis là !
— Ne va pas imaginer que je ne suis pas heureuse de vous voir Gavin et toi, mais j’ai pleinement conscience du chagrin que je te cause et...
Evon me fait taire d’un baiser.
— Il n’y a qu’une règle ce soir : on oublie tout, on ne pense qu’à nous !
— On oublie tout, répété-je en un souffle sur sa bouche.
— Jusqu’à votre départ.
Les yeux dans les yeux, nous nous contemplons.
— Evon, murmuré-je en luttant comme une furie contre de nouvelles larmes.
— Je suis là, ma Brownie, me cajole-t-il. Tout va bien, je suis là...
— Mon amour, tu me manques tellement.
— Tu me manques aussi, Harlow.
**
Alors c’est ça, la vraie force de l’amour... Être capable de surmonter sa plus grande peine, sa plus grande peur simplement pour rendre l’être aimé heureux... Alors c’est ainsi qu’il m’aime...
J’ignore depuis combien de temps je suis là à regarder Evon s’amuser avec sa sœur. Le temps semble s’être figé ce soir et je lui en suis reconnaissante. Je veux profiter du bonheur de les avoir tous les deux à mes côtés aussi longtemps que possible. Cette ambiance chaleureuse et joviale m’avait tant manquée, et ces quelques heures de répits avant notre départ me donneront sûrement un peu de force pour surmonter les moments difficiles qui s’annoncent. Pour l’instant, il n’y a que la joie d’être réunis et la magie de Noël pour rendre cette soirée unique.
J’examine Evon dans le moindre détail : les traits de son beau visage, les expressions qui s’y dessinent, et je pense... Je pense à la chance inouïe qui est la mienne d’avoir rencontré un être aussi unique, mais surtout d’être aimée par lui. Sa présence en est la preuve. Me voir le faisait profondément souffrir, mais il a surmonté cette douleur dans le seul but de m’offrir ce repas de Noël tel que je l’avais rêvé.
— Harlow ?
Je reviens à moi quand Evon m’interpelle.
— Tu rêves, ma puce ?
— Je... euh... non, non, marmonné-je. Je suis un peu fatiguée.
J’abandonne ma place assise.
— Je vais aller à la cuisine et préparer le dîner.
— Je vais t’aider !
— J’ai une autre mission pour toi et Mai’. Ton père a mis de côté tout ce qu’il faut pour le sapin dans le garage. Vous pourriez le décorer !
Evon et Mai’ échangent un regard complice.
— À vos ordres, chef ! s’écrient-ils avant de partir vers le garage.
Je ris en les regardant faire avant de me diriger vers la cuisine. Mais très vite, j’ai la sensation d’être suivie. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule.
— Gavin ?
— Je vais te filer un petit coup de main !
Je m’arrête face au réfrigérateur où je récupère les provisions achetées par Evon.
— Tu es sûr de ne pas vouloir t’occuper du sapin avec eux ?
— Non, je préfère m’occuper du dîner avec toi.
— OK !
Nous nous lançons dans l’élaboration de notre repas de Noël. Il sera simple, mais excellent ! Après quelques minutes d’un silence surprenant entre nous, je me décide à le briser.
— Tu n’avais pas de projets avec ta famille pour ce soir ?
— Si, mais Evon n’est pas vraiment en forme ces derniers jours, j’ai préféré rester auprès de lui.
Mon regard se pose sur le marbre.
— Je suis confuse, Gavin. Je ne voulais pas tout bouleverser...
— Ne te prends pas la tête avec ça, Brownie. Le principal est qu’il soit là, ce soir.
— Je n’imagine pas le courage dont il fait preuve pour être ici...
— Non, tu n’imagines pas...
Le ton avec lequel m’a parlé Gavin me laisse clairement penser que mon ami éprouve du ressentiment à mon encontre. Je ne lui en veux pas, bien sûr, mais ce constat me peine terriblement.
— Je suis désolée de t’avoir déçu, Gavin. Je sais que tu attendais mieux de moi...
— J’attendais mieux, répète-t-il avec un rire sarcastique. Je n’attends rien de toi, Harlow, tu ne me dois rien. Tu ne me déçois pas, seulement depuis que j’ai fait ta connaissance, j’ai envisagé bien des tournures à votre relation, mais pas une seule fois, j’ai pensé que vous vous sépareriez. Je savais que tout ne serait pas rose. Avec Evon, ça ne peut pas l’être, pourtant je vous voyais vraiment bien ensemble.
— Gavin, susurré-je. C’est tout ce que je désirais aussi.
— Alors, pourquoi tu pars ?
Je lève les yeux au ciel.
— Tu m’as déjà posé cette question et tu connais parfaitement la réponse.
— Pour Maisie, j’ai entendu !
— Dans ce cas, pourquoi tu insistes ?
— Tu as fui la conversation lorsque tu es venue à l’appart. Sûrement parce que tu refuses d’entendre ce que j’ai à te dire. Es-tu plus encline à écouter, ce soir ?
— Est-ce si important à quelques heures de mon départ ? Rien de ce que tu diras ne me fera changer d’avis !
— Donc c’est ça, notre amitié ? Je dois gentiment t’écouter lorsque tu as envie de te confier, mais tu ne me donnes pas la réciprocité !
— C’est totalement faux !
— Je peux te parler en toute franchise, dans ce cas ?
— Oui, bien sûr, mais si ton objectif est de m’influencer...
— Harlow, m’interrompt-il. Tu es une adulte, maintenant, et rien ni personne ne devrait influencer tes décisions. Tu es loin d’être une fille stupide !
— Qu’est-ce que tu voulais me dire ?
— Je ne jugerai pas le choix que tu as fait ! Cependant, je crois que tu ne joues pas ton rôle auprès de Maisie, que tu n’as pas ta place à Orlando.
— Je te demande pardon ?
— Tu as 18 ans, Princesse. Tu es en âge de vivre ta propre vie et de ce que j’ai vu ce soir, ta sœur est en mesure de le comprendre.
— Elle n’a que moi !
— Encore une fois, tu fais erreur ! Elle a un père !
— Qu’elle connaît à peine.
— Pourtant, en étant extérieur à cette famille, j’ai trouvé que leur relation est celle d’un père et de sa fille. Je les trouve même parfois complices. C’est encore fragile, je te l’accorde, mais c’est bien présent !
— Ce soir, c’est Noël, tout le monde est enjoué. J’ai assisté à bon nombre de disputes entre eux et rien n’est simple dans leur relation.
— Evon m’a raconté leurs petits accrochages. Soit honnête avec moi, qui était au cœur du sujet quand ça s’est produit ?
Je fronce les sourcils.
— Ce n’était pas toi, par hasard ?
— Je n’ai rien fait pour qu’ils ne s’entendent pas tous les deux.
— Ta sœur prend fait et cause pour toi et se dresse contre son père quand elle croit devoir te protéger, et c’est naturel après ce que vous avez vécu. Vous êtes extrêmement soudées, vous vous êtes retranchées dans cette espèce de bulle et vous ne voulez laisser personne l’atteindre, je peux le comprendre ! Mais l’époque où il n’y avait que Maisie et toi est finie, H. Aujourd’hui, Evon et David font partie intégrante de cette équation. Tu dis que tu as fait le choix de t’en aller avec eux parce que tu ne veux pas la laisser, parce que tu es convaincue que ta sœur a besoin de toi, mais je pense que le vrai problème est que tu ne veux pas voir la vérité en face : David est son père, sa place est auprès de lui ! Tu te caches derrière cette noble promesse faite à ta maman, mais réfléchis une seconde et essaie de te mettre à sa place : qu’est-ce qui la réjouirait le plus ? Te voir vivre ta vie d’étudiante aux côtés d’un homme qui est fou d’amour pour toi, entourée d’amis qui tiennent sincèrement à toi ou assumer un rôle qui n’est pas le tien.
D’amis ? Mis à part lui, je ne vois pas quels amis je me suis faits sur le campus ? Ma réflexion un peu perplexe doit se lire sur mon visage, si j’en crois la mine désespérée de Gavin.
— J’ai compris à la manière dont tu t’es tirée l’autre jour que tu te fiches pas mal de nous. Pourtant Will, Tanner, Justin et moi-même sommes vraiment touchés par ce qui se passe, et il n’est pas question que d’Evon. Tout comme moi, ils encaissent mal que tu t’en ailles.
— Je... je suis désolée...
— Tu en as bavé, et je suppose que tu n’es plus habituée à ce que les gens s’intéressent à toi, mais encore une fois, tu fais une erreur.
— Donc ce que tu essaies de me dire, c’est que ma sœur serait plus heureuse avec David si je n’étais pas là, c’est ça ?
— Je dis simplement qu’il est temps que tu acceptes que tu n’es pas sa mère. Tu as endossé ce rôle par la force des choses à la mort de ta maman, mais il y a, depuis, quelqu’un qui a veillé à ce que tu retrouves ta place dans ce monde. Les choses sont enfin en ordre, pourquoi ne pas l’accepter ?
— En laissant ma sœur s’envoler à des centaines de kilomètres de moi ?
— Ce n’est pas le bout du monde, non plus !!! Rien ne t’empêcherait de voir ta sœur aussi souvent que c’est actuellement le cas !
— Je ne changerai pas d’avis, affirmé-je en perdant patience.
Déterminée à mettre un terme à cette conversation désagréable, je marche vers le salon.
— Harlow, m’interpelle Gavin. On n’en a pas fini !
Je l’ignore et poursuis mon chemin jusqu’à ce qu’il me fasse tournoyer sur moi-même. Prise au piège de ses bras, je m’affole quand son pouce caresse doucement mes lèvres.
— Ne pars pas Harlow, j’ai besoin de toi ! il me dit doucement.
— Gavin, dis-je en me débattant, le cœur tambourinant dans ma poitrine. Ne fais pas ça, je t’en supplie.
Ses yeux se fixent sur mon expression effarée. Il rit doucement.
— Détends-toi, Princesse...
Il se penche lentement vers moi et dépose un baiser on ne peut plus chaste sur mes lèvres. Un contact qui me laisse totalement sidérée.
— Je t’aime, Harlow, mais tu n’y es pas du tout...
Je le repousse quand je sens la pression de ses mains affaiblir sur mes bras.
— Je ne suis pas assez stupide pour tomber amoureux de la nana d’un type prêt à buter le premier mec qui n’aurait ne serait-ce qu’un regard déplacé pour elle, m’explique-t-il en marchant jusqu’à la table de la cuisine, les mains dans les poches de son jean.
Là, il y prend appui et s’y assied avec une nonchalance surprenante compte tenu du fait qu’il vient de m’embrasser. Un baiser qui ressemblait plus à un frôlement qu’à une vraie embrassade, mais quand même. Lui est à l’aise là où je voudrais me faire aussi petite qu’une souris et me terrer dans un trou.
— Non, moi, je suis tellement con que je tombe amoureux du type en question...
Mon regard va et vient nerveusement sur Gavin tandis que ses mots tournent en boucle dans ma tête.
Amoureux du type en question... Puis ce sont les paroles d’Evon qui me reviennent en mémoire : « Je crois que Gavin n’est pas très porté sur les nanas... »
— Mon Dieu, Gavin, chuchoté-je en portant une main à ma bouche.
Il saute sur ses pieds et se plante face à moi.
— Tu ne peux pas te tirer, H, c’est impossible ! Tu es en train de le détruire !!!
— Gavin, bafouillé-je en secouant la tête.
Il l’emprisonne entre ses mains.
— Il faut que tu arrêtes tout ça avant que ce ne soit trop tard, Harlow.
— Je ne peux pas !
— Bien sûr que si ! Tu as 18 ans, tu es une adulte et tu démarres ta vie. Ta place n’est pas à Orlando à élever ta sœur alors qu’elle a un père pour le faire.
— Ce n’est pas aussi simple !
— Bien sûr que si !
— Evon comprend très bien mon geste !
— Evon t’aime tellement qu’il est prêt à te dire n’importe quoi tant que ça te fait du bien, mais je peux t’assurer qu’il est au plus mal. Il n’est pas là simplement parce que son père lui a demandé de venir, mais pour te montrer qu’il va bien, qu’il gère votre séparation et pour que tu partes l’esprit plus tranquille.
Je secoue la tête.
— Tout ce que fait ce mec, c’est dans le seul but de te préserver. Même venir ici et passer Noël avec toi.
— Je n’attends pas de lui qu’il me protège de cette manière.
— Mais c’est ancré en lui, H. On dirait que ce mec est né que pour ça, putain !!!
— Et toi, Gavin, pourquoi es-tu là ?
— Parce que je l’aime, tout simplement ! Parce que le laisser affronter ça tout seul est inconcevable pour moi. Pourtant, je sais que jamais il ne me rendra la pareille.
Il marche jusqu’au tabouret le plus proche et s’y installe.
— Je ne me suis jamais fait aucune illusion à ce sujet. Evon est hétéro, je le sais depuis le début et je n’ai même jamais espéré que les choses soient différentes entre nous. J’accepte très bien la situation telle qu’elle est. La première année où nous avons vécu ensemble, j’ai voulu déménager. À quoi bon rester et m’engluer dans cette relation toxique après tout ?
Je m’installe sur le siège voisin et écoute attentivement le récit de Gavin.
— Je venais de découvrir que j’étais...
Il se pince l’arête du nez.
— J’ai toujours eu la sensation d’être un type normal. J’ai eu des copines, j’ai aimé être avec elles. J’ai même fait l’amour avec l’une d’entre elles et je ne me suis pas senti étranger à tout ça. Mais Evon est entré dans ma vie et j’ai changé.
Il me lance un coup d’œil honteux.
— Je ne suis pas gay, H. Je l’aime lui et uniquement lui.
— Gavin, dis-je en prenant sa main dans la mienne. Ce n’est pas grave, tu sais. Tu as le droit d’être tel que tu en as envie et personne n’a le droit de te juger.
— Sauf que j’ignore qui je suis réellement.
— Si j’analyse un peu les choses, je pense que tu ne peux pas le savoir simplement parce que tu t’es trop focalisé sur Evon. Je vois tout ce que tu fais pour lui et je comprends aujourd’hui à quel point tu es impliqué dans cette relation. Il est peut-être temps que tu penses davantage à toi et que tu arrêtes de porter son mal-être sur tes épaules.
— Et comment j’y parviens si tu t’en vas ?
Ses doigts se faufilent dans mes cheveux.
— Tu ne peux pas savoir comme j’ai été heureux quand tu es apparue dans sa vie. Pas une seconde, je n’ai été jaloux ou je ne sais quoi. Tout ce que j’ai pensé, c’est s’il est enfin heureux, s’il se pose avec elle, je vais pouvoir tourner la page. Ils feront leur vie, je pourrais en faire de même et trouver les réponses à mes propres questions. Il a chamboulé ta vie et je sais mieux que quiconque comme ça peut être déroutant, simplement parce que j’ai vécu la même chose.
Il baisse les yeux.
— Moi, je n’avais personne avec qui partager ça. Je n’ai pas voulu que tu ressentes la même chose, c’est pour cette raison que je t’ai toujours aidée. Mais le temps passant, j’ai fini par éprouver une vraie amitié pour toi. Je t’aime sincèrement, H.
Ses grands yeux tristes se posent sur moi.
— C’est pour ça que j’ai vraiment souffert de la façon dont tu es partie, hier. Je pensais qu’on ne se reverrait probablement pas et toi, tu t’es contentée de me balancer quelques remerciements à la tronche avant de te tirer.
Il replace sa chevelure blonde en arrière.
— Je sais pas, H. J’avais envie de t’étreindre, de te dire comme tu allais me manquer, comme je t’aime. Je t’aime de l’aimer comme il en a besoin, je t’aime d’être tout ce qu’il a toujours désiré, je t’aime de lui apporter autant de bonheur. Et je te déteste d’envisager sérieusement de passer à côté d’une vie à ses côtés.
— Gavin, pleuré-je en m’accrochant à son cou.
Il m’enlace et me serre plus fort.
— J’ai envie de te secouer de toutes mes forces, de te hurler que tu n’as rien compris à la chance qui s’offre à toi d’être le seul être sur terre pour qui il a de l’affection.
— Tu te trompes, Gavin. Il tient beaucoup à toi.
Caché dans mes cheveux, il secoue la tête.
— Il s’en fout pas mal de moi ! Il aime l’idée de ne pas vivre seul, mais je lui tape sur les nerfs la plupart du temps. Depuis que tu vis avec nous, combien de fois l’as-tu vu prêt à me coller son poing dans la gueule ?
— Ce que je retiens, c’est qu’il ne l’a jamais fait ! Tu mets souvent ses nerfs à rude épreuve parce que tu le pousses dans ses retranchements, mais il te laisse faire.
Accoudée à l’îlot, je l’observe une seconde en souriant.
— Il n’est pas très doué pour montrer ce qu’il éprouve, je te l’accorde, mais tu fais erreur au sujet d’Evon. Tu n’es pas que son colocataire ou bien même un pote, tu es son meilleur ami, Gavin !
Il hausse les épaules, comme si mes paroles le laissaient perplexe.
— Il y a quelques semaines, on discutait tous les deux, et Evon m’a parlé de toi.
— De moi ?
— Oui, il m’a dit qu’il ne t’avait jamais vu avec une nana. Il est convaincu que tu es plus attiré par les hommes, mais que tu n’as jamais osé le lui dire de peur qu’il le prenne mal. Il m’a assuré qu’il n’en avait rien à foutre, que ça lui était égal, que jamais ça ne changerait quoi que ce soit à votre amitié.
— Je doute que savoir qu’il est l’homme dont je suis amoureux ne change rien à notre amitié, constate-t-il avant d’être pris d’un fou rire. Il me ferait la peau, c’est certain.
Je souris.
— Je crois qu’il aurait du mal à encaisser la nouvelle, c’est vrai, mais je pense qu’il pourrait te surprendre.
Je me penche et lui rends le baiser qu’il m’a donné un peu plus tôt. Il me laisse faire avant de reculer avec élan.
— Ne pars pas, Harlow, je t’en conjure. J’ai peur pour lui si tu t’en vas. Il ne sera plus jamais le même après toi.
— C’est si compliqué, Gavin. Je ne sais plus où j’en suis...
— Mais qu’est-ce que vous foutez là, tous les deux ?
La question retentissante d’Evon nous fait bondir sur place.
— Rien, riposté-je dans un mouvement d’épaules alors que ce pauvre Gavin se délite sur place.
— T’es encore en train de la coller, putain ! Mais c’est pas vrai... qui m’a foutu une telle glue dans les pattes, proteste-t-il.
— C’est toi qui m’as supplié de venir, abruti !
Je ris.
— Tu pleurais comme une gonzesse : « Viens avec moi, mon pote. Je vais péter un plomb si elle se tire, j’ai besoin que tu sois là... », répète Gavin en imitant son ami dont l’attitude assurée retombe comme un soufflet.
— Ferme ta gueule, putain !
Gavin traverse la pièce et tapote l’épaule d’Evon.
— Arrête de jouer le bonhomme, tu ne fais pas illusion, Ev’, pas avec elle ! Ça ne fait pas de mal de mettre ses tripes sur la table, tu sais. Qui sait, ça pourrait peut-être changer le cours de l’histoire.
— Qu’est-ce que tu racontes comme connerie ?
— C’est Noël, Evon. S’il y a une nuit propice au miracle, c’est bien celle-là.
Evon lève ses grands yeux troublés vers moi.
— Je vous laisse méditer là-dessus...
**
Une drôle impression de déjà-vu sème le trouble en moi lorsque j’entre dans ma chambre à coucher à près de deux heures du matin. La raison de cette sensation... la présence du sac de voyage appartenant à Evon posé sur mon lit.
Ne rêve pas, H, me somme ma conscience. Il ne va pas entrer et se coucher tranquillement près de toi alors que tu lui as brisé le cœur.
Il a sorti le drapeau blanc pour ce soir, mais d’ici à passer la nuit dans mon lit... Pourtant, comme j’aimerais qu’il s’étende à ma gauche et qu’il se blottisse au creux de moi, qu’il m’autorise une dernière fois à respirer l’odeur de sa peau, à laisser sa chaleur me réconforter avant que nous nous disions au revoir, avant qu’il n’y ait plus rien que cette bonne vieille solitude.
Prise dans mes doux songes, mes pensées plus agréables que ces derniers jours, je ne perçois pas sa présence tout près de moi avant qu’il ne m’enlace à la taille.
— Veux-tu que je te débarrasse de mon sac ou est-ce que lui et moi avons le droit de rester ici ?
Je lui fais face et me suspends à son cou.
— Comment peux-tu te poser cette question ?
Si ce soir, tous les regards que nous avons échangés étaient langoureux et bienveillants, celui dont il m’accable alors me ramène direct à cette pénible situation qui nous a blessés l’un comme l’autre.
— Il me paraît pourtant logique que je me la pose. Je n’ai aucune envie de t’imposer ma présence. J’ai accepté de venir ce soir pour t’offrir le Noël dont tu rêvais, mais c’est une tout autre chose que de passer la nuit avec toi. Encore une fois, je sais ce que je peux gérer dans ces circonstances, mais j’ignore ce que toi, tu peux gérer.
— Passer cette nuit avec toi est inespéré pour moi, Evon. Être ici, face à moi, doit exiger énormément de toi. Je t’ai déjà trop fait souffrir et l’idée d’ajouter à ta douleur est insupportable.
— Je ne serais pas venu si je ne pouvais pas encaisser.
Enfouie dans son tee-shirt, je marmonne :
— Si tu savais comme j’ai honte de te faire du mal après tout ce que tu as fait pour moi. Personne au monde ne m’a traitée avec autant de bienveillance que toi et je te remercie en partant dans un autre État.
Prenant mon visage en coupe, il m’oblige à affronter son regard empli de tendresse.
— Tu n’as pas à ressentir ça, ma Brownie. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour...
— Et je ne te l’ai pas rendu.
Il repousse mes paroles d’un mouvement de tête.
— C’est ton amour pour Mai’ qui te force à agir ainsi et je ne peux pas te le reprocher.
— Je voulais tant te prouver comme j’ai compris l’importance de tes sentiments et te rendre cet amour avec la même hardiesse, mais j’ai échoué.
— Tu m’as prouvé que je ne me suis pas trompé sur toi, Harlow. Tu es l’être le plus aimant, le plus pur que la terre ait porté et je suis fier d’avoir fait partie de ta vie, ma puce. Si aujourd’hui nos chemins doivent se séparer, c’est simplement parce que tu restes fidèle à toi-même et je ne peux que t’y encourager.
— Comment fais-tu ?
— Comment je fais quoi ?
— Pour ne pas me haïr...
Ses lèvres trouvent les miennes.
— Je ne te hais pas, bien au contraire. Je suis encore plus amoureux.
— Evon, dis-je dans un souffle qui s’écrase sur sa bouche.
Mes mains s’introduisent sous son pull, redécouvrent avec le même désir ses formes sensuelles dont je raffole tant.
— J’ai envie de toi...
Je me retrouve propulsée contre lui.
— C’est ce que j’aime le plus chez toi : cette façon que tu as d’être toujours raccord avec mes propres envies.
Je glousse.
— J’espère que vous êtes en forme, Mademoiselle Jonas, car j’ai la ferme intention de profiter de chaque minute qu’il me reste auprès de toi pour te faire l’amour encore et encore.
Dans une étreinte lascive, il nous étend sur le couvre-lit. Je saisis le bas de son pull.
— Nous n’avons pas une seconde à perdre dans ce cas...
Evon tend le bras en direction de la lampe posée sur la table de chevet sans cesser de me détailler avec avidité.
— La nuit nous appartient mon amour, et je compte bien la rendre mémorable.
Je glousse. Evon éteint la lumière.
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