Iridescence, sauve-moi Harlow

Elma Hilde · Chapitre 19 sur 40

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Iridescence, sauve-moi Harlow

Chapitre 25 · Je vous ai parlé de la chaleur…

 

 

Je vous ai parlé de la chaleur de ma relation naissante avec Evon ? Parce qu’un froid polaire vient de s’abattre dessus sans que je n’y comprenne quoi que ce soit.

Notre trajet de retour s’est fait dans un silence assourdissant et il en a été de même pour notre repas. Evon, totalement replié sur lui-même, n’a pas décroché un mot de toute la soirée, ni à moi ni à Gavin qui m’a lancé des œillades voilées d’incompréhension au cours du dîner, des œillades auxquelles je n’ai pu répondre, vu que je ne sais rien de ce qui arrive à Evon.

Malheureusement, je l’ai déjà vu se quereller avec son frère, mais jamais auparavant il n’avait eu une réaction si virulente à mon égard.

Je voulais seulement récupérer mes affaires…

Et la situation m’est encore plus pénible après cet incroyable week-end partagé avec celui qui m’ignore à présent.

Si je prends le temps d’analyser les choses, je ne trouve pas anormal qu’il ait pu être furieux en débarquant à ma résidence où il a trouvé Levi. Et que celui-ci lui parle de Leah n’a rien arrangé, c’est certain ! Comme souvent avec Evon, je me suis sentie protégée et soutenue, deux sentiments rarement ressentis dans mon cas et je ne l’en remercierai jamais assez. Alors qu’est-ce qui a dérapé entre nous ? Pourquoi il s’en est pris à moi ? OK ! Je suis partie sans lui, mais je peux encore passer chez moi sans qu’il ne m’escorte, et mon initiative partait d’une bonne intention.

Je me suis égarée dans mes pensées quand Gavin se lève de table et commence à la débarrasser. Même si je n’ai pas touché au contenu de mon assiette, je l’imite. Nous sommes rapidement rejoints par Evon.

— Je vais le faire, bougonne-t-il à mon attention. Va te mettre au lit.

— Je peux…

— Harlow, maugrée-t-il. Fais ce que je te dis !

Mon regard croise celui de Gavin qui semble s’excuser pour lui. J’abandonne ce que je fais et file me cacher dans sa chambre à coucher.

Et me voilà prisonnière de cet espace confiné, faisant les cent pas en m’interrogeant sur la marche à suivre. Est-ce que je dois le confronter, tenter d’obtenir de lui une explication ? Ou dois-je attendre que la tempête passe ?

Depuis ma rencontre avec Evon sur le campus, il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir des tensions qui règnent entre lui et sa famille, notamment avec Levi ; tensions qui m’ont poussée à mettre de la distance entre nous à notre retour de Charleston. La manière n’était pas bonne, je ne peux pas le nier, mais ma peur de souffrir de toute cette situation familiale complexe m’a fait agir de façon drastique. Finalement, tout ce que j’ai réussi à faire est de nous avoir blessés tous les deux. Lui, de me voir le repousser, moi, de sciemment me priver de lui. Cependant, plus je suis plongée, malgré moi, dans ce tumulte relationnel qui entoure les Mendoza, plus je suis sceptique sur les raisons de ce tumulte. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai mis ça sur le dos de la séparation de David et Abigail, leurs parents, et des incidents qui ont suivi.

Forcément, le divorce passe mal pour la mère de Levi et Evon. Apprendre que son époux a entretenu une liaison de plusieurs années avec celle qu’elle considérait comme son amie a dû être une véritable épreuve, mais quand un an après, alors qu’elle a donné une seconde chance à son mari, il a reconnu publiquement que Maisie était en réalité son enfant, c’est un deuxième couperet qui est tombé.

Je ne sais pas avec précision si elle l’a su en même temps qu’elle a découvert la liaison ou avec le reste de la ville quand l’assistante sociale a décidé de nous placer, Maisie et moi. Elle, en famille d’accueil, moi, en centre pour adolescent en difficultés émotionnelles (en psy, quoi !). Un foyer qui éclate dans de telles conditions, les dommages sur Evon et Levi ne peuvent être que catastrophiques. Pourtant, ils n’expliquent pas qu’Evon ait autant de rancune envers ses parents et son frère.

Je m’explique la manière dont Levi a abordé les choses. Ma mère et son père ont brisé notre monde, tout ce que nous avions à l’époque (même notre amour). Naturellement, mon nom est devenu proscrit sous le toit des Mendoza et tout « rapprochement » avec nous n’était plus permis. Donc logiquement, nous ne pouvions plus être en couple. Le hic dans tout ça, c’est que j’étais déjà à Savannah quand toute la vérité a éclaté. Ma mère, dans le souci de nous préserver, n’a pas perdu de temps à plier bagage quand mon père a découvert son aventure avec David et la vraie paternité de Maisie. Et quelques jours plus tard, tout Georgetown était au courant, Abigail Mendoza y compris. Voilà comment notre histoire s’est achevée : il m’a quittée, car sa famille traversait une crise sans précédent à cause de ma mère, mais moi, j’ignorais tout de ce qu’elle avait fait. Tout ce que je savais, c’était que mes parents étaient en plein divorce, que mon père était parti en nous laissant seules toutes les trois. Aujourd’hui, Levi essaie de trouver sa place entre sa mère et son père et je le comprends.

En ce qui concerne Evon, il m’a paru très détaché de la séparation de ses parents. Selon ses dires, elle lui a même semblé logique. Entre son père et sa mère, il n’a aucun parti pris puisqu’il mène la vie dure à David et ne se gêne pas pour dire tout le mal qu’il pense de sa mère. Quant à Levi, il lui en veut, c’est évident, mais la question est : est-ce que toute la rancœur qu’il lui voue est en rapport avec le divorce ?

Ayant pris de nombreux coups depuis que nos vies sont parties en vrille, j’ai pour habitude de me tenir le plus loin des embrouilles (surtout si un Mendoza y est mêlé de près ou de loin). Si je me tiens à cette logique, débuter une relation amoureuse avec Evon n’est pas recommandé. Cependant, jusqu’à ce soir, son attitude m’a encouragée à prendre le risque. Ne percevant pas de menaces à proprement parler, je me suis laissée guidée par Evon. Sauf que pour être honnête, alors que je vais et viens entre les quatre murs de cette pièce, j’hésite à rester. Il ne s’agirait pas d’un départ définitif, non, mais d’une petite trêve pour que chacun de nous reprenne ses esprits, quelques heures, quelques jours...

C’est dans cet objectif que je décide de prendre mon sac de cours et des vêtements pour parer au plus urgent avant de sortir de la chambre en direction du salon avec la ferme intention de discuter avec Evon afin de lui faire comprendre l’importance de nous accorder du temps et de l’espace. Je suis sur le point de faire mon apparition quand :

— Ev’, mon pote, arrête de faire le con !

— Je ne suis pas d’humeur, Gavin, lâche-moi !

— Je le ferais s’il n’y avait pas ici une nana carrément chouette que ton comportement de connard fait souffrir.

— C’est bon, je sais comment gérer Harlow. Fous-moi la paix !

— Vraiment ? Car de mon point de vue, tu gères comme le dieu des enfoirés…

— Putain, je t’ai dit de pas me chercher !

— Tu te laisses pourrir par ta rancune envers eux, Evon et, le pire dans tout ça, tu la pourris, elle ! Tu n’en as pas assez bavé avec cette merde ?

— Arrête de me parler comme si tu savais ce que j’ai dans le crâne…

— Si j’ai appris un truc après cinq années à vivre avec toi, c’est que c’est impossible de savoir ce que tu as dans la tête. Par contre, je sais ce que ça te fait de revoir ta famille et tu as trop vu la gueule de ton frère, ces derniers temps !

Bien planquée dans ma cachette, j’observe la scène et je suis totalement impuissante quand Evon empoigne violemment Gavin et le plaque contre l’évier. J’étouffe un cri d’horreur dans la paume de ma main.

— Putain, mais ferme ta grande gueule, je te préviens !

La réaction de Gavin est presque plus surprenante que celle de l’individu fou de rage qui le maintient par le col ; il est calme, presque habitué à la fureur de son ami.

— Tu peux lui parler, tu peux lui dire ! C’est une fille bien, elle saura t’écouter !

— Elle ne saura jamais, tu m’entends !!! C’est ma merde, pas la sienne !!!

— Et combien de temps tu crois qu’il va se passer avant que ta merde lui pète à la gueule ??? Regarde-toi, ce soir ! Tu n’es même pas foutu d’être dans la même pièce qu’elle sans être mort de trouille !!!

— Tu m’emmerdes, Gavin !!! rétorque-t-il en le relâchant avant de se précipiter dans l’entrée.

— Putain, mais tu vas où ?

— Je me tire, j’ai besoin d’air.

— Ev’, ne la laisse pas seule ! Bordel, déconne pas !

— Faut que je sorte de là, j’ai la tête qui va exploser !

Et il sort en trombe.

Sonnée par ce que je viens de voir, les bras ballants et la mine décomposée, je fais un pas, puis deux dans le salon. Gavin s’aperçoit immédiatement de ma présence. Il soupire, en se frottant nerveusement la nuque.

— Princesse, je suis désolé, me dit-il tristement.

— Il est parti ? marmonné-je bêtement.

— Il va revenir, t’inquiète. Il lui faut du temps pour réfléchir.

— Mais qu’est-ce qui lui arrive, Gavin ? Comment il a pu changer en si peu de temps ?

Adossé contre le montant du canapé, il croise les bras devant lui.

— Il n’a pas changé, Brownie. Tu viens seulement de faire connaissance avec la face sombre d’Evon. Elle fait partie intégrante de lui et, même s’il essaie de la dompter, il y a des moments, comme ce soir où il est dépassé par lui-même.

— Mais pourquoi ?

— Ça, ce n’est pas à moi de te le dire ! Tout ce dont je peux te parler, c’est de mon expérience avec Evon. Je le connais depuis mon premier jour sur le campus. Lui était déjà là depuis un an. On a tout de suite accroché, même si on est différents sur bien des points. Assez rapidement, on a pris cet appart et c’était cool ! Mais j’ai vite compris qu’il y a un autre visage d’Evon dont on ne soupçonnerait jamais l’existence au premier abord. Le changement peut être brutal… Un jour, il est bien et le lendemain, il en veut au monde entier ! Il est jovial et d’un coup, il se renferme et là pour le faire parler, accroche-toi ! C’est perturbant, ça peut même être gonflant à force de vivre avec docteur Jekyll et mister Hyde. Avec lui, c’est tout noir ou tout blanc, il ne connaît pas d’autres nuances. Après un an à vivre avec lui, je me suis demandé si j’allais revenir vivre ici à la fin de l’été, mais j’ai pesé le pour et le contre, j’ai tenu compte des bons et des mauvais côtés d’Evon et, aujourd’hui, je suis encore là ! S’il peut devenir un vrai con, il peut aussi être le mec le plus gentil qui soit.

Gavin vient jusqu’à moi et pose une main sur son épaule.

— Je ne sais pas si un jour, il pourra se canaliser. Je ne sais pas si tu trouveras la force de le supporter et de l’aider mieux que je le fais. Tout ce que je sais, c’est qu’il mérite qu’on se casse le cul pour lui…

Il jette un coup d’œil à mon sac de voyage tombé à mes pieds.

— Je ne vais pas te mentir, rester n’aura rien de simple. Prendre ton sac et t’en aller serait plus prudent, pourtant, tu ferais une grosse connerie, Princesse.

— Je pensais qu’il aurait peut-être besoin d’être un peu seul...

— Si je peux me permettre un conseil qui pourrait te servir sur le long terme avec Evon, même quand il te repousse, persiste ! Si tu t’en vas, tu porteras atteinte à la confiance qu’il place prudemment en toi.

Gavin se penche sensiblement dans ma direction et dépose un baiser sur ma joue.

— Tu devrais aller te mettre au lit et essayer de dormir, il va finir par rentrer. Et pour le reste... demain est un autre jour, Miss Brownie.

**

22 h 45 – 0 h 15 – 2 h 59… Recroquevillée sur moi-même dans ce grand lit vide et froid, les yeux braqués sur le réveil, j’observe les heures défilées, les oreilles à l’affût du moindre bruit, du moindre signe du retour d’Evon à la maison, mais rien ! Il y a déjà de longues minutes que je tente de me raisonner, de me convaincre qu’il est temps que je dorme, que demain, il sera là et que j’y verrai plus clair. Sauf que je n’arrive pas à me résoudre à ne pas l’attendre. Pourtant plus les minutes s’écoulent, plus je doute qu’il franchisse le seuil de la chambre avant le lever du soleil.

Est-ce réellement moi qui l’ai mis dans cet état ? Est-il tellement furieux contre moi qu’il préfère passer la nuit dehors qu’ici à mes côtés ? Tout se chamboule dans ma tête, je ne parviens pas à faire le vide. Si j’en crois Gavin, je risque d’être à nouveau confrontée à cette version plus impulsive d’Evon. Un drôle de paradoxe quand on a connu ce jeune adolescent mal dans sa peau et taciturne. Qu’est-ce qui peut être à l’origine de ce retournement de situation ? Pourquoi a-t-il tant changé ? Voilà une myriade de questions dont je voudrais bien connaître les réponses.

Un cliquetis de serrure… Enfin ! Enfin, il est là ; à bientôt 4 heures du matin. Je me concentre sur le reste de l’appartement, il y a une agitation discrète au-delà des murs de la pièce où je me suis cachée sous les draps (à croire que j’ai peur qu’il me trouve là). Une lumière est allumée ; une porte est ouverte puis refermée. Finalement, il entre dans la chambre et, d’un pas de félin, marche jusqu’au lit. Avec précaution, il grimpe sur le matelas, se glisse sous les draps. Couchée en chien de fusil, je lui tourne le dos. Alors que je pense qu’il va se contenter de s’endormir et ainsi profiter des quelques heures de sommeil qui lui reste avant d’aller en cours, il se love contre moi, épousant chacune des formes de mon corps et me chuchote à l’oreille.

— Tu dors, Brownie ?

L’espace d’une seconde, j’hésite à lui répondre.

— Brownie ? insiste-t-il.

Je rends les armes dans ma tentative de l’ignorer, espérant retarder l’échéance de cette confrontation et secoue la tête.

— J’ai un aveu à te faire…

Un aveu dit-il ?! Entendez-vous ma curiosité revenir au galop ?

Je pivote sous la couette, suffisamment pour le voir.

— Je t’écoute.

La tête posée sur l’oreiller, il me détaille à la lumière de cette lampe de bureau restée allumée. Ses doigts repoussent mèche par mèche mes cheveux dans mon dos.

— Avec toi, je n’ai pas de problème, je peux te gérer facilement. Bizarrement, c’est super simple ! Là où je suis nul, c’est pour me gérer, moi. À un moment, je suis là, tout roule et la seconde suivante, c’est trop le merdier dans ma tête.

— Il doit bien y avoir une raison à ça. Qu’est-ce qui se passe pour que ça arrive ?

— Je ne sais pas trop…

— Ce soir, qu’est-ce qui t’a mis dans cet état ? OK, tu t’es disputé avec Levi, mais je t’ai déjà vu t’engueuler avec lui sans pour autant que tu te refermes de cette façon. C’est à cause de moi ? Parce que je ne t’ai pas attendu…

— Non, ma puce, me coupe-t-il aussitôt en déposant un baiser sur mon front. Je ne t’en veux pas. C’est…

Il soupire en se massant les paupières.

— De vous voir tous les deux…

Il a parlé d’une voix à peine audible. La colère a fait place à la tristesse. Une main posée sur sa joue, je le ramène vers moi.

— Il était là, mais ça ne signifie rien. Evon, je ne peux pas refaire le passé. J’aurais toujours vécu une histoire avec lui, une histoire qui a contribué à faire de moi celle que je suis aujourd’hui. Même si c’est difficile, tu dois t’y faire, mais tu dois aussi intégrer que c’est fini, maintenant. Il n’y a plus rien entre Levi et moi. D’accord ?

Il hoche doucement la tête avant de m’offrir ses bras.

— Viens ici !

Je m’y blottis bien volontiers.

— Il faut que tu dormes un peu…

Bercée par ses caresses, par son souffle régulier dans mes cheveux, je me laisse tomber dans le sommeil, un sourire aux lèvres d’avoir retrouvé notre chaleur.

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