Julie De Carneilhan

Colette · Chapitre 1 sur 39

Pages du PDF

Julie De Carneilhan

Colette

 

JULIE DE CARNEILHAN

 

(1941)

Table des matières

 

À propos de cette édition électronique ................................. 153

Madame de Carneilhan coupa le gaz, laissa la casserole de porcelaine sur le réchaud. À côté du réchaud elle disposa la tasse Empire, la cuiller suédoise, un pain de seigle roulé dans la serviette turque brodée de soie floche. L’odeur du chocolat chaud lui donna des bâillements nerveux. Aussi bien elle n’avait déjeuné que modérément – une côtelette de porc froid et une tartine beurrée, une demi-livre de groseilles et une tasse de très bon café – sans quitter la confection d’un coussin triangulaire taillé dans un ancienne culotte de cheval, en velours côtelé presque blanc. Une laisse en mailles d’acier très fines, qui avait appartenu, disait Julie de Carneilhan, à un singe – mais son frère assurait que le singe avait appartenu à la laisse – dessinerait, sur l’une des faces du coussin, un C, ou peut-être un J… « Le C est plus facile à coudre, mais le J est plus ornemental. Ça aura de la gueule… »

Elle couvrit la casserole fumante, passa un torchon sur la tablette de faïence. Elle remplit d’eau la boîte à lait, referma la poubelle ronde. Ayant assez sacrifié à ses principes de parfaite femme d’intérieur, elle regagna son studio. En passant devant le miroir de l’antichambre, elle rétablit sur son visage une contraction des narines à laquelle elle tenait beaucoup, et qui accentuait, disait-elle, son caractère fauve.

Elle crut entendre des voix dans l’escalier et se hâta de coiffer un chapeau, d’endosser un manteau clair, dont le lainage imitait de très près la nuance blond beige des cheveux de Julie, coupés court et frisés à la Caracalla. Elle rejeta des gants défraîchis, puis les reprit : « C’est bien assez bon pour le

 

– 3 – cinéma », enfin elle s’assit, pour attendre, dans le meilleur fauteuil de son studio, après avoir éteint deux lampes sur quatre : « C’est la dernière fois que j’utilise le bleu et le rouge ensemble pour la décoration, pensa-t-elle en parcourant du regard le studio. On se ruine en électricité, avec deux couleurs qui boivent la lumière. »

Une paroi rouge, une grise et deux bleues enfermaient un mobilier disparate, qui n’était pas désagréable, mais seulement un peu trop colonial, grevé çà et là d’une table à plateau de cuivre dodécagone, qui venait d’Indochine, d’un fauteuil fait d’une peau de bœuf sud-africain, de quelques cuirs fezzans et des vanneries dont la Guinée gaine les boîtes à tabac anglais. Le reste de l’ameublement, en bon XVIIIe français, tenait debout grâce aux fortes mains adroites de Mme de Carneilhan, habiles à recoller, cheviller, et même glisser une mince latte de métal dans de vieux bois et des pieds de fauteuil fendus.

Elle attendit dix minutes, patiente par humilité foncière, droite par discipline et orgueil superficiel. Sa gorge bien placée, son buste rebelle à l’empâtement, elle les mirait avec plaisir, dans une grande glace sans cadre qui donnait de la profondeur au studio. Une gerbe de fouets à chiens et à chevaux, promus au grade d’objets de collection pour ce qu’ils venaient du Caucase et de la Sibérie, retombait, lanières en boucles, sur le miroir.

Julie de Carneilhan reprit son travail de coussin, bâtit à grands points le dessin de la lettre et se décourageant aussitôt : « Pas d’illusions. Ce sera hideux. »

Après dix minutes d’attente, le nez charmant et fier, la bouche étroite et musclée de Julie bougèrent nerveusement et deux grosses larmes brillèrent à l’angle de ses yeux bleus. Un coup de sonnette lui rendit son optimisme, et elle courut à la porte.

 

– 4 –

« Une jolie heure ! Je ne vous conseille pas de faire les malicieux et les petits plaisantins ! J’ai horreur des gens qui… »

Elle recula et changea de voix :

« Comment, c’est toi ?

– Tu vois. Je ne peux pas entrer ?

– Est-ce que je t’ai jamais empêché d’entrer chez moi ?

– Mais… une fois ou deux – ou trois. Tu sors ?

– Oui. C’est-à-dire que j’attends des amis, qui sont odieusement en retard, d’ailleurs.

– Il ne fait pas bien beau, tu sais. »

Léon de Carneilhan se déganta, frotta l’une contre l’autre ses mains tannées par le grand air et poncées par la bride. En passant devant le miroir, il contracta ses narines comme faisait sa sœur, et il lui ressembla, blond gris, l’œil bleu, encore davantage.

« Qu’est-ce que tu fabriques avec ma vieille culotte ?

– Un coussin. Ça t’intéresse ?

– Plus maintenant, puisqu’elle est découpée. »

Il éparpillait autour de lui une méfiance distraite. La même expression soupçonneuse, Julie la concentrait sur son frère. Ils allumèrent ensemble une cigarette.

« Tu m’excuseras si je sors, dit Julie. Cinéma.

 

– 5 –