Julie De Carneilhan
Il descendit, toucha du doigt une éraflure de la jante.
« Laisse-moi là, Coco, devant la pharmacie, j’ai quelque chose à y prendre ! »
Elle sauta vivement à terre, avant l’arrêt de l’auto. Surpris, Coco Vatard donne de la roue contre le trottoir.
« Tu conduis comme un pied, ces temps-ci, mon petit gars.
– C’est vrai », reconnut Coco.
Il descendit, toucha du doigt une éraflure de la jante.
« Je t’attends, Julie, dépêche-toi.
– Non, non ! cria-t-elle. Je suis à ma porte, voyons ! »
Mais au même moment l’averse bleuit le trottoir, et Julie courut, acheta n’importe quel savon dentifrice, revint à la voiture, se laissa mener chez elle. Il lui semblait entendre résonner dans tout son corps le bourdonnement d’une terrible intolérance, et déjà elle ne supportait plus que Coco Vatard approchât de son gîte, stationnât à son seuil.
« Ce soir…, commença Coco.
– Ce soir, dit Julie, j’ai mon frère. »
Coco leva les sourcils, agrandit les yeux.
« Ton frère ?
– Mon frère. Ne cherche pas lequel, je n’en ai qu’un. Nous dînons ensemble. »
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Et mimétiquement elle avançait le bas de son visage, ravalait ses joues, abritait ses yeux sous des sourcils aussi jaunes, sous le crayon brun, que la fleur de saule, attachait sur ses traits un masque enlaidi et spécifiquement Carneilhan, comme elle eût lâché les chiens pour effrayer l’intrus.
« Bon, dit Coco. Ce n’est pas la peine de me faire une figure pareille. Alors on se téléphone. Attends une minute, Julie ! Tu vas gâter ton joli costume ! »
Mais elle ouvrit la portière et traversa le trottoir sous les fouets de la pluie tiède. Derrière la seconde porte du vestibule, elle se cacha, ne monta dans l’ascenseur qu’après avoir vu démarrer l’automobile. Des larmes et de gouttes de pluie roulaient sur ses joues, et détendaient sa crise d’intolérance presque convulsive.
Elle laissa entrer dans le studio les derniers traits obliques de l’averse ; un bleu pur se levait à l’ouest et promettait l’éclaircie. Julie prit soin de ses vêtements humides avant de téléphoner à Léon de Carneilhan. Pendant qu’elle l’attendait à l’appareil, des bruits connus percèrent le murmurant espace vide, un hennissement aigu, puis le son de cloche grave d’un seau de bois posé sur le pavé. Elle vit la cour, sur laquelle ouvraient les écuries, l’affreux petit bureau du rez-de-chaussée, une chambre au premier étage. La vie de Léon de Carneilhan, célibataire, tenait là, et Julie n’en savait guère plus. Elle soupçonnait son frère d’aimer les aventures de chemins creux et de lavoirs villageois, par gros appétit, par morgue d’homme sans fortune. Leur fraternité particulière fuyait les confidences ; « trop parents pour être amis », disait Julie. Mais cadette par l’âge et la force, quelque chose au fond d’elle respectait en Léon de Carneilhan l’homme capable de vivre seul.
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