Julie De Carneilhan
Elle parut s’éveiller en sursaut, crispa ses narines.
Elle quitta l’appareil avec lenteur, se coiffa d’une paille noire qui rappelait les canotiers de son extrême jeunesse, et ouvrit la porte de la cuisine.
« Madame Sabrier… », dit-elle d’une voix incertaine.
Elle parut s’éveiller en sursaut, crispa ses narines.
« Qu’est-ce qui empeste le poisson ?
– Mais c’est ma raie, Madame… Madame m’a dit… Le beurre noir et le fromage blanc…
– Quelle horreur ! Vous avez cru… »
Elle relâcha les coins de sa bouche, dit piteusement :
« J’ai cru, moi, que je disais quelque chose de drôle. Vous la mangerez, votre raie ! Laissez-moi le fromage blanc. J’achèterai… Enfin on verra… »
Elle retomba dans l’incertitude, déplaça mollement quelques bibelots, s’accouda au parapet de la porte-fenêtre, se reposa d’un pied sur l’autre. Lorsqu’une longue automobile noire se rangea parmi les triporteurs du magasin d’alimentation, Julie se ressaisit, et descendit d’un pas de jeune fille, en goûtant le plaisir d’avoir la jambe assurée, les seins légers, de n’être retardée par aucun poids de chair superflue.
« Mais oui, c’est Beaupied. Comment ça va, Beaupied ? Vous ne changez pas.
– Madame la comtesse veut me flatter.
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– Non, Beaupied. Vous êtes toujours le même, puisque je ne peux pas vous laisser seul cinq minutes sans que vous parliez de mon âge. Vous avez dit à ma femme de ménage que j’avais quarante-quatre ans.
– Moi ? Oh ! je peux certifier à Madame la comtesse…
– Je n’ai pas quarante-quatre ans, Beaupied, j’en ai quarante-cinq. Nous allons à la maison.
– À la maison…, répéta le chauffeur chenu, laquelle maison que…
– La vôtre, dit Mme de Carneilhan avec gentillesse. Enfin la nôtre. La même, rue Saint-Sabas. »
La portière refermée, elle exerça sur la voiture qui l’emmenait une sévérité de pauvre. « Bagnole de parvenu… Ils ont acheté ça à un Salon de l’auto. Ça devait être un laissé-pour-compte de maharadjah… Herbert a toujours eu un penchant pour les voitures-corbillard. Du drap gris perle ! Pourquoi pas du satin parme ? Et le chauffeur en tenue blanche d’été, là-dessus. On ne peut pas tout avoir, des millions et du goût… » Sa critique n’épargna par la fleur déchiquetée qui éclairait sa jaquette, elle l’enleva et la jeta par la portière, au moment où la voiture entrait dans la cour-jardin de l’hôtel.
Julie n’avait pas prévu qu’elle pût être sensible à un décor qu’autrefois elle avait choisi et aimé. Son sang lui bourdonna aux oreilles, et avant de répondre d’un signe de tête négatif au chauffeur qui lui demandait : « Je reconduis Madame la comtesse ? » elle leva la tête vers une fenêtre du premier étage d’où son second mari se penchait, lorsqu’il entendait la voiture, pour crier à Beaupied : « Deux heures précises ! »
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« Deux heures précises… Et la voiture poireautait jusqu’à quatre heures… Ou bien Herbert filait en taxi chez une poule quelconque… » Elle franchit le petit perron et la porte du vestibule sans presque s’en apercevoir, tout entière confiée à la sûre mémoire du pied sur le degré, de la main sur un bouton de porte. Un parfum féminin, dès le vestibule, la rendit à elle-même. « Le parfum de Marianne… Trop de parfum, trop d’argent, trop de diamants, trop de cheveux… » Une irritation inattendue lui faisait l’ouïe fine et la vue perçante. Au premier étage elle crut surprendre dans l’entrebâillement d’une porte un fil d’éclatant regard, une respiration, et la porte se ferma. « Ma chambre… » Un valet de pied la précédait, et elle s’attendait à ce qu’il lui ouvrît, à côté de la chambre d’Espivant, le cabinet de travail intime. Mais il la pria d’attendre dans un petit salon inconnu. Derrière une cloison, elle entendit la voix d’Espivant, et pendant un instant elle perdit pied dans le temps, douta du présent, crut poursuivre au sein d’un songe la certitude qu’elle rêvait. Le valet de pied revint, et elle le suivit.
« Où diable couche Herbert ? » se demandait-elle en comptant les portes fermées. « Ma chambre… La lingerie… Sa chambre… La chambre que nous appelions la chambre d’enfant… » Elle s’arrêta soudain avec un mouvement de désespoir : « J’ai gardé mes vieux souliers ! » Elle faillit se retourner, courir, fuir. Le second mouvement lui rendit le calme : « Et qu’est-ce que ça peut bien me faire ?… Tiens, il s’est établi dans la chambre d’enfant. Drôle d’idée ! » Son guide d’effaça et Julie fit une belle entrée, son charmant nez au vent, l’œil simulant la myopie, sa bouche étroite entrouverte pour un sourire d’amabilité sans tendresse, et le regard à hauteur d’homme. Mais la voix d’Herbert monta d’un petit lit :
« Alors, il faut que je t’envoie chercher ? Tu ne m’aurais jamais demandé de mes nouvelles ? »
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La voix était joyeuse, jeune, et d’un timbre que Julie ne pouvait encore entendre sans douleur et sans colère. Elle baissa les yeux, vit Herbert couché, l’enveloppa d’un regard. « Ah ! se dit-elle, il est perdu. » L’odeur d’éther, familière à Julie dans maint lieu mal fréquenté, prit soudain une signification affreuse, et lui enseigna ce qu’elle avait à faire et à dire.
« Herbert, dit-elle avec un peu trop de grâce, qu’est-ce que c’est encore que ce caprice, et cette publicité dans les journaux ? Et c’est pour me faire plaisir que tu as mis un pyjama en soie ponceau ? Quelle opinion veux-tu que j’emporte d’un homme qui me reçoit en soie ponceau ? »
Herbert lui tendit une main qui lui sembla épaissie, et désigna un petit fauteuil proche.
« Tu veux fumer ? Tu peux fumer, dit-il.
– Et toi ?
– Pas ce matin, ma chère. L’envie me manque. »
Elle ne voyait pas de ravages précis dans la figure d’Espivant. Pour elle, il « faisait du charme » comme pour n’importe qui, par habitude invétérée. Mais une décision mystérieuse semblait avoir bouffi imperceptiblement ce qui la veille était creux, et excavé par contraste les saillies d’un masque gascon, fin et brun. Julie le connaissait assez pour distinguer que la belle figure d’Espivant groupait, sous un front mâle, des traits un peu mignards. Mais le feu de l’œil brun clair, la bouche qui restait fraîche, la petite moustache hors de toute mode, elle les avait encore une fois devant elle, et encore une fois elle se mordait les bords de la langue, pour se châtier de souffrir encore une fois.
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« Tu n’as pas encore déjeuné, Youlka ? Prends quelque chose avec moi, veux-tu ? Tu me feras plaisir ! »
« Tu me ferais plaisir !… Si, la dièse, la naturel, fa dièse. La même phrase, sur les mêmes notes… », pensait Julie.
« Mais…, commença-t-elle en se tournant vers la porte.
– Je prends seul ma petite collation. Et Marianne qui a passé la nuit debout – bien inutilement, je t’assure ! – Marianne se repose.
– Alors la moindre des choses, un fuit… C’est mon jour de fruits.
– Parfait ! Mon chou, je sonne. Dès qu’on nous aura servis, nous serons tranquilles. Je te raconterai mon accident, si ça t’intéresse. Mais est-ce que ça t’intéresse ? Youlka, ça ne te fait aucun effet d’être ici ? »
À la caresse de la voix, Julie comprit qu’il prenait encore du plaisir à lui faire mal.
« Aucun », dit-elle froidement.
Un infirmier blanc entra, suivi d’un secrétaire chargé de dépêches, à qui Espivant ne laissa pas placer un mot.
« Non, non, Cousteix ! Rien pour l’instant ! Débrouillez-vous, mon petit ! Je suis malade, bon Dieu ! dit-il en riant. Ce soir, le courrier. Et encore !… »
Il s’appuya sur ses poings pour s’asseoir, le torse droit. L’instant que dura son effort, il ouvrit la bouche singulièrement, et dans la hâte que l’infirmier mit à l’assister Julie lut plus d’inquiétude encore que d’empressement.
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« A-t-on idée d’un lit aussi étroit ! reprocha-t-elle. Un lit de quatre-vingts centimètres, comme les lits de bonne ! »
Elle reçut le regard approbateur de l’infirmier qui quittait la chambre.
« Chut ! souffla Espivant. C’est exprès ! C’est mon lit de défense ! »
Ils riaient encore, du même rire méchant et complice, lorsqu’arriva sur deux tables roulantes leur repas de fruits, tel que Julie n’y trouva rien à reprendre : cerises tardives, pêches rosées, figues marseillaises à peau fine, et raisins de serre, embués, préservés des guêpes. L’eau glacée et le champagne tressaillaient dans les carafes de cristal épais, taillé en têtes de clous. Les narines de Julie s’ouvrirent à l’arôme du café, au parfum d’une rose jaune posée près du pot de crème fraîche. Elle cacha le plaisir qu’elle goûtait au luxe.
« Qui donc a demandé ce jambon, Herbert ? Il est inutile. »
Espivant fit un geste d’indifférence :
« Marianne, sans doute… Et tu ne veux rien d’autre ?
– Non, merci… Mais Marianne savait donc que je…
– De quoi vas-tu te préoccuper ? Ne me fatigue pas. »
Un rayon de soleil coulait sur l’argenterie lumineuse. Herbert enveloppa de sa main la plus belle pêche, parée de sa verte feuille vivante :
« Comme c’est beau…, soupira-t-il. Prends celle-là. Tu bois toujours ton café en mangeant les fruits ? »
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Julie ne s’attendait pas à ce rappel de leur vie commune. Elle rougit, s’affermit en buvant un verre de champagne.
« Quel joli couvert ! dit-elle. Et ces cerises ! Laisse-moi un peu jouer avec tout ça. Ne t’occupe pas de moi. As-tu une potion, un médicament à prendre ? »
Espivant, qui avait ouvert une pêche, l’abandonna sur son assiette. Il souleva quelques cerises, les tendit au rayon vif :
« Regarde, on voit presque le noyau au travers, tant la chair est fine. Qu’est-ce que j’ai possédé, au fond ? Ce qu’il me faut quitter, est-ce que ça ne se résume pas à… »
Il laissa retomber les fruits, désigna de la main la petite table ensoleillée. Son geste n’exclut pas la grande femme blonde, campée de trois quarts sur sa chaise, qui affrontait la lumière et s’y trouvait aussi à l’aise qu’une guêpe. Elle s’essuya les lèvres, fronça les sourcils :
« Quitter ? Pourquoi, quitter ? »
Espivant se pencha vers elle. En sortant de l’ombre, il rendait évidente la coloration étrange et quasi végétale de son visage d’un blanc verdi sur le front, les tempes, autour de la bouche. Les yeux bruns s’environnaient du cerne qu’y avaient peint et aimé les femmes, tant de femmes, trop de femmes…
« Je suis perdu, Youlka, dit-il avec une légèreté affectée. Laisse-moi parler ! Verse le café. Oui, oui, on me permet le café. Tu n’es pas frappée de voir si peu de médecins « à mon chevet » comme on dit ? Non ? Tu es une brute, tu ne vois rien. Tu ne vois même pas comment un homme est fait si tu ne l’as pas en face de toi, et quand je dis « en face » c’est parce que je respecte
– 32 – la bienséance, et les lambris d’un domicile doublement conjugal… »