Julie De Carneilhan

Colette · Chapitre 39 sur 39

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Julie De Carneilhan

Elle sourit à une parole aussi inattendue.

Julie interrogea le museau roux, les perçants yeux bleus qui cessaient de se durcir et de menacer.

« Je serai donc fatiguée ? dit-elle tristement. Tu vois, tu sais déjà que je serai fatiguée !

– Je n’en jurerais pas, dit Léon en secouant la tête. Mais je te le conseille. Sois fatiguée. Promenons-nous. Nous n’épatons plus personne. Tout ce qui me reste, je l’ai sur moi. Toute ta fortune, je vois que tu l’emportes. Je ne laisse rien derrière. La route vers Carneilhan est sans doute pour moi à sens unique. Je ne sais pas si tu pourrais en dire autant ? »

Il resserra sa ceinture de cuir pour n’avoir pas l’air d’attendre une réponse ; mais Julie ne dit rien.

« En route, Julie.

– Oui… Où s’arrête-t-on ?

– Où tu voudras. »

Elle sourit à une parole aussi inattendue.

« Combien crois-tu qu’il nous faudra de temps pour arriver à Carneilhan ? »

Pour la première fois Julie vit son frère faire un geste d’incertitude. Il souleva les bras, les laissa tomber :

« Trois semaines… Trois mois… Toute la vie. »

Il tendit l’oreille vers les juments qui s’ennuyaient, écouta le tapotement des fers sur le pavé de la rue.

 

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« Tu ne trouves pas, Julie, que c’est une sensation étonnante que d’avoir de l’argent et pas de maison, au lieu d’avoir une maison et pas d’argent ? »

Ce peu de mots, cette voix rogue, ce grand nez tressaillant, la danse des maxillaires sous la joue rougie et rasée, Julie les accepta pour des marques précieuses de l’effusion fraternelle.

« J’ai besoin de respirer, Julie, dit-il plus bas. J’en ai mal aux côtes de ne pas avoir d’argent pour l’avoine, pas d’argent pour la paille, pour la note du bourrelier, du maréchal-ferrant… »

Julie posa sa main sur le bras de son frère, pour interrompre une litanie qu’elle savait par cœur. Le bras lui répondit, joua des muscles sous ses doigts, et elle se plut à tant de force, espéra un appui.

« Le soleil est levé, dit Carneilhan. Nous passerons par le plus long, Julie. C’est le chemin le plus long qui fatiguera le moins les juments, et la cavalière. Nous serons mieux sur les petites routes qui ont des marges d’herbe. Gayant connaît des traverses de sauvage… »

Julie ouvrit les narines, et tout son corps pencha en signe de consentement.

« Tu n’as pas prévenu le père Carneilhan que je suis du voyage ?

– Il le saura assez tôt, dit Léon goguenard. Si nous l’avions averti, il aurait retrouvé le goût d’écrire rien que pour t’empêcher de t’embarquer. Tu vas bien le gêner, les commencements. Il va être forcé de déménager de ta chambre bleue ses dépôts de sel, son millet en épis, sa provision de pain séché, tout ce qui craint l’humidité et le rat… »

 

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Pendant qu’il parlait, la mémoire de Julie passait un porche, goûtait le vestibule froid, accrochait à tâtons un chapeau de paille à un bois de cerf… « Mais aimerai-je encore ma maison, aimerai-je assez mes deux Carneilhan, leur silence, leur hauteur, leur frugalité ? » Elle atteignait une chambre bleue, décolorée par le soleil sous son plafond à poutrelles. « Je la repeindrai en rose. » Le revers de rivière, éclaira ses souvenirs, et elle se pencha à la fenêtre de la chambre bleue. « À moins que je ne la repeigne en jaune clair… » De sa chambre ovale, en haut de la tour, Julie de Carneilhan âgée de quinze ans, ses nattes blondes bornant son front têtu, découvrait le dessus ballonné de deux tilleuls ombrageant la terrasse, le dessus des poulinières qui reposaient leur têtes sur la barrière du pré, le dessus du père Carneilhan, coiffé de sa casquette plate, son petit bâton de noisetier fiché dans sa poche… Un réseau de routes, l’escalier « en pas de vis », promis par la femme-à-la-bougie, aboutissaient donc simplement, fatalement à sa chambre d’ancienne jeune fille ?

Ils descendirent, peu soigneux du sommeil de la maison, avec un bruit indiscret de bottes et de paroles.

« Tu penses si j’emporte le réchaud à alcool !

– La petite pharmacie est à part, roulée dans une couverture… »

À leur vue, les bêtes piétinèrent sur place amicalement, et Julie donna à chacune le salut, le sucre, l’amende honorable qui renouait leur amitié. Les selles, les brides, les étrivières étirées par l’usage brillaient d’âge et d’entretien. Pour mieux caresser la jument truitée laide et pleine de mérites, Julie jeta dans le terreau son stick inutile.

 

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Longtemps sevrée d’air pur et de voyage, elle se perdait un peu à travers saisons et paysages, s’attendait à cueillir les prunes et le muguet, les fraises sauvages et les églantines. Elle convoitait la route de halage et l’élastique terreau des bruyères. Mais surtout elle revoyait certains chemins sablonneux, doux au pied des montures, bordés d’ajoncs qui cardent les crins des chevaux, de mûres aigres et de bardanes griffues, les chemins creux qui avaient autrefois serré l’un contre l’autre, pareillement heureux de chevaucher à l’étroit, Julie et un cavalier… « Herbert… Et mes grands cheveux qui glissaient quand il me renversait la tête… » Elle appuya son front un instant à l’encolure de Tullia, cacha une dernière, une rapide faiblesse. Puis elle se tourna résolue vers son frère, au moment où la haute jument Hirondelle, guêtrée de blanc immaculé, venait chercher et baiser, de ses naseaux fanatiques, la main de Carneilhan.

« Ah ! pensa Julie, lui du moins il emmène, en partant, ce qu’il aime le plus au monde… »

 

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