Julie De Carneilhan
Julie inclina la tête.
– Je le dis, je le dis ! cria précipitamment Julie. Voilà, c’est Toni…
– Toni ? Le fils de Marianne ?
– Oui, je lui ai demandé… Nous sommes très bien ensemble, mon cher ! Je lui ai demandé de chiper un bas de soie à sa mère, un des bas qu’elle aurait quittés le soir en se couchant, parce qu’il faut à la liseuse de bougie un objet porté par la consultante…
– Et il te l’a apporté ? »
Julie inclina la tête.
« Étrange famille, dit Carneilhan. C’est amusant, dit-il d’un ton léger. Je vais te laisser, mon petit. Il est une heure.
– Indue, dit Julie.
– Pourquoi ?
– Parce qu’on dit toujours : il est une heure indue… Ah ! ah ! »
Elle éclata de rire et il s’aperçut qu’elle était grise. Mais elle marcha d’un pas assuré jusqu’à la fenêtre.
« Il y a encore un taxi à la station. Je le siffle ?
– Pas la peine, je rentre à pied, il ne pleut plus. »
Elle ne protesta pas. Son frère rentrait souvent à Saint-Cloud de son pas infatigable, en passant par le bois. Une nuit, voyant venir un piéton de mauvais augure, il avait plongé au
– 17 – plus épais d’un buisson, d’un bond si soudain et si long que le piéton épouvanté avait rebroussé chemin. Il aimait ensemble la nuit et l’aube, rentrait toujours avant six heures, et ses chevaux qui l’entendaient de loin hennissaient.
Il serra distraitement la main de Julie, et s’en alla vers ce qu’il aimait sur tout au monde, le cri aigu des juments fidèles et le langage amical de leurs grosses lèvres tendres, près de l’oreille experte du maître.
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« C’est sûrement vendredi, jugea Mme de Carneilhan à peine éveillée. Je sens le poisson. »
Une grande maison d’alimentation générale occupait le coin de la rue. En louant un « studio tout confort », Julie avait sacrifié le chic à la commodité, et ne cessait de s’en repentir, surtout les jours de poisson, les jours de choux et les jours de melons.
Dans la cuisine-de-bain, la femme de ménage qui lavait les assiettes ne marquait pas plus de neuf heures et demie, et Julie se rendormit, non sans un sentiment de culpabilité qui lui venait de loin, d’une enfance dressée à petits coups de cravache distribués par la main paternelle, équitable et cinglante. Autrefois, derrière une porte qui s’ouvrait fatalement à sept heures l’hiver, à six heures l’été, Léon et Julie se poussaient, luttaient pieds nus, en silence, à qui ne serait pas battu le premier… Bien étrennés, la peau chaude, ils remettaient leurs souliers percés, se jetaient sans rancune sur leurs poneys, et galopaient pour rejoindre le comte de Carneilhan, monté tantôt sur un bidet breton qui avait le rein en corbeille, tantôt sur un sac d’os haut comme une église, ou sur sa vache de selle, une vache blonde comme lui-même, nourrie à l’avoine, l’œil plein de feu et qui sautait l’obstacle en troussant la queue, les trayons comme des battants de sonnettes. Celle-ci, il la montait surtout pour montrer ce qu’il savait obtenir de tout ce qui portait sabots et molaires plates, et se faire remarquer dans les foires à chevaux et les gros marchés périgourdins.
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Ces jours-là, il prêtait le meilleur de son écurie à Julie et à Léon. De sorte que, partis de Carneilhan à cheval, les enfants y revenaient souvent à pied, la selle sur l’épaule, ou dans des carrioles de paysans, leur bonne mine ayant aidé à vendre les poneys sur place. Pendant un bout de temps, ils restaient durs et sournois et pleuraient en secret le petit cheval aimé. Mais en grandissant, ils prirent le goût de changer de monture. Et quand Julie de Carneilhan épousa à dix-sept ans, un homme riche venu de Hollande, nommé Julius Becker, elle ne s’en affligea pas outre mesure, et pensa vaguement : « On me le changera à la foire prochaine… »
Comme d’autres rêvent comparution et baccalauréat, elle rêvait souvent qu’elle chevauchait. Mme Encelade, habile à expliquer les songes, lui disait : « C’est que vous avez besoin de faire l’amour.
– Non, repartait Julie, c’est simplement que j’ai besoin de faire du cheval. »
Et elle projetait d’emprunter à son frère sa jument Hirondelle. Mais le lendemain elle s’éveillait tard, et musait. Mais Léon lui refusait Hirondelle, et lui proposait Tullia, laide, douce, sûre, pourvue de toutes les qualités qu’on exige d’une gouvernante d’enfants, et Julie le prenait de haut :
« Mon cher, tu sauras que je ne me montre pas au Bois sur une jument truitée ! »
Dans la cuisine contiguë au studio, l’eau qui fouettait la baignoire ébranlait musicalement la cloison mince. « Dix heures ! » Julie se dressa sur ses pieds, serra la ceinture de son pyjama. À se sentir guillerette, la langue et le gosier nets, elle se souvint qu’elle avait bu. Autant qu’au père Carneilhan l’alcool sec lui était clément, lui éclaircissait le teint et les idées. Sans mentir, elle pouvait se vanter que jamais un alcool sirupeux
– 20 – n’avait franchi la barrière de ses dents inégales et saines, les deux incisives du milieu larges, les deux autres plus petites et un peu en retrait.
« Je vais mettre tremper mes dents dans un verre d’eau », disait-elle le matin, et elle s’en allait boire un gobelet au robinet de la cuisine. Ce slogan familial lui avait coûté, contait-elle, un bien joli lieutenant à peine entamé, qui ne comprenait pas les plaisanteries et qui avait cru qu’elle portait un râtelier.
Elle s’arrêta devant la glace, fronça le nez. Le sommeil avait défrisé ses petites boucles qui, raidies, la coiffaient comme de brins de paille. « J’ai bien l’air d’avoir couché à l’écurie », constata-t-elle. Elle repartit et s’arrêta encore pour téléphoner. Elle écoutait, immobile, l’appel qui sonnait longuement. « Allô !… ah ! tout de même ! Quoi ? M. Vatard est parti ? Déjà ? Bon, merci. » Elle ramena, de l’orteil, une pantoufle égarée, grimaça dédaigneusement : « Ah ! là, là, çui-là avec son usine… » et gagna la partie de la cuisine qui s’arrogeait, en raison d’un rideau de tissu caoutchouté glissant sur une tringle, le nom de salle de bain.
Au chevet de la baignoire un coffrage supportait un réchaud électrique à deux plaques. La femme de ménage absente, Mme de Carneilhan pouvait prendre son bain en surveillant son petit déjeuner. D’une enfance dénuée mais pleine de morgue, il lui restait la profonde impudeur qui compte pour rien la présence d’un domestique. « Bats-moi l’eau, Peyre ! » criait-elle à l’homme du potager de Carneilhan, quand elle avait treize, quinze, seize ans… L’homme battait à coups de râteau le vivier sourceux, car Julie craignait les bêtes longues et invisibles. Puis elle commandait : « Tourne-toi ! », jetait robe et chemise, se fourrait dans l’eau, tiède en surface et glacée au fond, nageotait, sortait, indifférente au batteur d’eau comme à sa propre beauté…
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