Julie De Carneilhan

Colette · Chapitre 8 sur 39

Pages du PDF

Julie De Carneilhan

Mme Sabrier soupira profondément.

« Hé ! bonjour, madame du Sabrier », dit-elle à sa femme de ménage sur le ton de la cérémonie comique, en dépouillant le pyjama froissé.

Avant d’entrer dans la baignoire, elle fit quelques « pliés » de danseuse, aspira et rejeta l’air avec force. Hostile aux beautés nues, Mme Sabrier s’était détournée.

« Vous déjeunez là, Madame ? Qu’est-ce que vous voulez manger ?

– Je veux manger… je veux manger du fromage blanc et de la raie beurre noir, parce que le noir et blanc fait très habillé. »

Elle rit sous sa coiffe d’écume, car Julie se savonnait comme un homme, tête comprise, dans son bain.

Mme Sabrier soupira profondément.

« Ce n’est pas juste… Non, Dieu n’est pas juste, dit-elle. Vous avez bu, hein ? J’ai vu les verres. Et vous voilà aussi vive tout comme un poisson. Et moi je n’ai jamais rien bu, et j’ai le corps en deux. Et vous avez quarante-quatre ans. Ce n’est pas juste.

– Je ne suis pas curieuse, dit Julie, mais je voudrais bien savoir quel est le salaud qui vous a dit mon âge. »

Mme Sabrier sourit enfin.

« ah ! voilà !… J’ai mes petits moyens. C’est un chauffeur, un jour, qu’il a apporté une lettre pour vous. Un chauffeur de la rive gauche.

– Ils sont comme ça, sur la rive gauche ? Faut les détruire. Mon peignoir ?

 

– 22 –

– Ne me faites pas des pieds mouillés sur mon carreau, s’il vous plaît. Il m’a dit qu’il le savait de votre premier mari. »

« C’est le chauffeur d’Herbert », pensait Julie en s’en allant. Elle se retourna, par habitude de soigner ses sorties :

« Second, madame Sabrier. Mon second mari. Et nous ne sommes pas au bout !

– Ce n’est pas juste, soupira Mme Sabrier. Tenez, voilà vos journaux. »

« Herbert… mort ? Pas mort ? S’il est mort il est en première page. » Les journaux serrés dans sa main humide, elle alla s’asseoir sur son lit. « Personne en première page. Alors il est seulement malade en deuxième page… Qu’est-ce que je disais ? « Nous sommes heureux d’annoncer que l’indisposition subite du comte d’Espivant, député de la droite, semble ne présenter aucune gravité… » « Là ! s’écria Julie à pleine voix. J’en étais sûre ! J’aurais pu aller au cinéma ! Mâtin ! les professeurs Hattoutant et Giscard, rien que ça à son chevet ! Marianne craint pour ses provisions… »

Elle jeta le journal, ouvrit l’unique placard du studio, qu’elle avait doublé d’une glace, muni d’une ampoule, aménagé en cabinet de maquillage. Elle savait besogner, y mettait sa fougue intermittente, et se dégoûtait promptement de ses travaux, qui restaient marqués de son inconstance et de son ingéniosité.

« Un chauffeur de la rive gauche, songeait-elle. C’est mon ancien Beaupied, il m’a apporté une lettre de Toni. C’est la faute de Toni… Quelle peste qu’un adolescent ! Il avait envie de me voir. Par qui me fait-il porter une lettre ? Par le chauffeur de son beau-père. Herbert a la manie de garder ses chauffeurs jusqu’à

 

– 23 – la décrépitude, il croit que ce qui était bon chic pour les cochers l’est pour les mécaniciens. »

Elle brossait en arrière ses cheveux humides qui collaient à son crâne. Sans apprêt, le visage nu, en pleine méditation mécontente, Julie ressemblait à son frère par ce qu’ils avaient l’un et l’autre de plus sauvage, le rétrécissement des tempes, le départ en museau du menton et des mâchoires. Mais son nez sauvait tout, et aussi les couleurs vermeilles d’une santé à toute épreuve. Elle coiffa son nez délicieux d’un flocon de crème onctueuse, qu’elle étala. Elle se farda adroitement, s’arracha quelques poils de moustache, frisa ses cheveux d’une main vive. « J’irai un peu au Bois. Je ne mettrai pas mes souliers en lézard, sans quoi ils ne me feraient pas l’année… »

Elle courut, pour répondre à l’appel du téléphone, avec une joie maugréeuse, comme chaque fois que sa remuante oisiveté et sa solitude encombrée l’obligeaient à l’agitation.

« Allô !… Ah ! c’est toi, Coco ? Mais si c’est toi, c’est qu’il est midi passé, et tu es sorti de ta boîte ? Oh !… Je n’ai pas de chance… Je voulais faire une grande balade à pied… Quoi ?… Non, je voulais la faire aujourd’hui… Demain ce n’est pas la même chose… Quoi ? Herbert ? Il va mieux, naturellement. Ce qui l’intéresse, lui, c’est d’embêter les gens… Bon, ce soir. Mais je n’aime pas les plaisirs différés. Quoi ? Dites donc, mon cher, à qui croyez-vous parler ?… À ce soir. »

Elle reposa l’appareil sur sa fourche et se fit un petit sourire gamin qui la vieillit soudain. Elle l’effaça aussitôt, reprit son sérieux de blonde orageuse et dominatrice. En cinq minutes, elle revêtit le chemisier blanc, la jupe en pied de poule blanc et noir, la jaquette noire qui défiaient la mode. Un peu trop ajusté, l’ensemble révélait que Julie de Carneilhan approchait de l’âge où une femme décide de sacrifier son visage à sa silhouette.

 

– 24 –