Julie De Carneilhan

Colette · Chapitre 19 sur 39

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Julie De Carneilhan

Béatrix fit entendre un rire chevalin.

– Marianne ? Ceci ne me concerne pas, ma chérie. Pendant ce temps-là, elle a fait ce qui lui a plu. »

Les yeux rapprochés, le long nez de Béatrix exprimèrent enfin une stupéfaction dont Julie sentit le prix au point qu’elle rougit, rit et jubila : « Elle va raconter ça à toute la chrétienté ! »

« Est-ce que c’est vrai, qu’Espivant va mourir ?

– Tu es folle ! Une crise d’arythmie, les fatigues de la vie parlementaire…

– Mais tu m’avais dit, interrompit Coco Vatard, que ton… que le comte d’Espivant filait un mauvais coton…

– Ton briquet, Coco… Merci.

– Je te demandais ça, dit Mme de la Roche-Tannoy, parce que Espivant n’a en somme aucun parent.

– À qui le dis-tu, ma chère ! Aucun parent. »

Elles échangèrent un regard appuyé, que le champagne attisait. Mais aucune langueur alcoolique n’adoucissait ces solides buveuses, ni n’égarait leur familiarité circonspecte.

« Naturellement tu sais le bruit qui a couru il y a quelques jours ? Le divorce d’Espivant ?

– Je suis au courant de mieux que ça, repartit suavement Julie. Peut-être pas le divorce tout de suite, mais une séparation. Marianne serait atteinte d’une maladie grave… »

Béatrix fit entendre un rire chevalin.

 

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« Une maladie grave, c’est une promesse qui est rarement tenue !

– Simple potin, dit Julie.

– Et si tu n’en es pas sûre, dit Coco, pourquoi en parles-tu ? Ça ne t’intéresse pas ? »

Julie poussa de côté le verre et le cendrier du jeune homme, couvrit de son buste penché la moitié de la petite table. Ses manches rejoignirent les bras nus et les bracelets de Béatrix. Elles cédèrent ensemble au besoin, qu’à jeun elles eussent nié, de pénétrer, comme par effraction, dans le milieu d’où elles étaient sorties au moyen d’éclats inutiles. Elles échangèrent des nouvelles scandaleuses, des confidences mensongères, des médisances et des vantardises auxquelles elles ne croyaient qu’à demi, des dates, surtout des noms, qu’elles proféraient en y accolant des épithètes sanglantes… Un rinforzando de l’orchestre les arracha à leur passion :

« Ma chère ! s’écria Béatrix, mais c’est la fin, l’Apothéose de la Femme ! Où donc est passé ton jeune compagnon ?

– Au lavabo, je pense.

– Tu m’excuses ? Je ne veux pas rater Sandrini. Nous nous reverrons ?

– C’est moi qui t’en prie ! »

Restée seule, Julie vit décroître les lumières et la foule se masser vers la sortie, en déplaçant une gloire de poussière suspendue. Sur un signe qu’elle fit, un barman s’approcha :

« Ce monsieur s’excuse de n’avoir pas pu attendre ces dames. Il a tout réglé.

 

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– Parfait », dit Julie.

Elle descendit à pied jusqu’à Saint-Augustin. La nuit fraîche épousait ses épaules sans manteau, son visage dont l’obscurité noyait les chaudes couleurs. Elle perçut brusquement sa solitude et perdit en un moment le bénéfice des heures en plein air, du bon repas, du vin abondant. « Ah ! ce petit imbécile qui n’est pas là… » L’heure de minuit étant passé depuis longtemps, elle monta par économie dans un fiacre attelé, et y déplora confusément le sort du vieux cheval condamné, l’inconséquente cupidité d’Espivant, et l’humeur taciturne du cocher qui refusa, dans le trajet du huitième au seizième arrondissement, de raconter sa vie à Julie de Carneilhan.

 

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Baignée, le visage apprêté, elle se fût accordé une heure de repos sur le lit retapé, mais le téléphone l’appela. Elle courut toute nue, avec des injures mâchonnées et une fausse mauvaise humeur qui changea de ton dès qu’elle eut entendu la voix de Lucie Albert.

« C’est toi, mon petit cœur ? Bonne soirée hier ? Ah ! c’est vrai, c’était samedi… Je ne m’habituerai jamais au samedi, qu’est-ce que tu veux… »

En face d’elle, dans la glace du studio, une grande femme nue la regardait. De la petite tête à bouclettes beige doré jusqu’aux pieds, elle était d’un jaune rose-thé, avec le ventre un peu ingrat et sec des femmes stériles, un joli nombril placé haut, des seins qui n’avaient démérité qu’aux yeux sévères de Julie. « Ils sont un brin plus méduses que demi-pommes, à présent », jugea-t-elle. Des « allô ! allô ! » répétés et aigus l’appelèrent, et elle s’aperçut qu’elle n’écoutait pas.

« Oui, mon petit cœur, on nous avait coupées… Quoi ? Ah ! un défilé de prix de beauté… Oui, oui, ça m’amusera beaucoup, les lauréates sont toujours d’une si extraordinaire insuffisance ! Comment, le thé est compris ? Quel faste ! Je dis : quel faste… Non, faste… Ça ne fait rien, mon chou. Entendu, je t’attends ici vers quatre heures. »

Elle restait debout, nue, la main sur l’appareil téléphonique, sombre devant le vide de sa journée, pourtant pareille à la plupart de ses autres journées. « C’est la faute de

 

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Béatrix. Elle m’a fichu le noir avec son nez. Pour être juste, c’est aussi que nous sommes le huit. Du huit au quinze, le niveau moral suit celui des finances. » Elle prit quelques attitudes avantageuses, jambes jointes et bras levés, puis s’interrompit parce que le besoin de déjeuner la mordait au creux de l’estomac. « Moi qui déteste manger seule, je peux m’apprêter à faire suisse jusqu’à l’arrivée du beckerchèque… »

Le téléphone sonna de nouveau, et elle eut un petit moment d’immobilité nerveuse, en pensant qu’Espivant l’appelait. Mais ce n’était que Coco Vatard, pour qui, en pure perte, elle haussa les sourcils, dilata le nez et mit une main sur sa hanche.

« Comment ?… Vous êtes un phénomène d’inconscience, mon cher ! Moi, fâchée ? Mais vous n’êtes que risible, voyons ! Vous dites ? Je vous dispense de toute sollicitude à mon égard… D’ailleurs Béatrix avait sa voiture, elle a bien voulu me reconduire… »

Très loin, dans une atmosphère sonore où Julie entendait une machine à écrire et le rythme plus lent de quelque moteur, Coco Vatard, obstiné et sincère, tenait à s’expliquer :

« Tu ne comprends pas, laisse-moi parler, Julie ; non je n’ai pas voulu te faire une sale blague, j’avais la voiture de papa, là-bas j’ai vu qu’il était plus d’une heure, les nettoyeurs viennent à cinq heures chez nous et commencent par les bagnoles, moi je me lève à six heures trente le dimanche et la semaine, je me suis dit : « Ces deux-là, avec leurs messes basses, elles me laissent salement tomber comme si je n’existais pas ; en plus, si j’ai la chance que Julie soit gentille avec moi, je me connais, c’est un coup de cinq heures et demie du matin ; perdu pour perdu, je rentre, au moins ma journée de travail est intacte et je n’ai pas de crosses avec papa… » Julie… non, écoute, Julie, je viens te

 

– 64 – prendre, on déjeunera au Bois… Écoute, Julie, moi j’ai tout fait pour le mieux… »

Mme de Carneilhan renonça soudain à sa dignité et au vous de cérémonie, éclata de rire en se toisant dans le miroir.

« Arrive, espèce d’idiot, arrive ! Je t’ai bien fait marcher, hein ? À tout de suite ! »

Elle regarda farouchement l’appareil téléphonique, en croyant haïr l’interlocuteur auquel elle venait, sans en avoir l’air, de rendre les armes. De Becker à Coco Vatard, devant combien d’hommes s’était-elle humiliée sur un ton dominateur ?

Pour la troisième fois, elle dut répondre au téléphone, entendit une voix contenue, grinçante, que d’abord elle ne reconnut pas.

« Ah ! dit-elle, mais c’est vous, Toni ? Vous êtes enroué ? Bonjour… Je ne reconnais pas votre voix. Tout le monde va bien ?

– Vous êtes allée rue Saint-Sabas…

– Oui. Je vous ai même entendu parler dans le jardin.

– Vous êtes allée rue Saint-Sabas…, grinçait la voix. Vous êtes allée voir votre… voir mon beau-père. Je ne veux pas que vous alliez voir cet homme. Je vous défends de le voir. Oui, parfaitement, je vous le défends. Non, ce n’est pas à cause de ma mère. Je ne veux pas que vous le revoyez, ni qu’il vous revoie. Oui, je vous le défends… »

Julie reposa doucement le récepteur sur sa fourche sans en entendre davantage. Elle attendit un nouvel appel, une nouvelle

 

– 65 – explosion de la voix cassée et troublée de larmes. « Celui-là…, pensa-t-elle, celui-là, c’est le plus embêtant. »

Elle s’habilla avec un soin machinal, remit sa tenue blanche et noire. « Qu’on ne me parle pas des moins de vingt ans ! Celui-là, de quoi est-ce qu’il se mêle ? Quelle peste que les adolescents… Heureusement je ne les aime pas. Un petit baiser sur la tempe, deux gouttes de mon parfum derrière son oreille, et celui-là se croit déjà mon amant, ma parole… N’empêche, je le sens capable d’être le plus embêtant. Je pourrais en être quitte en ne revoyant Espivant que de loin en loin… » Elle lut dans le miroir qu’elle ne se rangerait pas à un parti aussi sage.

Un moment après, elle était toute à l’arrivée de Coco Vatard et à un plaisir qu’elle connaissait trop bien, l’agrément qu’elle prenait à la présence d’un homme. « L’arbre dans le désert », pensait-elle en regardant Coco. Cependant elle écoutait, d’un air de suprême moquerie, la vérité qui avait choisi de s’exprimer par la bouche aimable de Coco Vatard.

« Tu comprends, Julie… »

En parlant, il heurtait du pied la table dodécagone et il faillit renverser le pot de lobélias.

« … moi aussi, Julie, j’ai ma dignité… »

Pour ce mot, elle lui tira les pans de sa cravate, lui ébouriffa les cheveux, le houspilla de tous côtés, à la manière des chiennes à la dent pinçante, qui feignent de jouer pour pouvoir mordre. Il ne riait que tout juste, et se défendait :

« Mon veston neuf, Julie !… J’ai horreur qu’on touche à ma cravate !… »

 

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Négligemment elle l’embrassa, et au contact des lèvres fardées, musculeuses et froides, il se tut dans une attente religieuse. Mais Julie ne le récompensa pas plus loin et l’entraîna.

Ils se donnèrent beaucoup de peine l’un pour l’autre en déjeunant. Aux yeux de quelques hommes d’affaires soucieux, de quelques jeunes femmes promises au cinéma, d’un parlementaire qui l’avait saluée trop familièrement, Julie posait pour la femme qui s’encanaille et tutoyait Coco Vatard à voix haute. Coco Vatard jouait le petit jeune homme aimé, plongeait dans les yeux de Julie son honnête regard gris, qui se heurtait à un fond proche, à un sable bleu pailleté, glacé et sans confiance.

« À qui as-tu dit bonjour, Julie, ce type dans le coin ?

– Un député, Puylamare.

– Tu le connais beaucoup ?

– Assez pour ne pas vouloir le connaître davantage.

– Ça ne te gêne pas qu’il nous voie ensemble, alors ?

– Mon petit gars, mets-toi bien dans l’idée que ça m’est tout à fait égal. Pas seulement pour Puylamare, mais pour tous les autres.

– Tu es si gentille… »

Mais il ne semblait pas sûr qu’en lui donnant cette assurance elle fût si gentille. Près du petit lac bourbeux, un rappel d’oiseaux suspendait une centaine de sansonnets, ronds et lourds, sifflant comme bise, aux arbres déjà dorés.

« Qu’est-ce que tu fais, aujourd’hui, Julie ?

 

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– Ça dépend. Quel jour sommes-nous ?

– Tu ne sais donc jamais le nom des jours, Julie ?

– Si, chaque fois que le quinze est un dimanche ou un samedi.

– Pourquoi ?

– Parce qu’alors je ne peux toucher ma… ma rente que le lundi.

– Julie, dit timidement Coco Vatard, nous sommes le neuf, tu n’aurais pas besoin d’argent ? »

Surprise, Julie se tourna vers lui. « D’habitude, ce sont les femmes qui offrent avec cette humilité… » Elle fit « non » d’un signe de tête, ayant choisi de ne pas parler. « Je ne parlerais pas bien, jugea-t-elle. Ou bien je ne pourrais pas m’empêcher de lui dire que oui, que j’ai la semaine de Mme Sabrier à payer, que je n’ai plus que deux cent quarante francs, que… Oh ! oui, j’ai besoin d’argent… » Accoudée à la table, elle fustigeait doucement, d’une rose offerte par le maître d’hôtel, la main de Coco Vatard. Elle se sentit un peu d’amitié pour cette main dont le pouce, déformé, avait subi la morsure d’un engrenage, et sur laquelle la manucure ne parvenait pas toujours à effacer une ligne verte cru bordant un ongle, la tache acide d’une couleur à l’essai.

« Une fois, dit-elle, j’avais voulu teindre moi-même une blouse… Ah ! mon petit gars, j’ai dû rester un mois sans quitter mes gants ailleurs que chez moi…

– C’est bien ça le travail de l’amateur, dit Coco, Julie, sois gentille, tu ne veux pas un peu d’argent ? »

 

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Elle hocha de nouveau la tête. « Si j’engage la conversation là-dessus, je vais me laisser aller, dire que j’ai une crise terrible d’envie de ce qui me manque, que je voudrais des bas, des gants, un manteau de fourrure, deux tailleurs neufs, des parfums au litre et des savons à la douzaine… Il y a longtemps que je n’ai pas été comme ça. Qu’est-ce que j’ai ?… Si je ne me retiens pas, si cet ingénu m’apporte sa paie et que je me croie son obligée, la vie sera de nouveau un enfer… »

Elle se secoua, sourit, se poudra :

« Tu es un cœur. Envoie-moi un petit flacon de Fairyland. Et ramène-moi chez moi, il faut que je change de tailleur, j’ai rendez-vous avec Lucie. Nous allons toutes les deux nous faire une pinte de bon sang au défilé des prix de beauté, dans la salle des fêtes du Journal.

– Et moi ? » mendia Coco.

Julie reprit son air lointain, regarda Coco entre ses cils noircis :

« Si ça t’amuse… Si tu es libre…

– Comme l’air. Jusqu’à sept heures et demie seulement. C’est ce soir le dîner d’anniversaire du mariage de mes parents.

– Oui ? Il y avait longtemps que je n’avais entendu parler d’eux… En route ! Trois heures ! C’est idiot de rester à table comme une noce. Regarde Puylamare au travail ! Il était là avant nous. Et il boit de la Franciscaine. Un garçon qui n’a pas cinquante ans, il a l’air de mon grand-père ! »

En traversant la salle, elle reçut, indifférente, le salut interrogatif et familier du parlementaire, qui toisa Coco Vatard.

 

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Ils rentrèrent par le plus long chemin, et les yeux gris de Coco Vatard disaient à Julie combien il souhaitait qu’elle fût, enfin, « gentille ». D’un regard, d’un gonflement de narines, elle le lui promit, et il se mit à mener la voiture comme un chauffeur de taxi à ses débuts. Amollie, vaguement inquiète et triste d’une tristesse au fond de laquelle elle s’interdisait de descendre, Julie riait à cause de la vitesse et des virages trop courts. Elle pensait : « Il n’est pas un maladroit amant. Il a de l’instinct, de la chaleur. Moi aussi. Nous avons tout le temps avant que Lucie Albert vienne me chercher. Je ne découvrirai pas le divan, je n’ai qu’un drap à mon lit et c’est un drap retourné, avec une couture au milieu… Nous ferons ça comme sur l’herbe. »

Dans le vestibule, Julie vit à Coco Vatard la figure même du désir, stupide, un lilas d’ecchymose sous les yeux. Elle dut l’écarter d’elle, lui dire à mi-voix : « Attends, attends », avec l’indulgence que lui inspirait un homme sain et simple, embarrassé de son impatience.

Mais l’ascenseur ne s’était pas mis en marche que la concierge accourait, passait une enveloppe entre les barreaux de la cage :

« C’est un chauffeur qui a porté ça…

– À quelle heure ? cria Julie en s’élevant dans les airs.

– L’instant même ! flûta la concierge. Il n’a rien dit ! »

Malgré la pénombre, Julie reconnaissait l’écriture d’Espivant, une écriture coupante et appuyée qui souvent crevait le papier. La main de Coco Vatard lui pressa doucement le sein.

« Laisse-moi, toi ! » dit-elle hargneusement.

 

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