Julie De Carneilhan

Colette · Chapitre 30 sur 39

Pages du PDF

Julie De Carneilhan

Comme elle ne répondait pas, il dut continuer.

« Bon, bon… Le reste n’a pas une extrême importance », vous me le direz ici, téléphona-t-il. Demain, tout ça ne sera qu’un mauvais rêve, pour vous et pour lui… Bien entendu, vous le laissez là-bas. C’est la sagesse même. Prenez… Prends ton temps, chérie, l’urgent pour moi était de savoir où tu es… Moi aussi, chérie, moi aussi… »

Il posa le récepteur sans quitter Julie du regard et alluma une cigarette.

« Dis donc, Youlka, dit-il enfin, il te les faut jeunes. »

Comme elle ne répondait pas, il dut continuer.

« Pour ce qui te resterait obscur, je veux bien te dire que Toni a été retrouvé inanimé, à l’hôtel Continental. On a découvert à côté de lui une photo de toi. Plus, une lettre du petit disant qu’il se donnait la mort volontairement, et un mot de toi, décommandant un rendez-vous. Voilà. Qu’est-ce que tu as à dire de ça ?

– Rien », dit Julie.

Il se leva avec violence.

« Comment, rien ?

– Ah ! si, pardon. J’ai à te demander si tu aurais préféré que le mot de moi fût pour accepter le rendez-vous au lieu de le refuser. Je ne l’ai pas décommandé, je l’ai refusé. »

 

– 93 –

Elle se sentait au meilleur moment d’un état dont la solitude morale l’avait, depuis un long temps, dépossédée, et réintégrait un milieu où se goûtent des plaisirs vifs et simples, où la femme, objet de la rivalité des hommes, porte aisément leur soupçon, entend leurs injures, succombe sous divers assauts et leur tient tête avec outrecuidance. Ses muscles de cavalière bougeaient dans ses cuisses, et elle pouvait compter sous sa gorge les battements actifs et pleins de son cœur.

« Il ne sait pas quoi dire, ni quoi faire, pensait-elle. Ils ne savent presque jamais ce qu’il faut dire, ou faire, d’ailleurs. Mais pourquoi celui-ci a-t-il l’air si vexé ? »

Sa jubilation la troublait. En outre, quelques Julies de Carneilhan d’autrefois tentaient de l’aveugler sur le moment présent. L’une échappait au brave Becker pour se jeter en travers d’un officier pauvre et beau, que faillit écraser une si magnifique catastrophe. Une Julie, nue et dorée, frissonnait de froid et d’attente entre deux hommes qui hésitaient à en venir aux mains et finalement y renoncèrent… Une crédule Julie, matée par sa passion pour Espivant, puis trahie, désolée, consolée… C’étaient des Julies à la hauteur de tous les drames pourvu qu’ils fussent d’amour, des Julies qui ne prenaient leur prix, ne devenaient subtiles, bonnes, féroces, stoïques, qu’en raison de l’amour, d’un loyal appétit de l’amour, de ce qu’il engendre de chasteté facile, de ce qu’il impose de commerce charnel…

« Et… de quand date cette histoire, si je ne suis pas indiscret ? »

Elle attachait sur Espivant un regard bleu tenace, débordant d’un esprit de jeu et de défi : « Il se décide ? Ça n’avance pas vite, un homme… »

 

– 94 –

« Tu serais extrêmement indiscret en effet s’il y avait une histoire. Mais il n’y a pas d’histoire.

– À d’autres !

– Le petit Horitz a voulu faire comme beau-papa… Oui, tu n’aimes pas ce nom-là. J’ai trouvé ça assez piquant. Qu’il soit amoureux de moi, c’est de son âge, et du mien. L’histoire comme tu dis en était là. C’est toi qui viens de m’apprendre la suite. Un peu plus, c’était la fin.

– Je te conseille de plaisanter !

– Je n’ai jamais eu besoin de tes conseils pour m’égayer. Personne n’est mort dans l’affaire, il me semble ? Et qui est-ce qui ne s’est pas plus ou moins suicidé entre quinze et vingt ans ? »

Elle s’avança vers le bureau, enleva d’un vase une cigarette comme elle eût retiré une flèche d’un carquois.

« Du feu, Espivant, je te prie. »

Il lui tendit son briquet sans mot dire. Elle avait le sang aux joues, son port de tête et ses épaules de figure de proue, les lèvres un peu tremblantes. Elle s’environna de fumée et reprit :

« Un gamin qui n’a pas dix-huit ans… Une manière de petit Borgia délicat… C’est entendu, il est beau. Mais pfff… tu sais pourtant, à moins que tu ne l’aies oublié, ce que je pense de ces beautés genre statuette italienne… Il doit avoir le bout des tétons lilas, et un petit sexe triste…

– Assez ! dit Espivant.

– Assez de quoi ? demande Julie avec innocence.

 

– 95 –