Julie De Carneilhan
Elle retint son frère d’un geste effrayé.
– Du whisky ?
– Toujours.
– Il pleut. Je m’en vais ? »
Elle retint son frère d’un geste effrayé.
« Non !
– Alors amortissons l’accident d’Herbert. Je vais t’aider. Comment veux-tu les œufs ?
– M’est égal.
– Je te fais une omelette au thon. Chauffe le chocolat pour le dessert. »
Gais, préservés des pires choses par une frivolité qui ressemblait au courage et souvent l’engendrait, ils ne s’occupèrent plus que de leur repas. Une ingéniosité, une émulation de boy-scouts hors d’âge les animaient. Léon de Carneilhan découvrit un reste de crème d’Isigny qu’il versa dans la salade. Il avait ceint sous son veston un essuie-main à liteaux rouges ; Julie échangea sa robe contre un peignoir de bain. Tous deux écartaient le ridicule par la sûreté des mouvements, l’habitude de manier sans honte des objets humbles et usuels. Pendant que Léon battait l’omelette, Julie disposa sur une table à jeu deux assiettes bleues et deux assiettes rouges, une belle carafe, un pichet assez laid, campa entre les deux couverts un petit pot de lobélias d’un bleu intense, et s’applaudit : « Ça a de la gueule ! »
Ils mangèrent avec une joie qui leur venait d’estomacs inattaquables. Leur amitié ressemblait à celle des félins d’une même portée, qui ne jouent pas ensemble sans se marquer de la
– 13 – dent et de la griffe, et se blesser aux places les plus sensibles. Nourris, non rassasiés, ils ne se plaignirent pas du repas bref. Les cendriers, les cartes à jouer remplacèrent les assiettes. Détendue, Julie répondait de bonne grâce à toutes les questions de son frère. Les petits anneaux de ses cheveux se soulevaient quant le vent pluvieux entrait par l’unique fenêtre ouverte, et elle pouvait lire, dans le regard du « renard traître à sa race » que, de par le port de tête arrogant, les yeux bleus prompt à briller humides, l’éclat de sa peau duvetée et de ses cheveux, elle était encore la belle Julie de Carneilhan, qu’en dépit de deux maris et de deux divorces on appelait par son nom de jeune fille.
Léon avait jeté son veston, sous lequel il ne portait pas de gilet. Il étouffait, sitôt enfermé. Sous sa chemise jouait un corps dur et dépouillé – « tout en coins de table », disait Julie – un corps à peine sensible, impitoyable à lui-même.
« Ça va, les canards, Léon ?
– Non. Si je n’avais pas les cochons de lait… J’ai rendu une poulinière au père Carneilhan. La baie, Henriette.
– Rendu ? Par le train ?
– Penses-tu. Par la route. Gayant l’a menée.
– Le veinard ! Je t’aurais bien fait ça, moi.
– Tu es trop occupée, dit Carneilhan avec ironie. Tu connais Gayant. Douze jours, il a mis. La jument et lui, ils couchaient dans les prés. Chacun sa couverture. Elle s’enflait d’avoine sur pied. Si on les avait pris ! Lui, il broutait du pain et du fromage, et de l’ail. Elle est arrivée tellement grosse que le père Carneilhan a cru qu’elle était pleine. Gayant lui a enlevé cette douce illusion.
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– Ça se passait quand ?
– En juin. »
Ils rêvèrent tous deux, sans autres confidences, des routes de juin entre les avoines vertes. À imaginer le pas berceur de la jument, la fraîcheur de quatre heures à huit heures du matin, le petit cri rythmique de la selle et le premier rayon rouge du soleil sur les tours basses de Carneilhan, Julie se sentit les yeux humides. Aussi jeta-t-elle un coup d’œil malveillant à son frère :
« C’est curieux ce qu’en bras de chemise tu as l’air d’un lieutenant alcoolique.
– Merci.
– Pas de quoi, mon vieux.
– Si, pour « lieutenant ». Qu’est-ce que c’est, ce type que tu appelles Coco Vatard ?
– Rien. Un type qui a une auto.
– Une fantaisie ?
– Non. Un T. C. R. P.
– Et la petite ? Celle qui est « un cœur » ? Une fantaisie ?
– Dieu non ! soupire Julie. Je n’ai de goût à personne. Je crois que je suis à un tournant de mes histoires. C’est une petite bonne femme très digne d’intérêt. Elle est pianiste-comptable dans une boîte de nuit, c’est aujourd’hui son repos hebdomadaire.
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– Je ne t’en demande pas tant. Julie, si tu avais de l’argent, qu’est-ce que tu ferais ?
– Mais, mille bêtises ! dit Julie avec fierté. Pourquoi ?
– C’est cet accident d’Herbert… Je réfléchis autour. »
Elle posa sa main sur le bras de son frère, et il regarda cette main en homme que surprenait un geste fraternel.
« Ne te fatigue pas. Herbert était si terriblement camouflé en étourneau qu’il nous a tous eus. S’il meurt, il meurt. Mais l’argent qu’il a manié, personne n’en verra la couleur.
– Tu parles comme une tireuse de cartes. »
Les yeux de Julie brillèrent :
« Oh ! mon vieux, j’en connais une ! Une liseuse de bougie fondue ! Pâmante ! Elle m’a annoncé dans la même séance qu’on r’aurait la guerre, que je ferais sous trois mois une rencontre sensationnelle, et que Marianne mourrait d’un cancer…
– Marianne ? Et comment as-tu reconnu qu’il s’agissait de Marianne ? »
Le sang monta aux joues de Julie, qui attaquait valeureusement mais manquait de présence d’esprit dans la défensive :
« Mais j’ai parfaitement deviné d’après la description… Ces choses-là se sentent…
– Comment as-tu reconnu qu’il s’agissait de Marianne ? répéta Léon. Dis-le-moi, ou je te chatouille le long du dos !
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