Julie De Carneilhan

Colette · Chapitre 23 sur 39

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Julie De Carneilhan

Julie le regarda de loin, la tête penchée de côté.

« Filez. En vitesse.

– Oh !… dit Lucie suffoquée.

– Et si je ne reviens pas ? » risqua Coco Vatard d’un ton de défi.

Julie le regarda de loin, la tête penchée de côté.

« Tu es un bon petit » dit-elle.

Elle se rapprocha de lui, caressa diplomatiquement sa joue fraîche :

« Et même un beau petit… un beau petit… Lucie, mon cœur, tu m’excuses ? »

Elles les poussa dehors, et mit le verrou pour se sentir plus séparée d’eux, libre de rester debout et les bras ballants, d’écouter décroître leurs pas dans l’escalier. Elle s’habilla, avec sa célérité soigneuse, et prête à partir se demanda pourquoi elle sortait. « Des mensonges probablement, comme dit Lucie, des mensonges. » Elle avait beaucoup vécu parmi des mensonges, avant de follement opter pour une petite vie sincère, étroite, où la sensualité elle-même ne se permettait que des émotions authentiques. Que de folles décisions, que de penchant pour des vérités successives… Un jour que son travesti, dans une fête, exigeait des cheveux courts, n’avait-elle pas coupé sa grande crinière alezane, qui dénouée lui couvrait les reins ? « J’aurais pu louer une perruque… J’aurais pu aussi, à la rigueur, passer ma vie avec Becker – ou avec Espivant. À ce compte-là j’aurais

 

– 74 – pu aussi rester à tourner la cruchade dans une vieille casserole, à Carneilhan… Les choses qu’on aurait pu faire, ce sont celles qui ont été impossibles. Des mensonges ? Pourquoi pas, après tout ? » Elle n’avait pas toujours maudit l’actif, le merveilleux saccage de la vérité, de la confiance. « Il s’y entend, celui qui m’a écrit ça… »

Dès qu’elle fut assise dans l’autobus, elle déplia le billet qu’elle croyait avoir lu hâtivement. Mais elle en avait retenu les mots essentiels, c’est-à-dire : « Viens donc », et « ma Youlka ».

 

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Julie ne s’étonna pas beaucoup de trouver Herbert d’Espivant debout, et dans son cabinet de travail. « Mais pourquoi, oh ! pourquoi ce veston d’appartement en velours châtaigne ? » Elle ne retrouvait plus rien de l’exaltation qu’elle avait emportée dans l’autobus avec une lettre dont les plis faisaient, dans son sac, un bruit de billet de banque neuf. Elle se sentait distraite, sensible au décor, âpre à critiquer, un peu grossière, et elle commit cette faute de goût d’aller s’accouder, un instant, à la fenêtre ouverte.

« Je t’ai présenté mon ami Cousteix, n’est-ce pas ?

– Mais oui », dit-elle, et elle tendit la main avec une grâce d’hôtesse au jeune homme que vieillissait une petite barbe. « Le secrétaire type pour homme d’État à prétentions… Gouverneur jeune pour prince adolescent… Herbert a toujours su choisir admirablement ses secrétaires. » Cousteix disparut comme une ombre, et Herbert prit Julie par les coudes pour l’amener dans la pleine lumière de la fenêtre ouverte.

« Et si on nous voit du jardin, dit-elle. Tu n’es plus intéressant, tu es guéri.

– Je croyais, dit Herbert, que tu t’intéressais surtout aux hommes valides ? Non, je ne suis pas guéri. Mais j’en ai presque l’air. N’est-ce pas ? »

Il affrontait le grand jour, s’y montrait rasé de près, les cheveux accourcis, la moustache travaillée avec art et réduite.

 

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