Julie De Carneilhan
Les voilà qui sonnent. Tu veux que j’aille ouvrir ?
« Non, non, je ne veux pas ! Je ne veux pas rester toute seule pendant que les autres s’amusent ! Il y a un très beau film au Marbeuf, et on va changer le programme ! »
Elle se débattait comme si on eût voulu lui faire violence, et flagellait de ses gants le bras de son fauteuil. Son frère la regardait avec une patience malveillante, en homme qui avait eu affaire à mainte jument plus difficile.
« Écoute-moi. Ne fais pas l’idiote. Il ne s’agit que de ce soir, en somme on ne sait pas si Herbert…
– Ça m’est égal, Herbert ! S’il faut encore qu’il m’embête chaque fois qu’il a un vent de travers, celui-là ! Je te défends de rien dire à mes amis !
– Veux-tu parier qu’ils le savent, tes amis ?
Les voilà qui sonnent. Tu veux que j’aille ouvrir ?
– Non, non, moi ! »
Elle courut comme une jeune fille. Léon de Carneilhan, qui tendait l’oreille, n’entendit que la voix de sa sœur.
« Ah ! vous voilà ? Simplement une heure de retard ! Entrez d’abord, le palier n’est pas un parloir ! »
« Mon frère, le comte de Carneilhan ; Mme Encelade, Mlle Lucie Albert, M. Vatard. Non, ne vous asseyez pas. Qu’est-ce que vous avez à dire pour votre défense ? »
M. Vatard et Mme Encelade déléguèrent sans paroles leurs pouvoirs à Mlle Lucie Albert, qui pourtant semblait, à cause de l’extraordinaire dimension de ses yeux, la plus timide.
– 10 –
« On ne voulait pas venir… Moi, je voulais qu’on te téléphone… On a lu dans les journaux que… que ce monsieur était tombé… »
Julie tourna vers son frère un regard de vaincue mal soumise, et les trois nouveaux venus l’imitèrent. Léon de Carneilhan, pour accepter l’hommage des regards, mit sur son visage l’expression que sa sœur appelait « la gueule du renard qui a trahi son espèce et qui chasse avec l’homme ». Mais Julie ne fit plus aucune résistance, et prit son parti :
« Qu’est-ce que vous voulez, mes petits, il faut ce qu’il faut. Herbert et moi, nous avons trop fait parler de nous pour que sa maladie n’attire pas un peu l’attention sur moi… Alors…
– Je comprends, dit Coco Vatard.
– Y a pas que toi qui comprends, dit Mme Encelade avec animosité. Nous comprenons, Lucie et moi.
– Mais à partir de demain, attendez-vous à mon coup de téléphone !
– C’est ça, dit Coco Vatard.
– Je ne peux rien faire d’utile pour toi ? demanda Lucie Albert.
– Rien chérie. Tu es un cœur. À tout de suite, mes enfants. Je vous reconduis. »
Du studio, Carneilhan entendit le quatuor rire, parler à voix basse. Quelqu’une des trois femmes traita Coco Vatard de schnock, et la porte se referma.
– 11 –
Quand Julie rentra, son frère ne marqua aucune surprise, habitué aux effondrements de cette belle femme qui bravait l’opinion, sortait sereine des esclandres conjugaux, endurait la vie industrieuse des femmes qui manquent d’appui et d’argent, mais ne supportait pas sans pleurer un peu, vieillir beaucoup, fléchir du dos, d’être privée d’un divertissement qu’elle s’était promis.
Elle jeta à travers la pièce son petit chapeau tressé, s’assit et se prit la tête à deux mains.
« Ma pauvre Julie, tu ne changeras donc jamais ? »
Elle se redressa, l’œil mouillé et furieux :
« D’abord je ne suis pas ta pauvre Julie ! Vends tes canassons et tes cochons de lait, et laisse-moi tranquille !
– Veux-tu que je t’emmène dîner ?
– Non !
– As-tu quelque chose à manger ici ? »
Sa fureur tomba, elle devint méditative :
« J’ai un chocolat…
– Cru ?
– Quelle horreur ! Cuit. Je comptais le prendre en rentrant, parce que ces jeunes gens, tu sais, ça arrive qu’ils vous posent devant votre porte, après le cinéma, sans vous offrir seulement un verre… Ils sont comme ça. J’ai des prunes, trois œufs… Ah ! et puis une boîte de thon et un pied de laitue…
– 12 –