June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 9 sur 27

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June

Chapitre 9

9

 

Que d’inconscience ! soupire la June de l’Arizona, alors que le vent s’est calmé, que la jeep n’a pas réapparu. Après les moustiques, elle s’attaque aux moucherons qui l’assaillent et se rappelle le moment où elle a quitté la scène pour revenir aux cabarets. À l’époque, elle avait si peu de respect pour elle-même, si peu d’amour-propre, qu’elle était allée jusqu’à donner son corps et risquer sa peau parce qu’elle était la seule à croire au génie d’Henry, et qu’un jour, elle le pressentait, l’avenir lui donnerait raison. Il y avait aussi en elle une irrésistible attirance pour le feu, comme s’il lui fallait se souiller pour payer elle ne sait quelle faute, poussée par une voix démoniaque, venue d’anciens bannissements, de la fatalité de son peuple, de la dureté de sa mère et de la chaîne de celles qui se sont sacrifiées pour ceux qu’elles aiment. Celles qui, doucement, se sont effacées, comme les ombres se mêlent à la nuit. Celles dont les mains se sont plissées, tachées, rabougries, dont le corps s’est plié sous le poids du labeur. Celles qui se sont endormies sans faire de bruit. En faisant ses adieux à la scène, elle s’est infligé une punition, une petite mort, afin qu’Henry ressuscite. Jamais il ne pourrait la voir en Phèdre ou en Macbeth, ni écrire une pièce pour elle. La mort est un poison qui s’infiltre dans les veines au compte-gouttes. Encore un peu de temps et la femme aux gants de velours viendra lui donner le coup de grâce, une Déméter munie d’une fourche et d’un brin de pavot, dont le parfum capiteux se nomme Anaïs.

Accablée par la chaleur, June traque à présent les araignées qui ont osé se loger sous les poutres. Voilà à quoi j’en suis réduite, se dit-elle, alors que Miller se pavane dans des palaces. À quoi bon se tourmenter ? Après tout, il aurait pu ressembler à un de ces romanciers d’un été, un de ceux qui veulent plaire à un large public. Il a suivi sa voie, sans aucune concession, quitte à choquer, à être condamné. Il savait que cette tête d’épingle de Brooklyn contenait le monde, qu’une rue grouillante d’enfants pourrait devenir immortelle. Inutile de regretter le temps perdu dont il a fait son miel. Ces années ont été une longue période de gestation d’où a d’abord jailli Crazy Cock, que personne ne lira jamais. Puis les Tropiques, dont Tropique du Capricorne, qui a été pour elle une terrible déception. Bien plus tard, il y a eu La Crucifixion en rose, l’histoire de leur vie tumultueuse racontée dans les moindres détails, jusqu’à la description de leur nid japonais. D’un appétit d’ogre et d’une énergie démesurée, Miller a voulu tout embrasser. Pourtant, June a l’impression de ne pas avoir vécu les mêmes choses que lui, sans doute parce qu’elle était plus grave, plus lucide aussi, et qu’elle s’est oubliée. Ou plutôt, qu’elle ne savait pas qui elle était.

Bon an mal an, Henry se mit à rédiger des nouvelles, des portraits, à raconter ses promenades. June eut l’idée de les faire imprimer sur du beau papier cartonné de couleur. Le concept des Mezzotints était lancé. Elle ouvre la malle de droite où s’empilent les invendus – il en reste tellement ! Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’était pas doué pour le commerce. Elle avait pris la relève, fait du porte-à-porte, en avait signé certains de sa propre main, dans l’espoir que son charme agirait. Même leur bande d’amis les avait boudés. Aujourd’hui, ils doivent valoir de l’or. Si Peter savait. Il n’a pas intérêt à mettre le nez dedans. Ça se terminerait par une balle dans la tête.

Le loyer avait six mois de retard. Henry ne payait plus sa pension alimentaire, de sorte qu’il n’osait plus revoir sa fille. Tout s’était figé sous la glace. June ne pouvait même pas s’acheter un manteau et se servait du pardessus d’Henry. C’est à ce moment-là qu’elle avait décidé de revenir au Remo. Elle se doutait que le Balafré ne la lâcherait pas, qu’elle en baverait, mais il lui fallait des rentrées d’argent régulières, des sommes rondelettes payées cash, ce qu’un emploi de vendeuse, d’ouvreuse ou de repriseuse ne lui aurait pas offert. Entraîneuse, elle en avait l’expérience. Aucune raison que le Balafré refuse de l’engager. Elle revoit la tête d’Henry quand elle lui avait appris qu’elle voulait travailler dans ce cabaret.

— Tu ne vas pas retomber là-dedans, avait-il dit.

— C’est un métier comme un autre. Il suffit de faire boire les hommes, rien de plus.

— Vraiment ?

— De toute façon, on ne peut plus continuer comme ça. Tu ne peux même pas te payer des timbres pour envoyer tes textes à des journaux.

— Ça ne sert à rien. J’ai battu un record : cinq refus aujourd’hui.

— Tu es trop doué pour eux !

June se souvient d’être partie pour le Remo, fouettée par les bourrasques, déterminée à persuader le Balafré de l’employer. Elle entend encore des musiciens jouer de la trompette. Un pianiste improvise. Ça sent le tabac, la sueur et l’alcool. Fêtards, noctambules et petite racaille viennent ici enfreindre les lois de la Prohibition. Alors qu’elle se mêle à une grappe de filles, une rumeur circule : l’une des entraîneuses aurait été poignardée dans les toilettes pour avoir pris part à un règlement de comptes lié au trafic de drogue. Ce soir, la partie sera serrée, le Balafré est un caïd de la pire espèce. Vautré dans un fauteuil, il s’encanaille avec une brune aux yeux d’or. June le salue de la main. Il repousse la brune, s’avance vers elle et la jauge vertement :

— Alors petite, ton père a eu de belles funérailles ? Ça fait un bail ! Tu sais que je n’aime pas qu’on se moque de moi ! Tu as hérité ? Tu peux me rembourser ?

— J’ai autre chose à te proposer. Tu me fais travailler et tu déduis ce que je te dois sur mon pourcentage. Ça te va ?

— Je vais y réfléchir. Je ne suis pas sûr que tu tiennes longtemps. Tu es trop intelligente pour le job.

— C’est pas la question. J’ai du bagout, des manières. Les gars me mangeront tous dans la main.

Le Balafré tire sur son cigare.

— Viens. On va causer dans mon bureau.

June le suit dans l’escalier en colimaçon qui mène à une pièce capitonnée. À peine est-elle entrée qu’il la prie de prendre place sur le divan.

— Si tu veux le poste, il va falloir te montrer arrangeante, ma jolie, dit-il, en lui bécotant le cou.

June ne pipe pas. S’opposer au Balafré ruinerait ses chances d’avoir le job. Lorsqu’il taquine ses seins, elle retient son souffle. Une rasade de whisky et il soulève sa jupe. Elle ferme les yeux. L’image de l’Italien surgit. Son cerveau part en vrille : se faire toute molle, attendre que ça passe, devenir une autre, penser à la liste de courses, sortir de scène. L’affaire ne dure que quelques minutes. Ce n’était pas elle, mais Judith, Julia, Juliet, tous ses doubles. Un papillon attrapé au vol. Black-out dans sa tête. Henry ni personne ne le saura. Elle pourra payer sa pension alimentaire, le loyer, effacer leurs dettes. Le Balafré lui tapote la joue :

— Tu commences demain.

Se retenant à la rampe, elle descend vers la salle enfumée et reprend le métro, essuyant de son mouchoir brodé le mascara qui a coulé sous ses yeux. Au salon, Henry dort sur le sofa. À ses pieds, un poème en prose : Le Phénix de Bowery. Elle le lira plus tard. Dormir, ne plus penser à rien.

Ses jours sont des trous dans le collier des nuits. Depuis qu’elle se rend au Remo, du jeudi au samedi, le Balafré lui fiche la paix, mais elle doit garder le sourire aux lèvres, écouter les baveux, les boutonneux, les grincheux et autres spécimens déballer leurs salades, leurs insanités, repousser leurs pattes, les faire rire, les servir jusqu’à plus soif. La plupart s’avèrent plutôt généreux en pourboires. Elle est rétribuée au prorata des bouteilles consommées, ce qui lui rapporte dix fois plus qu’au dancing. Lorsqu’elle rentre, elle s’écrase sur le lit. Kronski, qui passe de temps en temps, s’inquiète pour elle. Henry le rassure : June est solide. Il ne lui arrivera rien.

Dans la bicoque en bois de son frère, elle n’en peut plus d’entendre les loirs galoper sous le toit et les rats grignoter on ne sait quoi. Peter devrait acheter des pièges pour les éliminer. Elle le compare parfois à Henry quand il lui disait « tu es forte, rien ne peut t’arriver », alors qu’elle avait perdu ses couleurs, que ses joues s’étaient creusées, presque une épave ballottée sur les flots. D’autant que la maison de sa mère risquait d’être hypothéquée. Si rien n’était fait, Frances et ses frères seraient expulsés. Pour l’aider, Henry avait tenté, en vain, d’intégrer la rédaction d’un journal. Refusé partout, il déprimait, passant des heures à recommencer mille fois cette fameuse première phrase qui le liquéfiait. June lui remontait le moral.

— Même si tu ne publies rien pendant des années, les choses mûriront. Un jour, tu seras reconnu et ton œuvre restera.

Au temps des lilas, elle retrouva suffisamment d’énergie pour négocier un remboursement échelonné des dettes de sa mère. Au Remo, les clients se l’arrachaient, elle était devenue la coqueluche, mais le Balafré se montrait de plus en plus gourmand et empochait la moitié de ses gains, excepté les pourboires. June enrageait, persévérait, mais quand elle demandait à Henry où il en était, il se lançait dans de longues diatribes sur le style et la création qui l’angoissaient. Elle se rappelle qu’afin de la rassurer, il prétendait cacher son manuscrit en cours en lieu sûr. Elle l’avait cherché partout, dans ses tiroirs, derrière les livres de la bibliothèque, dans ses coffrets. Introuvable. En fouillant dans l’armoire à linge, elle s’était aperçue avec horreur que le sac en papier contenant les lettres qu’il lui avait adressées au moment de leur rencontre avait disparu. La femme de ménage l’avait jeté à la poubelle. Elle envoya Henry et Kronski à la décharge. Ils en revinrent bredouilles. Ces lettres, elle y tenait tant. Aujourd’hui, elle ferait encadrer la plus belle et l’accrocherait au-dessus de son lit, pour ne pas devenir folle.

Elle retrouve dans sa boîte en forme de canard des pastilles au citron qui datent de l’époque où Henry s’était pris de sympathie pour un confiseur juif qui l’avait chargé de vendre des boîtes de bonbons à domicile. Devenu colporteur, il sonnait aux portes des voisins, passant plus de temps à discuter qu’à fourguer sa marchandise, de sorte que June avait dû appâter elle-même le chaland, avant de se lancer en vain dans l’immobilier. Le soir où le Balafré, ivre mort, leva la main sur elle, elle s’enfuit. C’est alors que, dans sa pêche au trésor, elle tenta sa chance dans l’un des cabarets les plus célèbres de Greenwich Village, le Blue Parrot.

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