June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 21 sur 27

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June

Chapitre 21

21

 

 

— Madame est servie, annonce Emilia.

Anaïs invite chacun à prendre place. June s’extasie devant la table dressée dans un coin du salon, les bougeoirs, la décoration de feuillage et le drap teint en rose, en guise de nappe. Hugo a choisi un saint-julien dans sa cave. Elle lui demande d’où viennent les assiettes aux couleurs pimpantes. D’un sourire, il lui explique qu’elles sont un souvenir de son enfance à Porto Rico et elle se passionne pour le vieux San Juan, son histoire espagnole. Emilia apporte un soufflé aux carottes dont Henry se sert une grosse part, jetant un clin d’œil complice à la petite servante. Anaïs fait mine de n’avoir rien vu, amusée de le voir dévorer le plat. Afin de le mettre en valeur, Hugo l’interroge sur son prochain roman.

— Oh ! Ce n’est qu’un embryon, s’exclame Miller. Je voudrais faire un hymne à la liberté du corps, dans un monde de plus en plus coincé. Un livre sur un Américain à Paris, un type torturé, épicurien, révolté, qui cherche à devenir un écrivain du vice. Je vais sans doute l’appeler Tropique du Cancer ou Je chante l’équateur.

June ouvre de grands yeux. Il lui a touché un mot de son projet, mais elle le trouve culotté de se qualifier d’écrivain du vice. Une posture, se dit-elle, une façon de se démarquer qui ne correspond pas à ce qu’il est. Hugo s’essuie délicatement la bouche avec un coin de serviette :

— Je préfère le premier titre. C’est autobiographique ?

— J’écris à la première personne, mes mots coulent mieux. Je parlerai de cette récréation perpétuelle qu’est Paris. Le cancer représente le crabe qui marche dans tous les sens, comme moi. Les rues d’ici m’inspirent. Je veux épouser les mouvements de cette ville. Chanter mes errances, les heures passées aux terrasses des cafés, le petit peuple, celui des quartiers mal famés, les marchandes des quatre saisons, les déments, les ivrognes, les prostituées… Laisser vagabonder ma plume, monologuer, être dans la tête du narrateur, ce doux dingue qui n’a qu’une obsession : écrire.

— Vous voudriez le publier aux États-Unis ?

— Impossible. Je serais immédiatement accusé d’obscénité ! Je ferai tout pour qu’il paraisse en France.

— J’en ai lu des passages, avoue Anaïs. Il y a là un souffle, une puissance, une vérité à nulle autre pareille.

Une gorgée de vin et June se mord les lèvres. Non seulement Anaïs a eu la primeur de lire des pages du manuscrit, mais elle en parle avec une telle flamme qu’on dirait qu’elle en est tombée amoureuse. Elle repense à ce que lui a dit Henry au Dôme et cherche à deviner à leurs regards si une complicité s’est tissée entre eux, depuis leur déjeuner d’octobre.

— Pour tout vous dire, Hugo, reprend Henry, il serait temps que la littérature se débride et qu’elle lutte contre les tabous liés à la sexualité.

— Libérer la sexualité ? Tu veux plutôt dire la pornographie ! Celle des hommes, d’abord ! se rebiffe June. Nous, les femmes, sommes les grandes oubliées de cette escroquerie.

— June a raison, renchérit Anaïs. Il y a tant à faire pour la cause des femmes ! Quant à leur sexualité, elle reste secrète. Parfois, seule une semblable peut nous donner la tendresse et la douceur auxquelles nous aspirons.

La réflexion d’Anaïs laisse June songeuse. Que sait cette femme sophistiquée de ce lien si intime ? Emilia sert de la viande en médaillon, une purée moelleuse et chacun se régale, la conversation roule sur l’aquarelle ou la sanguine, les films à l’affiche : Mam’zelle Nitouche, de Marc Allégret ou Marius de Pagnol, les écrivains qu’admire Anaïs, Huxley, Joyce, Beckett et celui pour lequel elle partage la même passion qu’Henry, D.H. Lawrence. Le dîner se termine par une glace au cassis. En hôte parfait, Hugo offre cigares et cognac à Henry.

En fin de soirée, les quatre amis décident d’aller au théâtre du Grand-Guignol, 7 cité Chaptal dans le 9 e arrondissement. Sur les sièges arrière de la voiture d’Hugo, June et Anaïs se parlent à cœur ouvert. Enveloppée dans sa cape, June poursuit le fil de ses pensées vagabondes et finit par confier que, la première fois qu’elle est venue à Paris, c’était avec une femme qu’elle aimait, une sculptrice. Elle regarde un instant par la fenêtre les passants sous la lumière défaillante des réverbères.

— Elle devait être terriblement attachante, s’illumine Anaïs.

— Elle s’appelait Jane. Une femme extraordinaire, très belle, brune avec des yeux brûlants, de larges épaules, en même temps éthérée, inadaptée à la vie. J’aimais regarder ses mains, si agiles, lorsqu’elle maniait de l’argile ou qu’elle faisait valser ses marionnettes. Elle se disait orpheline et j’ai voulu qu’elle s’installe chez nous, à Brooklyn. Très vite, Henry est devenu jaloux de notre complicité, murmure-t-elle à son oreille. Il nous espionnait sans arrêt. Il y a eu des scènes terrifiantes, des accès de démence. Il a voulu la virer. C’est à ce moment-là que Jane et moi avons fui à Paris. Un fiasco.

Des images jaillissent : Jane, jalouse parce qu’elle avait abordé une femme au Flore ; Jane, persuadée que le clochard d’en bas se moquait d’elle. Tout annonçait le pire. Le dernier soir, lorsqu’elle avait enfoncé son poing dans une vitre, elle était en état de choc.

— Que s’est-il passé ?

— Nous nous sommes séparées. Un an après, elle s’est suicidée.

— Mon Dieu ! s’écrie Anaïs, étouffant sa voix de la main.

— Elle était atteinte d’un mal qui m’échappait, des troubles de la personnalité accentués par la drogue. J’aurais dû la protéger, ajoute tout bas June, les yeux embués. Elle avait besoin de ma force.

Cette force, June a pourtant l’impression de l’avoir perdue. Elle se sent lasse. Le dîner l’a perturbée. Henry n’est plus le même. Après leur altercation, elle serait partie si Hugo n’était pas intervenu. Il a l’art du compromis. Et puis, tout près d’elle, il y a cette femme qui semble bouleversée par le drame de Jane et par cet amour-là. Alors qu’elle se demande si elle a bien fait de se dévoiler, Anaïs prend son bras et elles restent un moment épaule contre épaule. À l’instant où Hugo se gare en face du Grand-Guignol, June soupire :

— Enfin, tout cela, c’est du passé.

Chacun s’installe sur un fauteuil de velours rouge. Le rideau se lève. On joue Les Voisins, d’Henri Duvernois, un vaudeville où deux couples s’adonnent à un chassé-croisé. Après une série de rebondissements, alors que l’actrice principale se déshabille, June regarde Anaïs, qui lui sourit. À l’entracte, elles sortent fumer au bar, éclipsant les dames qu’elles croisent.

— Je vous trouve vraiment très belle, souffle Anaïs.

— Heureusement que je ne reste pas longtemps en France : vous me désarmez.

— Vous voulez déjà partir ?

— Je n’ai fixé aucune date mais j’ai ma vie à New York, mon travail, une audition qui m’attend.

June lui laisse entendre qu’elle joue toujours et qu’elle est tentée par le cinéma. Elle en rajoute, comme pour se protéger de la tentation. Il suffirait de peu pour qu’elle succombe au charme d’Anaïs. Une petite voix lui dit qu’elle risquerait d’être déstabilisée, dominée. Elle ne veut plus tomber dans les filets d’une femme, plus souffrir. Une gorgée de champagne et elle souffle :

— J’ai toujours préféré les hommes. Jane a été la seule exception.

Devant la mine désappointée d’Anaïs, elle la flatte :

— Vos yeux sont pailletés d’or. On dirait des lacs de montagne. Et vous êtes si gracieuse. Vous avez l’air d’une danseuse, ou d’une patineuse.

— Vous me touchez beaucoup, rosit Anaïs. Les hommes ne disent jamais ce genre de choses. La plupart sont si décevants.

June approuve. En allumant une cigarette, elle se plaint d’Henry, de ses sautes d’humeur, ses exigences, son égoïsme.

— Je vous comprends. Il n’a pas l’air facile.

— J’espère que vous continuerez tout de même à vous montrer amicale et généreuse envers lui, se ravise June. Sa mère ne lui a jamais manifesté de tendresse. C’est sans doute pour cela qu’il ne cesse de rechercher chez les femmes l’affection maternelle qui lui a tant manqué. Il les idéalise, les aime toniques, puissantes. La désillusion est d’autant plus grande lorsqu’il découvre leurs faiblesses. Quelles sont vos couleurs préférées ? Moi, c’est le noir ou le violet, les couleurs du deuil.

— Le rose me va bien au teint, réplique Anaïs, déroutée par cette manière de passer du coq à l’âne.

Le spectacle s’achève. Les quatre amis sortent du Grand-Guignol dans le vent qui soulève capes et manteaux. Hugo propose de raccompagner les Miller. Anaïs prend la main de June et l’attire à l’intérieur du véhicule, où elle se pelotonne contre elle. June n’entend plus Henry et Hugo qui blaguent à l’avant. La main dans celle d’Anaïs, elle se souvient des propos de Michael Fraenkel au Dôme.

— Il faut que je vous fasse une confidence : on dit du mal de vous. À mon avis, vous faites des envieux.

— Que dit-on de moi ? s’inquiète Anaïs.

— Je n’y ai pas attaché d’importance. Pour les hommes, les femmes qui écrivent sont dangereuses. Moi, je trouve que vous avez raison de tenir un journal. Je vous admire d’avoir cette discipline. J’en serais incapable. J’aurais trop peur qu’Henry ne le découvre !

— Il suffit d’être prudente. Je ne montre à Hugo que des passages où je ne révèle rien de très personnel et je cache mes cahiers dans un endroit secret.

— Vous vous y livrez entièrement ?

— Le plus possible. J’y note mes réflexions, mes fantasmes, ce que je vis.

Anaïs ne va-t-elle pas y dévoiler le désir qu’elle ressent pour moi ? songe June.

La voiture d’Hugo s’arrête devant l’hôtel Princesse. Après ce qu’elle a dépensé en produits de beauté, elle se sent oppressée à l’idée de ne pas avoir assez pour payer sa chambre et s’offrir quelques repas au bistrot. Pop tiendra-t-il parole ? Elle se promet de passer demain à l’American Express. Au moment où elle s’apprête à poser le pied à terre, Anaïs l’embrasse furtivement sur les lèvres.

— On déjeune ensemble demain, lance-t-elle.

June propose de la retrouver à midi devant l’Opéra et s’engouffre avec Henry dans l’hôtel, étonnée qu’il ne lui parle pas de leur dispute. En s’étirant sur le lit, il jubile :

— Tu as été magnifique ! Tu as subjugué Anaïs. Vous aviez l’air de deux amazones dans la voiture.

— Je reconnais qu’elle est délicieuse. Dis-moi, vous avez dû vous revoir depuis ton déjeuner chez eux, puisque tu lui as fait lire des pages de ton livre ?

— Juste une fois, avec Hugo, élude-t-il. J’avais quelques feuillets en poche. Elle a voulu y jeter un coup d’œil, voilà tout. J’aime beaucoup son mari. Un homme sensible. Malgré son diplôme de l’université de Columbia et sa brillante carrière bancaire, il n’a qu’un désir : intégrer le milieu des artistes. Il se maîtrise, le contraire d’Anaïs, si exaltée. Il l’admire, il l’aime d’un amour qui dépasse tout, prêt à tout lui pardonner. Je crois qu’elle s’ennuie un peu avec lui. Elle lui reproche de n’être qu’un financier, de ne s’occuper que de choses bassement matérielles, alors qu’il l’entretient et lui permet d’écrire.

June ne peut s’empêcher de penser que, comme Hugo, elle fait vivre Henry.

— Anaïs m’a invitée à déjeuner demain. J’ai l’impression qu’elle a envie de flirter avec moi, dit-elle, un rien aguicheuse.

— Ça ne m’étonne pas ! À mon avis, elle rêve d’avoir une aventure avec une femme.

— Elle peut toujours attendre. Pas mon genre !

— Tu as tort : elle doit être très sensuelle. Profites-en bien ! Tu me raconteras tout. Tu as ma bénédiction !

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